Anarchisme

Le A cerclé, symbole de l'ordre libertaire.
Étoile anarchiste.
Groupe de combattants de l'Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne en 1921.
Un tramway de Barcelone repeint en rouge et noir par la CNT lors de la révolution sociale espagnole de 1936. La ville est alors sous contrôle des anarchistes. (Photo colorisée).
« Camarade, travaille et lutte pour la révolution ! » Affiche des milices confédérales de la CNT-FAI pendant la guerre d'Espagne, 1936.
Illustration du livre Le Principe Anarchiste de Pierre Kropotkine, 1913.

L'anarchisme est un courant de philosophie politique développé depuis le XIXe siècle sur un ensemble de théories et de pratiques anti-autoritaires[1] d'égalité sociale.

Le terme libertaire, souvent utilisé comme synonyme, est un néologisme créé en 1857 par Joseph Déjacque pour renforcer le caractère égalitaire.

Fondé sur la négation du principe d'autorité dans l'organisation sociale et le refus de toute contrainte découlant des institutions basées sur ce principe[2], l'anarchisme a pour but de développer une société sans domination et sans exploitation, où les individus-producteurs coopèrent librement dans une dynamique d'autogestion[3] et de fédéralisme.

Contre l'oppression, l'anarchisme propose une société basée sur la solidarité comme solution aux antagonismes, la complémentarité de la liberté de chacun et celle de la collectivité, l'égalité des conditions de vie et la propriété commune autogérée. Il s'agit donc d'un mode politique qui cherche non pas à résoudre les différences opposant les membres constituants de la société mais à associer des forces autonomes et contradictoires[4].

L'anarchisme est un mouvement pluriel qui embrasse l'ensemble des secteurs de la vie et de la société. Concept philosophique, c’est également « une idée pratique et matérielle, un mode d’être de la vie et des relations entre les êtres qui naît tout autant de la pratique que de la philosophie ; ou pour être plus précis qui naît toujours de la pratique, la philosophie n’étant elle-même qu’une pratique, importante mais parmi d’autres »[5].

En 1928, Sébastien Faure, dans La Synthèse anarchiste, définit quatre grands courants qui cohabitent tout au long de l'histoire du mouvement : l'individualisme libertaire qui insiste sur l'autonomie individuelle contre toute autorité ; le socialisme libertaire qui propose une gestion collective égalitaire de la société ; le communisme libertaire, qui de l'aphorisme « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » créé par Louis Blanc, veut économiquement partir du besoin des individus, pour ensuite produire le nécessaire pour y répondre ; l'anarcho-syndicalisme, qui propose une méthode, le syndicalisme, comme moyen de lutte et d'organisation de la société[6].

Depuis, de nouvelles sensibilités se sont affirmées, telles l'anarcha-féminisme ou l'écologie sociale[7].

En 2007, l'historien Gaetano Manfredonia propose une relecture de ces courants sur base de trois modèles. Le premier, « insurrectionnel », englobe autant les mouvements organisés que les individualistes qui veulent détruire le système autoritaire avant de construire, qu’ils soient bakouniniens, stirnerien ou partisans de la propagande par le fait. Le second, « syndicaliste », vise à faire du syndicat et de la classe ouvrière, les principaux artisans tant du renversement de la société actuelle, que les créateurs de la société future. Son expression la plus aboutie est sans doute la Confédération nationale du travail pendant la révolution sociale espagnole de 1936. Le troisième est « éducationniste réalisateur » dans le sens où les anarchistes privilégient la préparation de tout changement radical par une éducation libertaire, une culture formatrice, des essais de vie communautaires, la pratique de l'autogestion et de l'égalité des sexes, etc. Ce modèle est proche du gradualisme d'Errico Malatesta et renoue avec « l’évolutionnisme » d'Élisée Reclus.

Pour Vivien Garcia dans L'Anarchisme aujourd'hui (2007), l'anarchisme « ne peut être conçu comme un monument théorique achevé. La réflexion anarchiste n'a rien du système. […] L'anarchisme se constitue comme une nébuleuse de pensées qui peuvent se renvoyer de façon contingente les unes aux autres plutôt que comme une doctrine close »[8]

Selon l'historien américain Paul Avrich : « Les anarchistes ont exercé et continuent d'exercer une grande influence. Leur internationalisme rigoureux et leur antimilitarisme, leurs expériences d'autogestion ouvrière, leur lutte pour la libération de la femme et pour l'émancipation sexuelle, leurs écoles et universités libres, leur aspiration écologique à un équilibre entre la ville et la campagne, entre l'homme et la nature, tout cela est d'une actualité criante. »[9]

Définition et sens commun

Articles détaillés : Anarchie et Acratie.
Ordre et anarchie

« L'anarchie est le plus haut degré de liberté et d'ordre auquel l'humanité puisse parvenir. » Pierre-Joseph Proudhon[10]

« L'anarchie c'est l'ordre, et le gouvernement la guerre civile » Anselme Bellegarrigue[11]

« L'anarchie est la plus haute expression de l'ordre. » Élisée Reclus[12]

L'Anarchie, journal de l'ordre, édité par Anselme Bellegarrigue, premier numéro, avril 1850.

Le terme « anarchisme » et ses dérivés sont employés tantôt péjorativement, comme synonymes de désordre social dans le sens commun ou courant et qui se rapproche de l’anomie, tantôt comme un but pratique, car l'anarchisme défend l'idée que l'absence d'une structure de pouvoir n'est pas synonyme de désorganisation sociale[13].

Les anarchistes rejettent en général la conception courante de l'anarchie (utilisée par les médias et les pouvoirs politiques). Pour eux, « l'ordre naît de la liberté »[14],[15], tandis que les pouvoirs engendrent le désordre. Certains anarchistes useront du terme « acratie » (du grec « kratos », le pouvoir), donc littéralement « absence de pouvoir », plutôt que du terme « anarchie » qui leur semble devenu ambigu. De même, certains anarchistes auront plutôt tendance à utiliser le terme de « libertaires »[16].

Pour ses partisans, l'anarchie n'est justement pas le désordre social. C’est plutôt le contraire, soit l'ordre social absolu[17], grâce notamment à la socialisation des moyens de production : contrairement à l'idée de possessions privées capitalisées, elle suggère celle de possessions individuelles ne garantissant aucun droit de propriété, notamment celle touchant l'accumulation de biens non utilisés[18]. Cet ordre social s'appuie sur la liberté politique organisée autour du mandatement impératif, de l'autogestion, du fédéralisme libertaire et de la démocratie directe. L'anarchie est donc organisée et structurée : c'est l'ordre moins le pouvoir[19].

Étymologie

Article détaillé : Étymologie du terme anarchie.

