Dictature des colonels

Drapeau du régime militaire de 1970 à 1975.

La dictature des colonels est le nom donné au pouvoir politique en place en Grèce de 1967 à 1974, qui provoqua l’exil du roi Constantin II, monté sur le trône en 1964. Cette dictature est issue du coup d'État de la junte, alors dominée par Geórgios Papadópoulos.

Les origines

Durant cette période, la vie politique grecque est fortement polarisée, avec une droite peu libérale et très nationaliste, et une gauche volontiers marxiste-léniniste mais pas forcément alignée sur le bloc de l'Est avec lequel la Grèce a une frontière directe, fortifiée et électrifiée ; la guerre froide sévit, et de plus, le pays a aussi des relations tendues avec son voisin turc, membre de l’OTAN lui aussi, mais très hostile aux Grecs et opposé à l’Enosis chypriote. L’état-major de l’armée est marqué à droite, avec une idéologie autoritariste, anti-turque et anticommuniste héritée de la guerre civile grecque.

Une partie de l’électorat craint une nouvelle guerre civile et, en 1963, les élections législatives sont remportées par l’Union des Centres de Georges Papandréou, vieux routier de la scène politique grecque, qui a été ministre de l’Éducation du gouvernement d'Elefthérios Venizélos, opposant à la dictature de Metaxas, puis chef du gouvernement en exil du roi Georges II, à Alexandrie en 1944). Fort de sa victoire (53 % des voix), Papandréou décide d’épurer l’armée, et notamment l’état-major.

Une vie politique instable

Théâtre d'Épidaure. Photo prise en juillet 1965 avant une représentation. Des militaires entourent la scène et parcourent les gradins.

En juillet 1965, sous la pression de l’état-major de l’armée, le jeune roi Constantin II destitue Geórgios Papandréou après la tentative de ce dernier de se placer à la tête du ministère de la Défense.

Ce renversement de l'Union du centre (EKE) fut possible parce qu’un membre du parti de Georges Papandréou, Konstantínos Mitsotákis, fit sécession (on parla d’« apostasie de Mitsotákis », qui sera nommé Premier ministre de la IIIe République en 1989) avec un nombre considérable des nouveaux élus qui cherchaient à exercer le pouvoir pour leur propre compte. On assista alors à toute une série de gouvernements plus ou moins éphémères entre juillet 1965 et avril 1967.

Papandréou et Panagiotis Kanellopoulos, dirigeants de l’EKE et de l’Union nationale radicale (ERE, parti jusque-là majoritaire), tentèrent de trouver un accord pour sortir de la crise qui menaçait de se prolonger : l’idée était de former un gouvernement qui expédierait les affaires courantes et organiserait de nouvelles élections.

Cette solution ne put être mise en place à cause du coup d’État des colonels.

Le coup d’État des colonels

La monarchie est alors soutenue par les États-Unis, bien qu’elle n’ait pas su moderniser le pays. Sur le plan économique, la Grèce est encore un pays pauvre, exportateur de main d’œuvre et dont les élites intellectuelles s’exilent. Des troubles se développent devant le refus du roi de confier le pouvoir à la gauche.

C’est lors de cette période que surviennent les assassinats du député Grigóris Lambrákis et de l’étudiant Sotiris Petroulas par des escadrons de la mort, qui feront ensuite l’objet d'un livre, puis du film franco-algérien « Z » de Costa-Gavras.

C’est dans ce contexte que survient le coup d'État des colonels, le . Des officiers emmenés par le colonel Geórgios Papadópoulos prennent le pouvoir par la force et abolissent la constitution. Leur tâche est facilitée par la corruption et les divisions du monde politique, le discrédit des institutions et l’inertie du pouvoir royal.

En décembre 1967, le roi Constantin II tente de reprendre la main par un contre-coup d’État avec le soutien de généraux démocrates. Son échec l’oblige à s’exiler avec sa famille à Rome. La monarchie grecque demeure cependant jusqu’en 1973 la forme officielle de l’État, les dirigeants successifs de la junte s’attribuant le titre de régents.

En 1968, une nouvelle Constitution est mise en place, modifiée en 1973 . Le , le régime organise un référendum qui aboutit à l’abolition de la monarchie et à la proclamation de la République, dont le colonel Geórgios Papadópoulos prend aussitôt la présidence.

