Patriarcat (sociologie)

Le patriarcat est « une forme d’organisation sociale et juridique fondée sur la détention de l’autorité par les hommes »[1]. Il s'agit d'un « système où le masculin incarne à la fois le supérieur et l'universel »[2].

Dans une telle organisation, les hommes ont pour tâche d'alimenter en nourriture et argent, de protéger la famille, et ils assument toutes les fonctions sociales en dehors de l'organisation du foyer. De leur côté, les femmes ont pour tâche l’éducation des enfants et l'organisation interne du foyer. Les rôles ne sont pas interchangeables. Cette dynamique sociale est celle observée dans la quasi-totalité des cultures dans le monde.[réf. nécessaire]

Son pendant est le matriarcat, bien que son existence soit limitée.[réf. nécessaire]

À partir des années 1970, le concept de patriarcat est utilisé par le féminisme radical pour désigner le système social d'oppression des femmes par les hommes. L'organisation patriarcale est alors critiquée et contestée.

Théories explicatives de l'émergence historique du patriarcat

Une thèse évolutionniste des organisations sociales humaines selon leur stade d'évolution est développée par l'anthropologue Lewis Henry Morgan (1818-1881). Selon lui, l'émergence de la famille, comme noyau de l'organisation sociale avancée, aurait vu apparaître la famille patriarcale, après avoir développé la famille syndyasmienne et avant d'aboutir à la famille monogame. L'introduction d'un système patriarcal serait étroitement liée à l'émergence de la propriété. Reprise et popularisée par Friedrich Engels (1822-1895) dans L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, elle devient une composante de l'analyse marxiste orthodoxe de l'évolution des sociétés :

« la prédominance des femmes dans la maison, tout comme la reconnaissance exclusive de la mère en personne, étant donné qu'il est impossible de connaître avec certitude le véritable père, elle signifie une très haute estime des femmes, c'est-à-dire des mères. C'est une des idées les plus absurdes qui nous aient été transmises par le siècle des Lumières que l'idée selon laquelle la femme, à l'origine de la société, a été l'esclave de l'homme. Chez tous les sauvages et tous les barbares du stade inférieur et du stade moyen, et même en partie chez ceux du stade supérieur, la femme a une situation non seulement libre, mais fort considérée »[3].

Selon l'archéologue Marija Gimbutas, cette thèse est validée par la prolifération de représentations artistiques de corps de femmes, sous forme de statues, et témoins de la prééminence du culte de la Déesse-mère, et reflète inévitablement la représentation des rôles entre genres dans la société[4].

L'hypothèse de la naissance du système patriarcal en concomitance avec la domestication du cheval chez les populations indo-européennes des Kourganes a été avancée par Marija Gimbutas[5].

Selon Elizabeth Barber, et c'est la thèse « gradualiste », il semble que deux conditions fondamentales au moins soient nécessaires pour que le patriarcat puisse émerger[réf. nécessaire] : en premier lieu, le commerce des métaux, ce qui nécessairement nous ramène aux alentours de l'âge du bronze. Cette activité qu'est l'extraction, la fusion et le commerce des métaux pourrait avoir monopolisé l'énergie masculine puisque les femmes, ralenties dans leur liberté de mouvement par les nourrissons et les enfants en bas âge[6], dès le Mésolithique où la famille n'est déjà plus le clan mais la famille composée des enfants, parents et grands-parents, ne pouvaient voyager sur de longues distances. En second lieu, la division du travail, liée à l'amélioration des conditions de vie et au désir de réunir le nécessaire pour le mieux-être que cette amélioration procure, semble entrer en ligne de compte. Cette thèse n'exclut toutefois pas le rôle d'autres conditions, jouant toutes un rôle plus ou moins important et déterminant dans le processus supposé.

Selon Evelyn Reed, qui situe son analyse dans le prolongement des analyses marxistes, le système de parenté joue un rôle important dans la construction du patriarcat.

Selon Colin Spencer, le patriarcat apparaît avec la fin du nomadisme[réf. souhaitée]. Le nouveau mode de vie sédentaire aurait entraîné la nécessité de protéger l'accumulation des richesses alors que ce n'était pas nécessaire auparavant. La nécessité de protéger la richesse (accumulée par la sédentarité) entraîna l'obligation d'une organisation militaire. Les tâches militaires échurent aux hommes, physiquement plus forts[8] et non limitant dans la reproduction[9], et les fonctions politiques avec elles. Les femmes conservant les tâches liées à la maternité, la division sexuelle du travail (ou "division sexiste du travail" pour certains auteurs[10]) apparaît ou s'exacerbe.