Le terme anarchie est un dérivé du grec ἀναρχία, anarkhia[20]. Composé du préfixe privatif an- (en grec αν, « sans », « privé de ») et du radical arkhê, (en grec αρχn, « origine », « principe », « pouvoir » ou « commandement »)[21],[22]. L'étymologie du terme désigne donc, d'une manière générale, ce qui est dénué de principe directeur et d'origine. Cela se traduit par « absence de principe[23] », « absence de règle[23] », « absence de chef[24] », « absence d'autorité[2] » ou « absence de gouvernement[22] ».

Dans un sens négatif, l'anarchie évoque le chaos et le désordre, l'anomie[25]. Et dans un sens positif, un système où les individus sont dégagés de toute autorité[25]. Ce dernier sens apparaît en 1840 sous la plume du théoricien, socialiste libertaire, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865). Dans Qu'est-ce que la propriété ?, l'auteur se déclare « anarchiste » et précise ce qu'il entend par « anarchie » : « une forme de gouvernement sans maître ni souverain »[25].

Précurseurs de l'anarchisme

Pour de nombreux théoriciens de l'anarchisme, l'esprit libertaire remonte aux origines de l'humanité[26]. À l'image des Inuits, des Pygmées, des Santals, des Tivs, des Piaroa ou des Merina, de nombreuses sociétés fonctionnent, parfois depuis des millénaires, sans autorité politique (État ou police)[27] ou suivant des pratiques revendiquées par l'anarchisme comme l'autonomie, l'association volontaire, l'auto-organisation, l'aide mutuelle ou la démocratie directe[28].

Les premières expressions d'une philosophie libertaire peuvent être trouvées dans le taoïsme et le bouddhisme[29]. Au taoïsme, l'anarchisme emprunte le principe de non-interférence avec les flux des choses et de la nature, un idéal collectiviste et une critique de l'État ; au bouddhisme, l'individualisme libertaire, la recherche de l'accomplissement personnel et le rejet de la propriété privée[30].

Une forme d’individualisme libertaire est aussi identifiable dans certains courants philosophiques de la Grèce antique, en particulier dans les écrits épicuriens, cyniques et stoïciens[31].

Certains éléments libertaires du christianisme ont influencé le développement de l'anarchisme[32], en particulier de l'anarchisme chrétien[33]. À partir du Moyen Âge, certaines hérésies et révoltes paysannes attendent l'avènement sur terre d'un nouvel âge de liberté[30]. Des mouvements religieux, à l'exemple des hussites ou des anabaptistes s'inspirèrent souvent de principes libertaires[34].

Plusieurs idées et tendances libertaires émergent dans les utopies françaises et anglaises de la Renaissance et du siècle des Lumières[35]. Pendant la Révolution française, le mouvement des Enragés s'oppose au principe jacobin du pouvoir de l'État et propose une forme de communisme[36]. En France, en Allemagne, en Angleterre ou aux États-Unis, les idées anarchistes se diffusent par la défense de la liberté individuelle, les attaques contre l'État et la religion, les critiques du libéralisme et du socialisme[30]. Certains penseurs libertaires américains comme Henry David Thoreau, Ralph Waldo Emerson et Walt Whitman, préfigurent l’anarchisme contemporain de la contre-culture, de l'écologie, ou de la désobéissance civile[37].

Remonter si loin dans l'histoire de l'humanité n'est pas sans risque d'anachronisme ou d'idéologie[38]. C'est donner une définition extrêmement vague de l'anarchisme sans tenir compte des conditions historiques et sociales de l'époque des faits[38]. Il faudra attendre la Révolution française pour découvrir des aspirations ouvertement libertaires chez des auteurs comme Jean-François Varlet, Jacques Roux ou Sylvain Maréchal[38]. William Godwin (1793) apparaît comme l'un des précurseurs de l'anarchisme. Pierre-Joseph Proudhon est le premier théoricien social à s'en réclamer explicitement en 1840[39].

Principes généraux

Être gouverné

« Être gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni le titre, ni la science, ni la vertu… Être gouverné, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. »
Pierre-Joseph Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, 1851.

Absence d'autorité hiérarchique

L'anarchisme est une philosophie politique qui présente une vision d'une société humaine sans hiérarchie, et qui propose des stratégies pour y arriver, en renversant le système social autoritaire.

L'objectif principal de l'anarchisme est d'établir un ordre social sans dirigeants ni dirigés. Un ordre fondé sur la coopération volontaire d'hommes et de femmes libres et conscients, qui ont pour but de favoriser un double épanouissement : celui de la société et celui de l'individu qui participe à celle-ci. Selon l'essayiste Hem Day : « On ne le dira jamais assez, l’anarchisme, c’est l’ordre sans le gouvernement ; c’est la paix sans la violence. C’est le contraire précisément de tout ce qu’on lui reproche, soit par ignorance, soit par mauvaise foi. »[40]

La pensée anarchiste s’oppose par conséquent à toutes les formes d’organisation sociale qui oppriment des individus, les asservissent, les exploitent au bénéfice d’un petit nombre, les contraignent, les empêchent de réaliser toutes leurs potentialités[41].

À la source de toute philosophie anarchiste, on retrouve une volonté d'émancipation individuelle ou collective. L'amour de la liberté, profondément ancré chez les anarchistes, les conduit à lutter pour l'avènement d'une société plus juste, dans laquelle les libertés individuelles pourraient se développer harmonieusement et formeraient la base de l'organisation sociale et des relations économiques et politiques.

L'anarchisme est opposé à l'idée que le pouvoir coercitif et la domination soient nécessaires à la société et se bat pour une forme d'organisation sociale et économique libertaire, c'est-à-dire fondée sur la collaboration ou la coopération plutôt que la coercition.

L'ennemi commun de tous les anarchistes est l'autorité, sous quelque forme que ce soit, l'État étant leur principal ennemi : l'institution qui s'attribue le monopole de la violence légale (guerres, violences policières), le droit de voler (impôt) et de s'approprier l'individu (conscription, service militaire)[42].

Une société sans État

La Fédération Anarchiste Coréenne instaura en 1929 une Commune révolutionnaire sans Etat en Mandchourie sur un ensemble de territoires regroupés en coopératives libertaires et unissant 2 millions de paysans et de guérilleros pour lutter contre l'invasion japonaise.

Les visions qu'ont les différentes tendances anarchistes de ce que serait ou devrait être une société sans État sont en revanche d'une grande diversité. Opposé à tout credo, l'anarchiste prône l'autonomie de la conscience morale par-delà le bien et le mal définis par une orthodoxie majoritaire, un pouvoir à la pensée dominante. L'anarchiste se veut libre de penser par lui-même et d'exprimer librement sa pensée.

Certains anarchistes dits « spontanéistes » pensent qu'une fois la société libérée des entraves artificielles que lui impose l'État, l'ordre naturel précédemment contrarié se rétablirait spontanément, ce que symbolise le « A » inscrit dans un « O » (« L'anarchie, c'est l'ordre sans le pouvoir », Proudhon). Ceux-là se situent, conformément à l'héritage de Proudhon, dans une éthique du droit naturel (elle-même affiliée à Rousseau).