La junte

Membres de la junte :

La dictature

Pour conserver et consolider leur pouvoir, les colonels cherchent à éliminer, y compris physiquement, toute forme d’opposition et de contestation. Dès le début du coup d’État, des personnalités politiques, principalement de gauche, mais aussi des libéraux et de simples défenseurs des droits de l’Homme, sont persécutés. Nombre de militaires et de fonctionnaires sont révoqués afin de permettre aux colonels de disposer d’instruments de gouvernement idéologiquement conformes aux « principes du régime ». Les opposants politiques sont placés en résidence surveillée, emprisonnés, déportés sur des îles désertes de l’Égée, mais aussi parfois torturés[1]. Le Parti communiste grec (KKE) est interdit.

Des gouvernements plus ou moins fantoches se succèdent afin de laisser croire qu’une vie politique continue à exister et que le pouvoir n’est pas détenu par les seuls colonels et principalement par Papadópoulos. La dictature exalte le passé antique dans les stades par des fêtes inspirées par les péplums, tout en déclarant instaurer un ordre moral chrétien, asséné par le slogan « Grèce des Grecs chrétiens ». Les minijupes et les cheveux longs sont interdits : cela ne gêne que fort peu de Grecs, mais nuit gravement au tourisme. Malgré la censure, de nombreuses manifestations contre le régime ont lieu et l’humour populaire brocarde le côté archaïque, simpliste et grotesque du régime[2],[3].

1968 est une année difficile pour la dictature. Aléxandros Panagoúlis tente d’assassiner le colonel Papadópoulos. Il est condamné à mort. Une très forte mobilisation de l’opinion publique internationale permet d’éviter son exécution. Les obsèques de Geórgios Papandréou, décédé en résidence surveillée, sont l’occasion de grandes manifestations contre le régime. À l’étranger aussi, les Grecs en exil politique organisent des manifestations contre la dictature. En 1969, la Grèce est exclue du Conseil de l'Europe. Dès 1967, l’accord d'association qui liait la Grèce à la Communauté européenne avait été suspendu.

La fin de la dictature

La crise chypriote sera fatale au régime des colonels, déjà affaibli par une forte protestation, des étudiants principalement (occupation de l'École polytechnique [Politechnion] à Exarcheia, évacuée par les chars le malgré l’opposition de son recteur Constantin Conophagos).

Les événements du Politechnion ne sont pas seulement une révolte étudiante mais une révolte populaire : dans la rue se trouvaient des gens de toutes les conditions. Le 17 novembre, les dictateurs font marcher les chars sur l’université. La répression fait plus de cent morts[3]. Mais c’est la crise chypriote, à l’été 1974, qui provoque la chute de la junte militaire grecque.

Lors du coup d’État du , l’EOKA B, une organisation paramilitaire chypriote grecque soutenue par le chef de la dictature Dimitrios Ioannidis, renverse Mgr Makarios et tente d’instaurer une dictature à Chypre sur le modèle de celle des colonels grecs. En réaction à cette rupture du fragile équilibre qui existait entre les communautés grecque et turque, cinq jours plus tard, le 20 juillet, les troupes turques envahissent le Nord de l’île conduisant à la partition de Chypre en deux États, dont celui du nord ne fut reconnu par aucun pays du monde, exceptée la Turquie.

En juillet 1974, Konstantínos Karamanlís est nommé Premier ministre d’un gouvernement d’union nationale. Malgré l’instabilité et le danger de la situation politique, il agit promptement pour relâcher la tension entre la Grèce et la Turquie qui étaient au bord de la guerre en raison de la partition de Chypre. Il lance également le processus de transition de la dictature militaire vers une démocratie pluraliste.

Pendant cette période appelée « metapolítefsi » (Μεταπολίτευση), Karamanlís légalise le Parti communiste grec (KKE). Lors des élections de 1974, Karamanlís et son nouveau parti, la Nea Dimokratia (Νέα Δημοκρατία), obtiennent une majorité écrasante au Parlement et il reste Premier ministre. Ces élections sont alors rapidement suivies par le plébiscite de 1974 pour une confirmation démocratique de l’abolition de la monarchie au profit de la République, puis début 1975, par l’arrestation et le procès télévisé des anciens dictateurs. Ils sont condamnés à la peine de mort pour haute trahison et mutinerie, peine commuée en prison à perpétuité. Une nouvelle constitution est rédigée la même année.

L’historien Dimitris Kousouris souligne cependant qu’« à la chute des colonels, il y a pratiquement une impunité généralisée. L’épuration de l’appareil d’État est très partielle, et à l’exception de quelques procès, la structure est restée intacte ». Des personnalités issues de la dictature rejoignent des formations de la droite républicaine, telles que le parti Nouvelle Démocratie[4].