Théories féministes

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De nombreuses théoriciennes féministes ont écrit par rapport à la notion de patriarcat, que ce soit comme cause première de l'oppression féminine, ou comme une part d'un système interactif. Shulamith Firestone est une féministe radicale et libertaire qui définit le patriarcat comme un système d'oppression des femmes. Elle pense le patriarcat comme étant la cause des inégalités biologique entre les hommes et les femmes, c'est-à-dire que la femme donne naissance à l'enfant, quant à l'homme non. Firestone écrit que les idéologies patriarcales soutiennent l'oppression des femmes et donne comme exemple la joie de donner naissance, ce qu'elle qualifie comme étant un mythe patriarcal. Pour Shulamith Firestone, les femmes doivent avoir le contrôle sur la reproduction dans le but d'être libérées de l'oppression. Pour Gerda Lerner, historienne féministe, le pouvoir masculin sur la sexualité des femmes et ses fonctions reproductives sont les causes fondamentales et le résultat du patriarcat. Alison Jaggar, philosophe féministe américaine, analyse aussi le patriarcat comme la cause primaire de l'oppression sur les femmes. Le système patriarcal est alors une aliénation pour la femme de son propre corps.

Les théoriciennes des systèmes interactifs

Pour des théoriciennes des systèmes interactifs, Iris Marion Young et Heidi Hartmann, le patriarcat et le capitalisme interagissent ensemble pour l'oppression sur les femmes. Beaucoup d'autres féministes radicales et socialistes utilisent les termes de capitalisme patriarcal ou patriarcat capitaliste pour décrire cette relation interactive qui produit et reproduit l'oppression féminine. D’après Hartmann, le terme de patriarcat  est une oppression dans la division du travail due avant tout à une responsabilité morale et politique qui repose sur le genre masculin (les hommes). Le concept de patriarcat représente une adaptation du concept marxiste des classes et de la lutte des classes, il est ainsi systématique et universel depuis toujours.

Si ce mouvement se nomme sous le terme de " féminisme ", alors qu'il met en question non pas seulement le sexe féminin mais le rapport entre les sexes, c'est parce que d'un côté, ce mouvement a été mis en place par les femmes et elles en sont le point central. D'un autre côté, différemment des autres courants philosophiques ou politiques, il n'y a pas de doctrine fondatrice déterminée. Il possède des acteur(e)s mais pas d'auteur(e)s. L' ouvrage de Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, n'est pas un livre qui occupe une place dogmatique par exemple, comparé à celui de Marx, Le Capital.

Audre Lorde, une écrivaine et théoricienne féministe afro-américaine pense que le racisme et le patriarcat sont des systèmes d’oppression conditionnés à cause de la société. Sara Ruddick, une philosophe qui a écrit sur « les bonnes mères » dans le contexte de l’éthique maternelle, décrit le dilemme contemporain des mères qui doivent élever leurs enfants dans un système patriarcale. Elle se demande si « une bonne mère » devrait élever son fils à être compétitif, individualiste et à l’aise avec les hiérarchies du patriarcat, sachant qu’il peut économiquement réussir mais être une mauvaise personne. Ou alors elle résiste face aux idéologies patriarcales et socialise son fils à être coopératif et communautaire mais sans succès économique.

Gerda Lerner, dans The Creation of Patriarchy (1986) réunit une série d’arguments à propos des origines et reproduction du patriarcat en tant que système d’oppression chez les femmes et en a conclu que le patriarcat est construit socialement, que c’est quelque chose de naturel qui est invisible.

Plusieurs théoriciennes féministes pensent que le patriarcat est un système social injuste qui est nocif non seulement pour les femmes mais aussi pour les hommes.  Cela inclut souvent des mécanismes économiques, politiques ou sociaux qui évoquent le fait que les hommes dominent les femmes. Le patriarcat est née d’une construction sociale, et il peut être surmonté en révélant et en analysant de manière critique ses manifestations.

La sociologue Joan Acker analyse le concept de patriarcat et son rôle dans le développement de la pensée féministe. Selon elle, voir le patriarcat comme un phénomène où "les femmes étaient oppressées par l'homme dans plus au moins les mêmes façons (...) était lié a un essentialisme biologique."

Acception féministe contemporaine

FIGHT PATRIARCHY: graffiti à Turin

Dans sa version contemporaine, le concept de « patriarcat » entend mettre en exergue la spécificité de l’oppression des femmes. Élaboré à la fin des années 1960, dans un contexte de forte prégnance du marxisme dans les analyses féministes, il vise à doter le mouvement féministe d’un outil d’analyse propre qui ne subordonnerait pas l’oppression des femmes à la lutte des classes. L’ouvrage de l’américaine Kate Millett La Politique du mâle (Sexual politics, 1969) est pionnier en la matière. En France, Christine Delphy développe ce concept dans son ouvrage L’ennemi principal dont le premier tome est titré L’économie politique du patriarcat. Voir aussi La domination masculine de Pierre Bourdieu.