D'autres pensent que le concept d'ordre n'est pas moins « artificiel » que celui d'État. Ces derniers pensent que la seule manière de se passer des pouvoirs hiérarchiques est de ne pas laisser d'ordre coercitif s'installer. À ces fins, ils préconisent l'auto-organisation des individus par fédéralisme, comme moyen permettant la remise en cause permanente des fonctionnements sociaux autoritaires et de leurs justifications médiatiques. En outre, ces derniers ne reconnaissent que les mandats impératifs (votés en assemblée générale), révocables (donc contrôlés) et limités à un mandat précis et circonscrit dans le temps. Enfin, ils pensent que le mandatement ne doit intervenir qu'en cas d'absolue nécessité.

Les anarchistes se distinguent de la vision marxiste d'une société future en rejetant l'idée d'une dictature qui serait exercée après la révolution par un pouvoir temporaire : à leurs yeux, un tel système ne pourrait déboucher que sur la tyrannie. Ils sont partisans d'un passage direct, ou du moins aussi rapide que possible, à une société sans État, celle-ci se réaliserait par le biais de ce que Bakounine appelait l'« organisation spontanée du travail et de la propriété collective des associations productrices librement organisées et fédéralisées dans les communes »[43].

Pierre Kropotkine voit pour sa part la société libertaire comme un système fondé sur l'entraide, où les communautés humaines fonctionneraient à la manière de groupes d'égaux ignorant toute notion de frontière. Les lois deviendraient inutiles car la protection de la propriété perdrait son sens ; la répartition des biens serait, après expropriation des richesses et mise en commun des moyens de production, assurée par un usage rationnel de la prise au tas (ou « prise sur le tas ») dans un contexte d'abondance, et du rationnement pour les biens plus rares[44].

La propriété c'est du vol

Dans Qu'est-ce que la propriété ? (1840), Pierre-Joseph Proudhon expose les méfaits de la propriété dans une société. Ce livre contient la citation célèbre « La propriété, c'est le vol ! ».

Par la suite ce refus de la propriété évolue selon les différents courants d'anarchisme, individualistes ou collectivistes.

Courants et modèles

Lors du dernier tiers du XIXe siècle et du début du XXe siècle, l'anarchisme est l'un des deux grands courants de la pensée révolutionnaire, en concurrence directe avec le marxisme[39].

Avec Michel Bakounine, qui joue un rôle déterminant dans la Première Internationale dont il est évincé par les partisans de Karl Marx en 1872, l'anarchisme prend un tour collectiviste face à la tendance mutualiste et respectueuse de la petite propriété privée défendue par Pierre-Joseph Proudhon[39].

Sous l'influence des communistes libertaires, dont Pierre Kropotkine et Élisée Reclus, émerge ensuite le projet d'une réorganisation de la société sur la base d'une fédération de collectifs de production ignorant les frontières nationales.

Dans les années 1880-1890, sous l'inspiration notamment de Errico Malatesta, l'anarchisme se scinde entre insurrectionnalistes et partisans d'une conception gradualiste à la fois « syndicaliste et éducative […] fondée sur le primat pacifiste des solidarités vécues »[39].

Typologie

En 1928, dans l'Encyclopédie anarchiste, le russe Voline définit « les trois idées maîtresses » : « 1° Admission définitive du principe syndicaliste, lequel indique la vraie méthode de la révolution sociale ; 2° Admission définitive du principe communiste (libertaire), lequel établit la base d'organisation de la nouvelle société en formation ; 3° Admission définitive du principe individualiste, l'émancipation totale et le bonheur de l'individu étant le vrai but de la révolution sociale et de la société nouvelle. »[45]

En 2007, l'historien Gaetano Manfredonia propose une relecture de ces courants sur base de trois modèles[46].

Courants socialistes

Lucy Parsons, militante ouvrière « Plus dangereuse que mille émeutiers » selon la police américaine.


Les socialistes libertaires, selon les tendances, considèrent que la société anarchiste peut se construire par mutualisme, collectivisme, communisme, syndicalisme, mais aussi par conseillisme. L'abolition de la propriété lucrative et l'appropriation collective des moyens de production est un point essentiel de cette tendance. Par « propriété », on n'entend pas le fait de posséder quelque chose pour soi, mais de le posséder pour en tirer des revenus du travail des autres. Ces courants, composés initialement de Proudhon (et de ses successeurs), puis de Bakounine, étaient présents au sein de l'Association internationale des travailleurs (Première internationale), jusqu'à la scission de 1872 (où Bakounine et Karl Marx se sont trouvés opposés). Le socialisme libertaire établit un pont entre le socialisme et l'individualisme (notamment par le biais du coopérativisme et du fédéralisme) combattant tant le capitalisme que l'autoritarisme sous toutes ses formes.

Les cinq tendances (socialiste, communiste, syndicaliste, proudhonienne et insurrectionnelle) se rejoignent et coexistent au sein des différentes associations. L'ensemble de ces courants se caractérise par une conception particulière du type d'organisation militante nécessaire pour avancer vers une révolution. Ils se méfient de la conception centralisée d'un parti révolutionnaire, car ils considèrent qu'une telle centralisation mène inévitablement à une corruption de la direction par l'exercice de l'autorité.

Courants individualistes

Selon E. Armand dans l'Encyclopédie anarchiste : « Les individualistes anarchistes sont des anarchistes qui considèrent au point de vue individuel la conception anarchiste de la vie, c'est-à-dire basent toute réalisation de l'anarchisme sur « le fait individuel », l'unité humaine anarchiste étant considérée comme la cellule, le point de départ, le noyau de tout groupement, milieu, association anarchiste »[48].

Les individualistes nient la nécessité de l’État comme régulateur et modérateur des rapports entre les individus et des accords qu’ils peuvent passer entre eux. Ils rejettent tout contrat social et unilatéral. Ils défendent la liberté absolue dans la réalisation de leurs aspirations.

Courants féministes

Miliciennes de la Colonne Durruti en 1936.


L'anarcha-féminisme ou féminisme libertaire, qui combine féminisme et anarchisme, considère la domination des hommes sur les femmes comme l'une des premières manifestations de la hiérarchie dans nos sociétés. Le combat contre le patriarcat est donc pour les anarcha-féministes partie intégrante de la lutte des classes et de la lutte contre l'État, comme l'a formulé Susan Brown : « Puisque l'anarchisme est une philosophie politique opposée à toute relation de pouvoir, il est intrinsèquement féministe. »[49].