Un coup fatal au cinéma grec

Les difficultés politiques liées à la dictature puis l’arrivée de la télévision portèrent un coup presque fatal au cinéma grec. En 1968, il y eut, record absolu, 137 millions d’entrées au cinéma dans le pays (soit 15 entrées par habitant) ; 70 millions en 1973 et 39 millions en 1977. En Attique, en 1969, il y avait 347 salles de cinéma et 541 cinémas en plein air ; en 1974, il ne restait que 260 salles et 330 cinémas de plein air. Les ventes de tickets de cinéma baissèrent de 10 % sur l’ensemble du pays entre 1968 et 1971 ; surtout, elles baissèrent de 20 % à Athènes ; la chute pour les films grecs était de 30 %. Le cinéma national s’effaçait face au cinéma étranger, en fait surtout américain et italien[5],[6],[7]. En 1974, les spectateurs n’étaient plus qu’un million et demi à fréquenter les salles de cinéma qui projetaient une quarantaine de films grecs[8].

À ses débuts, la télévision grecque n’émit que dans la région d’Athènes en 1966-1968. Dès ces années, la fréquentation des cinémas y baissa de 5 % en moyenne tandis qu’elle continuait à progresser dans le reste du pays. Le régime des colonels favorisa le développement de la télévision et la mise en place de programmes de qualité afin de fidéliser le téléspectateur, tout en interdisant ou censurant de nombreuses œuvres, littéraires ou musicales[9]. Dans ce but, la télévision entreprit de diffuser et rediffuser les grandes comédies du cinéma populaire des deux décennies précédentes. L’idée était de garder la population grecque chez elle et d’éviter qu’elle se réunît et discutât, aussi bien dans la salle de cinéma que dans la file d’attente[5],[10]. Dans le même but, la Fédération nationale des ciné-clubs fut démantelée[11].

Notes et références

  1. Françoise Sironi et Raphaëlle Branche, « La torture aux frontières de l’humain », Revue internationale des sciences sociales, no  174 2002/4, p.  591-600. [lire en ligne] [PDF].
  2. Un exemple : « Quel est le point commun entre un citoyen italien et un citoyen grec ? Les deux peuvent critiquer Papadópoulos. Et quelle est la différence ? L’italien peut continuer le lendemain ! »
  3. a et b « 1967, la dictature des colonels s’installe en Grèce », sur L'Humanité,
  4. « L'extrême droite grecque ne disparaît pas, elle se recompose », sur Slate.fr,
  5. a et b Constantinidis 2000, p. 6.
  6. Sawas 2008, p. 222.
  7. Démopoulos 1995, p. 66-67.
  8. Démopoulos 1995, p. 24-26.
  9. Marta Ruiz Galbete, « « Cinéma : série Z » : les premiers thrillers politiques en France et l’avant-garde critique des années 1970 », La culture progressiste à l’époque de la guerre froide, ILCEA, no 16,‎ (lire en ligne)
  10. Sawas 2008, p. 223.
  11. Démopoulos 1995, p. 27.

Voir aussi

Articles connexes

Bibliographie

  • (en) Stratos E. Constantinidis, « Greek Film and the National Interest: A Brief Preface », Journal of Modern Greek Studies, vol. 18, no 1,‎ .
  • Michel Démopoulos (dir.), Le Cinéma grec, Paris, Centre Georges Pompidou, coll. « cinéma/pluriel », , 263 p. (ISBN 2-85850-813-5).
  • J.F. Chauvel, La Grèce à l'ombre des épées, Paris, Laffont, 1968, 281 pages.
  • Nathalie Katinakis, Mélina Mercouri et Mikis Théodorakis : les derniers héros grecs, Paris, L'Harmattan, 2011, 272 pages.
  • Stéphane Sawas, « Grèce (1967-1974) Les écrans grecs sous la dictature des colonels : la grande rupture », dans Raphaël Muller et Thomas Wieder, Cinéma et régimes autoritaires au XXe siècle : Écrans sous influence, Paris, Éditions ENS rue d'ULM et PUF, coll. « Les rencontres de Normale Sup' », , 285 p. (ISBN 978-2-13-055749-4).
  • Anonyme, Vérité sur la Grèce, L'Âge d'homme - La cité, 1970.
  • Denis Langlois, Panagoulis, le sang de la Grèce, Paris, Maspero, 1969 ; nouvelle édition complétée, Scup, 2018.