Phallocratie

Le terme phallocratie (du grec phallos, « pénis en érection » et cratos « pouvoir ») désigne dans un contexte la domination sociale, culturelle et symbolique exercée par les hommes non-apparentés sur les femmes. Par extension, elle est utilisée pour désigner une structure sociale misogyne et patriarcale dans laquelle la domination est exercée par des hommes apparentés.

Son antonyme est la gynocratie.

Préhistoire

Représentation de la division du travail à l'âge de pierre : les activités des femmes sont soit occultées par l'invisibilité anthropologique, archéologique et artistique (Viktor Vasnetsov, fin du XIXe siècle)…
Soit assignées à des taches moins valorisées : reproduction, allaitement, éducation des enfants, cueillette, cuisine (L'Histoire du monde de John Clark Ridpath , 1897).
La femme préhistorique devait chasser l'ours comme l'homme mais ici elle défend sa famille avec sa hache en silex (Emmanuel Benner, 1892).

Le paléanthropologue Pascal Picq fait remonter la phallocratie et la gynocratie dans les structures et organisations sociales (couples monogames, harems  polyandres ou polygynes, groupes multifemelles ou multimâles) chez différentes espèces de singes et de grands singes et qui, combinés avec six autres critères (matriarcat avec matrilocalité et matrilinéarité, patriarcat avec patrilocalité et patrilinéarité) se combinent pour former un spectre très divers. En anthropologie évolutionniste , plus les espèces ont des structures et des organisations complexes, plus le statut des femelles est précaire et plus les formes de coercition sexuelle [1] dues aux mâles sont fortes (comme chez les chimpanzés et les humains). Le développement de telles organisations depuis le Paléolithique (marqué par la coexistence de chasseurs-collecteurs/chasseuses-collectrices) a favorisé une tendance générale (même s'il n'est pas interdit « d'imaginer qu'il ait existé des sociétés préhistoriques matrilocales, matrilinéaires et matriarcales » comme le suggère l'exception des bonobos) : division et spécialisation des taches avec au néolithique une « dévalorisation des activités effectuées par les femmes alors que les hommes recherchent le prestige par la chasse et la guerre »[2], domination et coercition masculine accrue au sein de sociétés phallocrates et patriarcales[3].

Au néolithique, avec le développement de l'agriculture, « on peut dégager de grandes tendances. Plus ces sociétés sont anciennement agricoles, plus elles sont patriarcales et coercitives à l’égard des femmes. On distingue deux grands flux migratoires. Il y a 8 000 ans, les premières sociétés agricoles et patriarcales, issues du Proche-Orient, s’établissent en Europe, plutôt dans le sud. Puis, il y a 6 000 ans, d’autres populations d’éleveurs issues d’Eurasie centrale, plus égalitaires, arrivent à leur tour en Europe et remontent vers le nord. Conséquences actuelles: le génome des populations d’Europe du Sud contient plus de gènes des populations agricoles coercitives venues du Proche-Orient. Et le génome des populations d’Europe du Nord contient plus de gènes des populations d’éleveurs, plus égalitaires, venues d’Eurasie[4] ».

Histoire

La période historique est marquée par le développement des sociétés patriarcales, même s'il existe des sociétés plus égalitaires (tombes de femmes guerrières dans les steppes eurasiennes[5] ou en Amérique[6], tombe de Vix, guerrière viking de Birka, Amazones Adyguéennes et du Dahomey…) et que la fiction d'un matriarcat primitif défendu par Bachofen en reprenant le mythe des Amazones[7], a été très popularisée par les théories du matriarcat , notamment lors de la deuxième vague féministe avec une philosophe comme Heide Göttner-Abendroth et ses travaux controversés sur les « sociétés matriarcales »[8], ou lors de la deuxième vague avec des archéologues féministes comme Marija Gimbutas qui met en avant la thèse très critiquée des « sociétés matristiques »[9]. En plus des coercitions physiques, ces sociétés phallocrates ont élaboré des modes de coercition « économique, idéologique et politique » amplifiés lors de la révolution industrielle[10].

Début du XXe siècle

La première victoire du féminisme eut lieu au début du XXe siècle[11] avec la conquête du droit de vote ; auparavant on considérait que « les affaires politiques étaient considérées comme hors de portée de l'esprit féminin et il n'était donc pas question que les femmes puissent voter » — Source.