Un des aspects principaux de ce courant est son opposition aux conceptions traditionnelles de la famille, de l'éducation et du rôle des sexes, opposition traduite notamment dans une critique radicale de l'institution du mariage. Voltairine de Cleyre affirme que le mariage freine l'évolution individuelle, tandis que Emma Goldman écrit que « Le mariage est avant tout un arrangement économique […] la femme le paye de son nom, de sa vie privée, de son estime de soi et même de sa vie ». Le féminisme libertaire défend donc une famille et des structures éducatives non hiérarchiques, comme les écoles modernes inspirées de Francisco Ferrer.

L'anarcha-féminisme peut apparaître sous forme individuelle, comme aux États-Unis, alors qu'en Europe il est plus souvent pratiqué sous forme collective. Auteures : Virginia Bolten, Emma Goldman, Voltairine de Cleyre, Madeleine Pelletier, Lucía Sánchez Saornil, l'organisation féminine libertaire[50] Mujeres Libres.

Courants écologistes

Articles détaillés : Écologie libertaire et Anarcho-primitivisme.

Pour l'écologie libertaire, les ressources ne sont plus déterminées par les besoins de chacun mais par leur limite naturelle. Ce courant se situe au croisement de l'anarchisme et de l'écologie. Selon Robert Redeker dans la revue Le Banquet, un des éléments constitutifs de cette rencontre est « le développement de la question nucléaire, qui a joué un grand rôle en amalgamant dans le même combat milieux libertaires post-soixante-huitards, scientifiques et défenseurs de la nature »[51].

L'écologie libertaire s'appuie sur les travaux théoriques des géographes Élisée Reclus et Pierre Kropotkine. Elle critique l'autorité, la hiérarchie et la domination de l'homme sur la nature. Elle propose l'auto-organisation, l'autogestion des collectivités, le mutualisme[52]. Ce courant est proche de l'écologie sociale élaborée par l'américain Murray Bookchin.

Très critique envers la technologie, elle défend l'idée que le mouvement libertaire doit, s'il veut évoluer, rejeter l'anthropocentrisme : pour les écologistes libertaires, l'être humain doit renoncer à dominer la nature.

Courants chrétiens

Articles détaillés : Anarchisme chrétien et Anticléricalisme.

L'anarchisme chrétien entend concilier les fondamentaux de l'anarchisme (le rejet de toute autorité ecclésiale ou étatique) avec les enseignements de Jésus de Nazareth, pris dans leur dimension critique vis-à-vis de l'organisation sociale. D'un point de vue social, il se fonde sur la « révolution personnelle », soit la métamorphose de chaque individu au quotidien. Léon Tolstoï, Søren Kierkegaard, Jacques Ellul, Dorothy Day, Ferdinand Domela Nieuwenhuis et Ivan Illich en sont les figures les plus marquantes[56].

Selon Ellul, « Tout cela, que l’on voit (le conformisme, le conservatisme social et politique des Églises ; le faste, la hiérarchie, le système juridique des Églises ; la « morale » chrétienne ; le christianisme autoritaire et officiel des dignitaires des Églises…), c’est le caractère « sociologique et institutionnel » de l’Église, […] ce n’est pas l’Église. Ce n’est pas la foi chrétienne. Et les anarchistes avaient raison de rejeter ce christianisme »[57]. Par ailleurs, l'anarchisme est pour Ellul « la forme la plus aboutie du socialisme[57] ».

L'« anarcho-personnalisme » exprimé par Emmanuel Mounier et les « pédagogues de la libération » comme Paulo Freire au Brésil et Jef Ulburghs  en Belgique partagent des racines avec ce courant. Simone Weil y fut sensible.

Aux États-Unis, le mouvement Jesus Radicals [58] s'inscrit dans cette mouvance.

Courants non violents

Articles détaillés : Anarchisme non violent et Antimilitarisme.
Le fusil brisé, symbole du pacifisme libertaire.

L'anarchisme non violent est un mouvement dont le but est la construction d'une société refusant la violence. Les moyens utilisés pour arriver à cette fin sont en adéquation avec celle-ci : écoute et respect de toutes les personnes présentes dans la société, choix de non-utilisation de la violence, respect de l'éthique (la fin ne justifie jamais les moyens), place importante faite à l'empathie et à la compassion, acceptation inconditionnelle de l'autre.

Apolitique, profondément humaniste, il vise à rassembler les hommes et les femmes pour construire une société où chacun puisse se réaliser (la société est au service de l'individu) et en même temps incite l'individu à collaborer, à contribuer au bien-être de tous les acteurs de la société (l'individu est au service de la société)[59],[60].

Personnalités marquantes : Léon Tolstoï, Louis Lecoin, Barthélemy de Ligt, May Picqueray, Jean Van Lierde.

Courant de droite

Article détaillé : Anarcho-capitalisme.

Courants transverses

  • Le crypto-anarchisme qui s'intéresse à l'étude et au combat de toutes les formes de cyber-pouvoirs de domination engendrées par le statut quo technologique de l'internet militarisé actuel. Les crypto-anarchistes prônent la démilitarisation et la libération totale du cyber-espace et de l'ensemble de ses technologies, de telle sorte qu'ils ne produisent plus de cyber-pouvoirs de domination sur les peuples. Ainsi, le crypto-anarchisme est réellement un prolongement naturel et transverse de tous les courants de pensée anarchistes, qui furent tous inventés et conceptualisés dans un contexte historique où le cyber-espace et les réseaux de télécommunication n'existaient pas, c'est à dire dans un contexte où la notion de cyber-pouvoir n'existait pas.

L'association erronée du crypto-anarchisme à un courant de pensée libertarien ou proche de l'anarcho-capitalisme et de l'anarchisme individualiste est à l'origine du désintérêt envers le crypto-anarchisme par les courants anarchistes traditionnels.

Cette situation est entretenue par des intérêts qui désirent éloigner au maximum les courants anarchistes révolutionnaires traditionnels des travaux, savoirs, analyses et combats menés par les crypto-anarchistes pour la libération du cyber-espace. Elle est la conséquence d'une propagande contre-révolutionnaire menée activement par toutes les grandes cyber-puissances, visant à altérer la perception de la réalité du monde dans lequel nous vivons, à savoir un monde devenu totalement dépendant du cyber-espace actuel, totalement militarisé. L'objectif politique étant d'essayer de dissimuler aux courants anarchistes traditionnels l'importance et l'étendue presque sans limite des cyber-pouvoirs de domination des états et des multinationales de l'internet sur les peuples, de façon à conserver un cyber-pouvoir de contrôle, de surveillance, de manipulation et de domination sur la scène anarchiste dans son ensemble, mais aussi pour isoler au maximum les crypto-anarchistes du reste de la communauté anarchiste afin d'empêcher toute solidarité, meilleure stratégie des états et multinationales pour ralentir ou stopper études et combats pour la libération et la démilitarisation totale du cyber-espace et de l'ensemble de ses technologies. Cette situation, qui commence doucement à évoluer, est d'autant plus regrettable que les crypto-anarchistes démontrent que les cyber-pouvoirs sont aujourd'hui les pouvoirs de domination sur les peuples parmi les plus puissants, les plus sournois, les plus dangereux, invisibles, et fascistes qui soient, et que leur étude et leur combat sont en réalité l'affaire de tous les anarchistes. Les crypto-anarchistes considèrent dans leur ensemble qu'il y aura eu un avant et un après invention du concept de cyber-espace dans l'histoire, et que la mise en place d'un internet militarisé aura été à l'origine de la création massive et volontaire de cyber-pouvoirs de domination sur l'ensemble des peuples par les grandes cyber-puissances et les multinationales, interférant sur le fonctionnement et dénaturant même totalement toutes les formes d'organisation du pouvoir connues avant son apparition.