Annexes

Bibliographie

  • (en) Daniel Amneus, The Garbage Generation, Primrose Press, 1990
  • (en) Daniel Amneus, The Case for Father Custody, Primrose Press, 2000

À propos de la subordination des femmes

  • John Stuart Mill, De l'assujettissement des femmes, 1869
  • Françoise d'Eaubonne, Les Femmes avant le patriarcat, Paris : Éditions Payot, 1976 (ISBN 978-2228-1165-03)
  • Nicole-Claude Mathieu (textes réunis par), L'Arraisonnement des femmes, essais en anthropologie des sexes, édition de l’EHESS, 1985
  • Nicole-Claude Mathieu, L'Anatomie politique : catégorisations et idéologies du sexe, Paris : Côté femme, coll. « Recherche », 1991
  • Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris : Côté femme, coll. « Recherche », 1992
  • Christine Delphy, L'Ennemi principal 1, l’économie politique du patriarcat, Paris : Éditions Syllepse, coll. « Nouvelles Questions Féministes », 1998
  • Ivan Jablonka, Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités, Ed. Seuil, 2019
  • Paola Tabet, La construction sociale de l’inégalité des sexes. Des outils et des corps, Paris : l’Harmattan, coll. « Bibliothèque du féminisme », 1998
  • Christine Delphy, L'Ennemi principal 2, penser le genre, Paris : Éditions Syllepse, coll. « Nouvelles Questions Féministes », 2001
  • Colette Guillaumin, L'Idéologie raciste, genèse et langage actuel, Paris, Ed. Gallimard, coll. Folio essais, 2002
  • Michèle Ferrand, Féminin-masculin, Paris, La Découverte, Repères, no 389, 2004
  • Héléna Hirata, Françoise Laborie, Hélène Le Doaré et Danièle Sénotier, Dictionnaire critique du féminisme, PUF, 2004 (2e édition) (ISBN 978-2130524175)
  • Paola Tabet, La Grande Arnaque, sexualité des femmes et échange économico-sexuel, Paris : L’Harmattan, coll. « Bibliothèque du féminisme », 2012

Articles connexes

Liens externes

Notes et références

  1. Pierre Bonte et Michel Izard (dir.), Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Presses universitaires de France, 1991, p. 455.
  2. I. Jablonka, Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités, Ed. Seuil, 2019, p. 98.
  3. Friedrich Engels, L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État : (pour faire suite aux travaux de Lewis H. Morgan) [« Ursprung der Familie, des Privateigenthums und des Staats »], Paris, Carré, (1re éd. 1884) (OCLC 313398699, lire en ligne), p. 23.
  4. (en) M. Gimbutas, The Language of the Goddess, Londres, Thames and Hudson, , 388 p. (ISBN 0-500-01480-9).
  5. (en)The Language of the Goddess A Conversation with Marija Gimbutas James N. Powell, 2008.
  6. cependant Christine Delphy, dans Protoféminisme et antiféminisme in "L'ennemi Principal, l'économie politique du patriarcat", dénonce cette idée de femmes toujours enceintes comme une mythologie patriarcale, en dépit du caractère factuel du grand nombre d'enfants par femme qui caractérise la plupart des sociétés humaines à l'exception de la société occidentale moderne ; inversement Paola Tabet considère cette hyper-fécondité comme non la cause mais la conséquence du patriarcat, et de toutes les techniques patriarcales de taylorisation de la reproduction dans "La construction sociale de l'inégalité des sexes, des outils et des corps".
  7. Le dimorphisme sexuel existe bel et bien dans l'espèce humaine. Les hommes sont en moyenne plus grands (de 10 cm), plus lourds (d'une dizaine de kilos) et plus forts (ils possèdent une masse musculaire nettement supérieure et une moindre masse graisseuse que les femmes, notamment sous l'effet anabolisant des androgènes). La force physique allant de pair avec la masse musculaire, la taille et le poids, la force isométrique maximale (moyenne de 25 groupes musculaires) de la femme moyenne ne représente que 60 % de la force isométrique maximale de l'homme moyen (source Traité de physiologie de l'exercice et du sport, éditions Masson, 2002). Ces différences sont par ailleurs plus importantes pour les muscles du haut du corps (bras, épaules) que pour les muscles des jambes. .
  8. un homme qui meurt à la guerre peut facilement être remplacé par un autre pour la fonction reproductrice.
  9. à l'inverse, certains auteurs vont jusqu'à considérer que cette division sexuelle du travail est un produit de l'organisation sociale sexiste, en dépit des évidences chez les animaux, les mammifères notamment, et les primates en particulier : les espèces où les mâles se préoccupent des petits sont plutôt rares.