Années soixante

Le terme fut employé pendant la révolution sexuelle[12] pour caractériser un ordre établi dans lequel cette définition et ses traits caractéristiques étaient jusqu'alors invisibles puisqu'enfouis dans la tradition patriarcale transmise socialement.

« À bas la phallocratie » fut une expression d'accusation et de revendication lancée par les femmes et hommes se réclamant du féminisme, durant les manifestations dans les années qui accompagnèrent mai 68 en Europe.

En ce sens, l'existence du mot dépend des progrès du féminisme. Il est notable que pendant la période correspondant à la troisième vague féministe, le terme est tombé en désuétude et n'est plus décrié.

Aujourd'hui

Les migrations au néolithique se retrouvent dans les différences culturelles en Europe « dans les héritages respectifs du droit romain et du droit germanique. Ainsi, les sociétés d’Europe du Sud sont plus phallocrates, tandis que celles d’Europe du Nord montrent plus d’équité entre sexes[4] ».

En bande dessinée

Les aristocrates de la cité de Valsennar de la BD Le Pays sans étoile (1971), série Valérian, agent spatio-temporel, sont des phallocrates (au sens premier donné dans cet article) au pouvoir absolu sur les femmes. Cette bande dessinée correspond à la période susdite et donne une parabole S.F. aux conflits qui s'assimilaient à une guerre des sexes. Elle dépasse les clivages classiques et montre des princes de Valsennar dont les mœurs les rendent efféminés par le raffinement de la vie de courtisans, observant un concours d'odalisques dont Laureline fait partie bien contre son gré.

Notes et références

  1. L'intensité de la coercition masculine chez les primates n'est pas liée au type d'habitat ou au degré de dimorphisme sexuel, mais à l'asymétrie dans l'investissement reproductif, qui incombe de plus en plus aux femelles du fait de l'anisogamie.
  2. Cette division ne reposerait pas sur une différence physique mais symbolique : « Pendant des millénaires et probablement depuis la préhistoire, la division sexuelle du travail provient de ce que la femme a été écartée des tâches qui évoquaient trop la blessure secrète et inquiétante qu'elle porte en elle », la menstruation dont le sang aux pouvoirs magiques ne doit pas être mélangé à celui de l'animal, alors que les hommes perdent leur sang pour des raisons connues (blessures lors de la chasse ou de la guerre). « Il se pourrait que ce soit dans cette inégalité-là, maîtrisable versus non maîtrisable, voulu versus subi, que se trouve la matrice de la valence différentielle des sexes, qui serait donc elle aussi inscrite dans le corps, dans le fonctionnement physiologique, ou qui procéderait, plus exactement, de l'observation de ce fonctionnement physiologique ». Cf Alain Testart, L'amazone et la cuisinière. Anthropologie de la division sexuelle du travail, Gallimard, , p. 133 et Françoise Héritier, Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, , p. 26
  3. Pascal Picq, Et l'évolution créa la femme, Odile Jacob, , 464 p. (lire en ligne)
  4. a et b Florence Rosier, « Pascal Picq : “Avec les premières sociétés agricoles du néolithique, le statut des femmes s’est dégradé” », sur letemps.ch,
  5. (en) Jeannine Davis-Kimball & C. Scott Littleton, « Warrior Women of the Eurasian Steppes », Archaeology, vol. 50, no 1,‎ , p. 44-48
  6. (en) Randall Haas, James Watson, Tammy Buonaser, John Southon6, Jennifer C. Chen, Sarah Noe, Kevin Smith, Carlos Viviano Llave, Jelmer Eerkens1 & Glendon Parker, « Female hunters of the early Americas », Science Advances, vol. 6, no 45,‎ (DOI 10.1126/sciadv.abd0310).
  7. Henri-Louis Fernoux, Christian Stein, Aristocratie antique. Modèles et exemplarité sociale, Ed. universitaires de Dijon-Université de Bourgogne, , p. 47
  8. (de) Susanne Lanwerd, Frau - Gender - Queer: gendertheoretische Ansätze in der Religionswissenschaft, Königshausen & Neumann, , p. 154.
  9. Nicolas Journet, Les grands mythes. Origine, Histoire, Interprétation, Éditions Sciences Humaines, , p. 114
  10. Pascal Picq, op. cit.
  11. Première vague du féminisme
  12. Deuxième vague féministe

Voir aussi

Bibliographie

Articles connexes

Liens externes