Autres courants

Drapeau anarcho-queer.

Des courants plus récents, moins connus ou ayant leur autonomie propre, et ne rentrant pas dans le cadre des tendances précédentes existent.

Ces différents courants/tendances se rejoignent dans la volonté de mettre en place une société libertaire, où la liberté politique serait la règle. C'est surtout après la Seconde Guerre mondiale qu'apparaissent d'autres courants dans différents domaines : politiques, philosophiques et littéraires. Ils se démarquent parfois assez radicalement des doctrines anarchistes classiques.

  • L'anarchisme épistémologique est un mouvement qui s'oppose à l'autoritarisme intellectuel et politique s'appuyant sur la transmission coercitive du savoir, la hiérarchie intellectuelle et la censure, et qui prône au contraire la liberté de pensée et d'expression, la diversité de pensée et de culte, et la libre adhésion aux idées (auteur : Paul Feyerabend).
  • L'anarcho-punk est un courant musical, culturel et politique influencé par l'anarchisme et le mouvement punk.
  • Le mouvement Red and Anarchist Skinheads.
  • L'anarchisme queer qui cherche à radicaliser le mouvement gay et lesbien d'un côté, et de l'autre à « queeriser » les réseaux anarchistes à travers la mise en avant des questions d'homophobie et de transphobie.

Conflits entre courants

Réflexions sur l'anarchisme, Maurice Fayolle, Volonté Anarchiste, no 1, 1977.

Les tendances de l'anarchisme historique (socialiste, syndicaliste, proudhonien, communiste et individualiste stirnerien) sont également les plus actives politiquement et idéologiquement, et les mieux organisées. Elles peuvent en outre revendiquer un héritage historique très riche, qui s'est construit au fil des décennies autour d'un militantisme et d'un activisme très vivaces. Elles constituent encore de nos jours le noyau dur de l'anarchisme actif, et une majorité d'anarchistes considère que ce sont les seuls mouvements qui peuvent légitimement revendiquer l'appellation d'anarchisme. Ce sont ces mêmes courants qui s'associent parfois pour faire front commun au sein d'organisations synthésistes.

Au sein du mouvement libertaire, d'autres courants non traditionnels sont plus ou moins bien accueillis (selon les tendances), certains étant considérés comme un enrichissement de l'anarchisme, d'autres non. Néanmoins, les diverses tendances se rejettent parfois mutuellement, les individualistes pouvant rejeter la composante socialiste et réciproquement (notamment dans le cas d'une organisation politique de type plateformiste).

Pour les courants libertaires traditionnels, les courants tels que le national-anarchisme, l'anarcho-capitalisme et l'anarchisme de droite sont rejetés, considérant que les idées de ces mouvements sont extérieures à l'anarchisme politique et historique et qu'elles n'ont aucun point commun avec les leurs, voire qu'elles leur sont fondamentalement opposées. Les nationalistes anarchistes sont pointés du doigt pour leur promiscuité politique avec l'extrême-droite (pour la branche proche du néonazisme) ou l'incompatibilité de défendre le nationalisme et l'internationalisme. L'anarchisme de droite est critiqué pour son incohérence et son inexistence en tant que mouvement politique. Les critiques à l'encontre des anarcho-capitalistes contestent la possibilité de combiner l'anarchisme et le capitalisme, ce dernier étant considéré par eux comme une source d'exploitation. L'anarchisme chrétien est critiqué par ceux qui estiment que la religion est source d'oppression et d'aliénation.

Expériences historiques

Organisations primitives apparentées à l'anarchisme

  • De nombreux peuples dits primitifs, généralement des chasseurs-cueilleurs comme les Aeta, mais aussi des agriculteurs comme les Papous, sont dépourvus de structures d'autorité et le pouvoir de coercition n'y est pas considéré comme légitime (voir les travaux de l'anthropologue et ethnologue français Pierre Clastres).

La propagande par le fait

La « propagande par le fait », à ne pas confondre avec l'action directe, est une stratégie d'action politique développée par certains anarchistes à la fin du XIXe siècle en association à la propagande écrite et verbale. Elle proclame le « fait insurrectionnel », moyen de propagande le plus efficace[61] et vise à sortir du terrain légal pour passer d'une « période d’affirmation » à une « période d’action », de « révolte permanente », la « seule voie menant à la révolution ». Les actions de propagande par le fait utilisent des moyens très divers dans l'espoir de provoquer une prise de conscience populaire[62]. Elles englobent les actes de terrorisme, les actions de récupération et de reprise individuelle, les expéditions punitives, le sabotage, le boycott, voire certains actes de guérilla[63]. Bien qu'ayant été largement employé au niveau mondial, le recours à ce type d'action est resté un phénomène marginal dénoncé par de nombreux anarchistes. À la suite d'un bilan critique, cette pratique est abandonnée au début du XXe siècle au profit de l'action syndicale.

En périodes révolutionnaires

Le drapeau Tierra y Libertad au dessus de Tijuana, prise par les combattants du Parti libéral mexicain, le 8 mai 1911.
Drapeau de la Makhnovtchina (1918-1921), musée de Houliaïpole.
Drapeau des milices confédérales anarchistes de la CNT-FAI, lors de la guerre d'Espagne.
Le premier bus construit dans les ateliers de l'Entreprise Générale d'Autobus, collectivisée pendant la révolution sociale espagnole de 1936.



Par ailleurs en Russie, la pensée libertaire était fortement présente lors de la Révolte de Kronstadt () et plus généralement dans les Soviets jusqu'à leur mise au pas par le parti bolchevique.

  • En Bavière, en 1919, les anarchistes Gustav Landauer et Erich Müsham participent activement à la république des conseils de Bavière.
  • En Madchourie, en août 1929, sous l'impulsion de Kim Jwa-jin et de la Fédération Anarchiste Coréenne en Mandchourie, se forme une administration à Shimmin (une des trois provinces mandchouriennes). Organisée en tant qu'Association du Peuple Coréen en Mandchourie (APCM), elle se présente comme « un système indépendant auto-gouverné et coopératif des coréens qui rassemblent tout leur pouvoir pour sauver notre nation en luttant contre le Japon ». La structure était fédérale allant des assemblées de villages jusqu'à des conférences de districts et de zones. L'association générale mit en place des départements exécutifs pour s'occuper de l'agriculture, de l'éducation, de la propagande, des finances, des affaires militaires, de la santé publique, de la jeunesse et des affaires générales.
  • Lors de la révolution espagnole de 1936-38, des régions entières (Catalogne, Andalousie, Levant, Aragon) se soulevèrent contre le coup d'état franquiste, et, par l'impulsion du prolétariat armé et organisé en milices révolutionnaires sous l'égide de la CNT et de la FAI, instaurèrent un régime politique et économique communiste libertaire. La ville de Barcelone, ou l'anarchisme se trouve particulièrement bien implanté, deviendra alors le symbole de la révolution, avec des centaines d'usines, de transports, de restaurants, d’hôpitaux, d’hôtels, ou d'autres entreprises collectivisées passant au modèle autogestionnaire. Plusieurs colonnes de combattants anarchistes seront également formées pour partir au front, la plus célèbre sera la Colonne Durruti qui regroupât 6 000 volontaires. Cette expérience reste à ce jour la plus importante mise en place d'un système politique libertaire à grande échelle. Article complet : révolution espagnole
  • Durant la guerre 1939-45 en Italie, création par des résistants d'une république libertaire près de Carrare.

En périodes non révolutionnaires

Sur ces diverses périodes expérimentales

L'échec de ces expériences sera dû, selon les anarchistes, à plusieurs facteurs, externes ou internes au mouvement anarchiste, dont la situation politique internationale défavorable, le trop faible soutien populaire ou international, la répression, les contraintes inhérentes à une situation de guerre révolutionnaire, les entraves de jacobins, de bolcheviques (pour les Soviets en Russie), de staliniens lors de la Guerre d'Espagne.

Ces expériences parviennent toutefois à réaliser, selon les anarchistes, de nombreux principes anarchistes, en particulier en matière d'éducation libre, de libre collectivisation des terres et des usines, de liberté politique, etc.

Période contemporaine

« Peu importe pour qui ils votent, nous sommes ingouvernables ».
Une combattante du PKK en 2014.

Aujourd'hui

Aujourd'hui, les anarchistes se sont organisés dans une multitude de groupes (fédération, collectif, groupe d'affinité informel, organisations, journaux, syndicat, international, etc) et sont présents dans plusieurs mouvements sociaux non spécifiquement libertaire, sur des terrains aussi divers que :

Influences dans l'art et la culture


L'anarchisme a depuis longtemps des liens avec les arts créatifs, en particulier la peinture, la musique et la littérature. L'influence de l'anarchisme dans l'art n'est pas qu'une question d'imagerie spécifique ou de figures publiques propres à l'anarchisme, mais peut être vue comme une approche vers l'émancipation totale de l'homme et de l'imagination[74].

Dès le XIXe siècle, des liens sont tissés entre artistes et anarchistes. Gustave Courbet est l’ami de Pierre-Joseph Proudhon[75]. Entre 1880 et 1914, nombreux sont les artistes et les écrivains qui s’intéressèrent à l’anarchisme. Ils collaborent à des revues ou font parfois don de certaines œuvres. On peut citer les noms de plusieurs peintres : Camille Pissarro[76], Paul Signac[77], Maximilien Luce[78] et Henri-Edmond Cross[79], ou le critique d'art Félix Fénéon[80].

Plus significativement, l'esprit libertaire se retrouve dans les œuvres du mouvement dadaïste[81] et du surréalisme[82].

Dans le monde francophone, des personnalités comme Albert Camus[83],[84],[85], André Breton[86], Jacques Prévert, Boris Vian[88],[89] Robert Desnos[90] ou Étienne Roda-Gil[91] marquent le champ culturel d'une empreinte libertaire. Il en est de même dans le cinéma[92], avec Jean-Pierre Mocky[93] ou Luis Buñuel[94].

De manière plus directe c'est en Espagne que la propagande artistique au service de l'anarchisme et de la révolution sociale connaîtra un immense essor pendant la période de la guerre civile, à travers de très nombreuses affiches syndicales et militaires, ou encore même, par le théâtre libertaire et le cinéma de reportage.

Critiques de l'anarchisme

Selon le philosophe et historien des idées politiques d'orientation libérale Philippe Nemo, une société anarchiste est impossible à la fois sur le plan théorique et dans la pratique. Il constate que, tout au plus, on a pu observer uniquement « de brefs exemples historiques » mais aucune réalisation durable. Il estime que cette impossibilité est définitive en se basant sur les questions posées au XIXe siècle par Lord Acton concernant la politique : qui doit exercer le pouvoir et quelles doivent être ses limites. Selon lui, la réponse anarchiste, en particulier des anarchistes socialistes, qui réunit un pouvoir sans limitation, exercé par le peuple dans son ensemble, sans que ce pouvoir soit confisqué par un individu ou un groupe d'individus, est fondamentalement instable. Pour Nemo, cette solution ne peut pas durer car elle tend à devenir soit un système totalitaire (prise de contrôle du pouvoir par un individu ou un groupe) soit une démocratie libérale (limitation des pouvoirs exercés par tous). À l'inverse de la réponse anarchiste, selon Nemo, ces deux réponses sont stables puisque, dans le premier cas, les pouvoirs de l'État sur tous permettent facilement son maintien au pouvoir, tandis que dans le second, le « libéralisme rend possible l'existence d'opposants politiques, faisant vivre la démocratie »[95].

Selon Édouard Jourdain : « Dans la lignée de la réception aux États-unis de la French Theory, marquée principalement par des auteurs comme Foucault, Deleuze et Derrida, certains théoriciens ont entrepris de critiquer un anarchisme marqué par la philosophie des Lumières en se tournant vers le poststructuralisme ou le postmodernisme[96] ». Ainsi selon Jourdain, des auteurs tels que Saul Newman et Todd May se réclamant du postanarchisme critiquent des conceptions de « l'anarchisme classique ». Une d'entre elles concerne la conception essentialiste de la nature humaine et de la subjectivité : celle-ci étant par essence bonne, l’abolissement du pouvoir en réalisant l'humanité "naturelle" permettrait une société harmonieuse[96].

Selon Martin Masse « les anarchistes sont tout sauf des libertariens. Leur défense de la liberté est purement rhétorique et se voit en fait contredite par tout le reste de leur philosophie. Ce sont en réalité des communistes pressés. Comme Karl Marx, ils souhaitent ultimement l'instauration d'une société complètement égalitaire, sans classe et sans État. Contrairement aux marxistes, ils ne croient toutefois pas qu'on puisse y arriver en se soumettant à une dictature du prolétariat et en permettant à une avant-garde bureaucratique éclairée de planifier la production collective, mais plutôt en démolissant le plus rapidement possible toutes les institutions sociales, économiques et politiques qui entretiennent l'oppression actuelle. »[97]

Bibliographie

Dictionnaires

Histoire

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Textes théoriques

(classement par apparition des auteurs)

Il existe une catégorie consacrée à ce sujet : Théoricien de l'anarchisme.

Philosophie

Anthologies

Biographies

Anthropologie

  • Pierre Clastres, La Société contre l'État, Minuit, 1974, chapitre 11, conclusion.
  • Alberto Giovanni Biuso, Anarchisme et anthropologie. Pour une politique matérialiste de la limite, Paris, Asinamali, 2016, (ISBN 978-2-9553822-2-6), présentation éditeur.

Textes contemporains

Recherches universitaires

  • Simon Luck, L'actualité de l'anarchisme. Une perspective de sociologie politique, Institut d'études politiques de Strasbourg, 2002, notice critique..
  • Caroline Granier, Nous sommes des briseurs de formules. Les écrivains anarchistes en France à la fin du dix-neuvième siècle, Thèse de doctorat, Université Paris-VIII, 2003, publiée chez Ressouvenances, 2008, texte intégral.
  • Isabelle Marinone, Anarchisme et cinéma : panoramique sur une histoire du 7e art français virée au noir, doctorat en Art et archéologie, Cinéma, Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, 2004, résumé en ligne.
  • Constance Bantman, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1914 : Échanges, représentations, transferts, doctorat en langues et littératures anglaises et anglo-saxonnes, Université Paris 13 Nord, 2007, texte intégral.
  • Gaëlle Douët, Post-totalitarisme, antipolitique et anarchisme, maîtrise en science politique, Université du Québec à Montréal, 2007, texte intégral.
  • Simon Luck, Sociologie de l’engagement libertaire dans la France contemporaine. Socialisations individuelles, expériences collectives, et cultures politiques alternatives, doctorat de science politique, École doctorale de science politique, Centre de recherches politiques de la Sorbonne, 2008, texte intégral.
  • Irène Pereira, Un nouvel esprit contestataire - La grammaire pragmatiste du syndicalisme d’action directe libertaire, doctorat en sociologie, École des hautes études en sciences sociales, Groupe de sociologie politique et morale, 2009, texte intégral.
  • Anne-Marie Bouchard, Figurer la société mourante - Culture esthétique et idéologique de la presse anarchiste illustrée en France, 1880-1914, Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques, Faculté des arts et sciences, Université de Montréal, 2009, lire en ligne.
  • Jo Le Tarte, Évolution de la critique libertaire du travail entre le XIXe siècle et le XXe siècle, Faculté des études supérieures de l'Université Laval, 2009, texte intégral.
  • Jean-Christophe Angaut, Anarchisme et libéralisme. Une démarcation, École normale supérieure de Lyon, Triangle (UMR 5206), 2011, texte intégral.
  • Alexandre LeBlanc, Relecture de l’anarchisme classique à partir du concept d’éducationnisme-réalisateur, maîtrise en science politique, Université de Montréal, août 2014, lire en ligne.
  • Vittorio Frigerio, La littérature de l'anarchisme - Anarchistes de lettres et lettrés face à l'anarchisme, Éditions littéraires et linguistiques de l'université de Grenoble, 2014, (ISBN 9782843102714), présentation éditeur.
  • Jean-Louis Guereña, Anarchisme et sexualité en Espagne jusqu’en 1939, Cahiers de civilisation espagnole contemporaine, 2|2015, lire en ligne, DOI:10.4000/ccec.5591.
  • David Berry (dir.), Anarchismes, nouvelles approches, nouveaux débats, Dissidences, 2015, Éditions Le Bord de l'eau, (ISBN 9782356873583), présentation en ligne.
  • Nicole Brenez, Isabelle Marinone (dir.), Cinémas libertaires - Au service des forces de transgression et de révolte, Presses Universitaires du Septentrion, 2015, (ISBN 978-2-7574-0952-7), présentation éditeur.
  • Étienne Desbiens-Després, Le postanarchisme : une réécriture philosophique de l'anarchisme, Mémoire, Montréal (Québec, Canada), Université du Québec à Montréal, Maîtrise en science politique, 2015, [lire en ligne].

Fiction

  • Jaques, Badet, (traduits et présentés par), Contes anarchistes espagnols, 1870-1930, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, (ISBN 978-2-7297-0077-5), présentation éditeur.

Divers

  • Éloge de l'anarchie par deux excentriques chinois. Polémiques du troisième siècle, traduit et présenté par Jean Levi, éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, 2004.
  • Georges Etiévant, Déclarations / de G. Etievant, Paris, Les Temps nouveaux, 1898 texte intégral.
  • Ferdinand Domela Nieuwenhuis, L'éducation libertaire : conférence, Paris, Les Temps nouveaux, 1900, texte intégral.
  • Ferdinand Domela Nieuwenhuis, Le militarisme et l'attitude des anarchistes et socialistes révolutionnaires devant la guerre, Paris, Les Temps nouveaux, 1901, texte intégral.
  • Léonard, Le tréteau électoral : farce politique et sociale contre tous les candidats, Paris, Les Temps nouveaux, 1902, texte intégral.
  • René Chaughi, Les trois complices, Les Temps nouveaux, 1912, texte intégral.

Sources historiques

Œuvres cinématographiques

Il existe une catégorie consacrée à ce sujet : Film libertaire.
Article détaillé : Filmographie de l'anarchisme.

Documents vidéos

Bande son

Il existe une catégorie consacrée à ce sujet : Chanson libertaire.

Radio

Notes et références

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  7. Benjamin Fernandez, « Murray Bookchin, écologie ou barbarie », Le Monde diplomatique,‎ (lire en ligne).
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  10. Alain Pessin, Littérature et anarchie, Presses Universitaires du Mirail, 1998, page 90.
  11. Michel Ragon, Dictionnaire de l'Anarchie, Albin Michel, 2008, page 60.
  12. Caroline Granier, Université de Paris VIII-Vincennes à Saint-Denis, Les briseurs de formules: les écrivains anarchistes en France à la fin du XIXe siècle, Ressouvenances, 2008, page 343.
  13. Gaëlle Douët, Post-totalitarisme, antipolitique et anarchisme, Maîtrise en science politique, Université du Québec à Montréal, 2007, p. 98.
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    (fr) Pierre Kropotkine, La science moderne et l'anarchie, Paris, P.V Stock, 1913, p. 3
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  28. David Graeber, Fragments of an Anarchist Anthropology, Prickly Paradigm Press, sur prickly-paradigm.com, 2004 (ISBN 0-9728196-4-9)
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    (en) Robert Graham, Anarchism : A Documentary History of Libertarian Ideas, Black Rose, 2005 (ISBN 1551642506)
    (en) Peter Marshall, Demanding the Impossible: A History of Anarchism, Fontana Press, 2008 (ISBN 978-0-00-686245-1)
  30. a, b et c Sylvie Arend, Christiane Rabier, Le Processus Politique : Environnements, Prise de Decision et Pouvoir, Ottawa, University of Ottawa Press, 2000 (ISBN 2760305031)
  31. Jean Préposiet, Histoire de l'anarchisme, Tallandier, coll. « Approches », 2005 (ISBN 2847341900)
  32. Pierre Kropotkine, La science moderne et l'anarchie, Paris, P.V Stock, 1913
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  34. Jean Maitron, Le mouvement anarchiste en France, Tome I, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1992 (ISBN 2070724980)
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  36. À propos des Enragés, voir :
    Daniel Guérin, La lutte de classes sous la première république, bourgeois et « bras nus » (1793-1797)
  37. (en) Peter Marshall, Demanding the Impossible: A History of Anarchism, Fontana Press, 2008 (ISBN 978-0-00-686245-1)
  38. a, b et c Gaetano Manfredonia, L'anarchisme en Europe, Presses universitaires de France, 2001, (ISBN 2-13-051668-8).
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  41. Christophe Mileschi, Qu'est-ce que l'anarchisme ? Quelques considérations préliminaires à la lecture de Dario Fo, Chroniques italiennes, no 19, janvier 2011, Université Sorbonne nouvelle, lire en ligne.
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  72. Mathieu Léonard, Le Kurdistan, nouvelle utopie - Un nouveau chiapas au Moyen-Orient ?, Revue du crieur, n°4, juin 2016, lire en ligne.
  73. Anaïs Condomines, Geoffrey Bonnefoy, Qui sont ces anarchistes accusés de contrôler un camp de migrants à Paris ?, Metronews, 18 juin 2015, lire en ligne.
  74. (en) David Goodway, Anarchist Seeds beneath the Snow : Left-Libertarian Thought and British Writers from William Morris to Colin Ward, Liverpool University Press, 2006, page 9.
  75. Dictionnaire des anarchistes, « Le Maitron » : Gustave Courbet.
  76. Dictionnaire des anarchistes, « Le Maitron » : Camille Pissarro.
  77. Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, « Le Maitron » : Paul Signac.
  78. Dictionnaire des anarchistes, « Le Maitron » : Maximilien Luce.
  79. Dictionnaire des anarchistes, « Le Maitron » : Henri-Edmond Cross.
  80. Dictionnaire des anarchistes, « Le Maitron » : Félix Fénéon.
  81. Theresa Papanikolas, Anarchism and the Advent of Paris Dada : Art and Criticism, 1914-1924, Ashgate, 2010.
  82. Alix Large, L'esprit libertaire du surréalisme, Lyon, Atelier de création libertaire, 1999.
  83. Jean-Pierre Barou, Camus, ce libertaire qu’on voudrait ignorer, Libération, 4 janvier 2010, texte intégral.
  84. Mustapha Harzoune, Michel Onfray, L’Ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus, Hommes et migrations, no 1295, 2012.
  85. Hubert Prolongeau, Libertaire, j'écris ton nom, Marianne, 23 juin 2013.
  86. Michel Ragon, Dictionnaire de l'Anarchie, Albin Michel, 2008, page 83.
  87. Philippe Boggio, Boris Vian, Paris, Flammarion, 1993, p. 347-359 et : Le parolier libertaire page 347. Dans ce chapitre, Philippe Boggio évoque principalement la création du Déserteur, et des chansons créées pour La Bande à Bonnot ; il souligne, après l'arrêt de la comédie musicale, que Boris Vian « est fixé : le public, les producteurs n'aiment pas la veine libertaire », ce qui le conduit plus tard, à interpréter lui-même ses chansons.
  88. Gilbert Pestureau, « Boris Vian, témoin anarchiste de la Libération », French Cultural Studies, vol. 5, no 15,‎ , p. 293-300 (DOI 10.1177/095715589400501509) (Ce texte a été aussi été republié dans le tome neuvième des œuvres de Boris Vian, pages 1101 à 1108) : Gilbert Pestureau, faisant référence au traitement de l'antimilitarisme dans L'équarrissage pour tous, et du racisme américain dans une des Chroniques du menteur, « Impressions d'Amérique », indique : « On peut estimer pourtant que la provocation libertaire et l'éthique anarchiste sont inadmissibles à propos de sujets aussi douloureux que les camps de la mort ou la tragédie du peuple noir. L'humoriste répondra que c'est le seul moyen de supporter l'inacceptable ». Gilbert Pestureau conclut son analyse par ces mots : « Il témoigne d'une méfiance tonique contre les idéologies triomphantes, ou les systèmes de pensée organisés, et ce désengagement est part de son originalité ; ne serait-il d'ailleurs pas en cela « postmoderne » ? A coup sûr, son pacifisme anarchisant et sa revendication de l'épanouissement de l'individu furent déterminants dans la gloire qui le saisit en 1968. »
  89. Jean-Louis Trintignant, Trois poètes libertaires, Sic Productions.
  90. Dictionnaire international des militants anarchistes, notice biographique.
  91. Section Histoire du cinéma libertaire, in Arbus P., Bousquet F. (dir.), Cinéma et identités collectives, 2005, Éditions Le Manuscrit, texte intégral
  92. Jean-Pierre Mocky le libertaire vedette d'"Un réalisateur dans la ville" à Nîmes, Culturebox, 29 juillet 2013, lire en ligne.
  93. Anne Dessuant, Dans l'œil de Buñuel, Télérama, 29 juin 2013.
  94. Philippe Nemo, Histoire des Idées Politiques, PUF, 2003, p. 23-24.
  95. a et b Édouard Jourdain, L'anarchisme, La Découverte, 2016. Chapitre V : Pluralité des théories.
  96. Martin Masse, « L'ANARCHISME: ENTRE LA TYRANNIE LOCALE ET LA FOLIE RÉACTIONNAIRE », sur www.quebecoislibre.org (consulté le 30 décembre 2016)
  97. Romain Blondeau, « Un film de Banksy sur la culture anarchiste disponible en ligne », Les Inrockuptibles,‎ (lire en ligne)
  98. Histoire vivante, RTS Deux, 16 octobre 2016, lire en ligne.
  99. Olivier Meuwly, « Si l'anarchisme m'était conté… », L'Hebdo,‎ (lire en ligne).
  100. Mathieu Dejean, Tancrède Ramonet, « "Aujourd’hui l'anarchisme a tendance à ne plus dire son nom" », Les Inrocks,‎ (lire en ligne).

Voir aussi

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Concepts

Histoire

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Historiens

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