Jean Monnet

Jean Monnet
Illustration.
Timbre allemand à l'effigie de Jean Monnet.
Fonctions
Président de la Haute Autorité de la CECA

(2 ans, 9 mois et 24 jours)
Successeur René Mayer
Commissaire général au Plan

(6 ans, 8 mois et 8 jours)
Successeur Étienne Hirsch
Biographie
Nom de naissance Jean Omer Marie Gabriel Monnet
Date de naissance
Lieu de naissance Cognac (Charente, France)
Date de décès (à 90 ans)
Lieu de décès Houjarray (Bazoches-sur-Guyonne, Yvelines, France)
Nationalité Française
Conjoint Silvia de Bondini (à partir de 1934)
Profession Négociant, haut fonctionnaire

Jean Monnet Jean Monnet
Personnes inhumées au Panthéon de Paris
Pères de l'Europe
Commissaires au Plan
Présidents de la Haute Autorité de la CECA

Jean Omer Marie Gabriel Monnet, né le à Cognac et mort le à Houjarray (Bazoches-sur-Guyonne), est un fonctionnaire international français, banquier international, promoteur de l'atlantisme et du libre-échange. Il est considéré comme un des « pères de l'Europe ».

Après avoir été, dès sa création en 1919, l'un des principaux promoteurs de la Société des Nations dont il est secrétaire général adjoint, organisant à ce titre la Conférence financière de Bruxelles de septembre 1920, il fait fortune à Saint-Pierre-et-Miquelon grâce à la vente de cognac à des contrebandiers américains pendant la Prohibition, ce qui lui permet de fonder en 1929 sa propre banque à Chicago, la Bancamerica.

Agent d'influence au service de la France, puis plus généralement des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale, il propose en 1940 le projet d'Union franco-britannique et devient un des artisans de la planification française au moment du Plan Marshall, et un des principaux fondateurs de la Communauté économique européenne (Traité de Rome 1957) et du Marché commun européen (1968). Ceux-ci sont les prédécesseurs de l'Union européenne.

Biographie

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Enfance et formation

Jean Monnet naît le à Cognac au 9, rue Neuve des Remparts, dans une famille de négociants en cognac. Il commence sa carrière dans l'entreprise familiale. Sa formation est essentiellement due aux conversations qu'il écoute, dès l'enfance, à la table familiale entre son père et ses clients étrangers, sur le commerce du cognac, un des premiers secteurs français à être très internationalisés.

Il interrompt ses études avant son baccalauréat, à 16 ans, pour travailler dans l'entreprise paternelle. Puis, à 18 ans, Jean Monnet s'installe à Londres et voyage ensuite plusieurs fois en Amérique du Nord pour l'entreprise familiale. Jean Monnet en tire une parfaite maîtrise de l'anglais, une très bonne connaissance des Anglo-saxons et de l’optimisation de l’affrètement maritime : les exportateurs de cognac utilisaient au maximum des capacités de fret des bateaux et veillaient à les charger au retour pour diminuer les coûts.

Première Guerre mondiale

En 1914, après la bataille de la Marne, à peine âgé de 26 ans et fort de son expérience d'affréteur maritime, réformé pour raisons de santé, il obtient un entretien avec le président du Conseil, René Viviani, replié à Bordeaux lui décrivant le gâchis que représente l'utilisation désordonnée des flottes marchandes françaises et britanniques, il lui explique la nécessité de créer un pôle maritime franco-britannique pour optimiser les transports de vivres, munitions et matières premières et réussit à le convaincre. En effet, les navires français ou anglais partaient vides pour les USA pour revenir pleins, et inversement ! Sous l'impulsion du ministre du Commerce, Étienne Clémentel, il participe ainsi à la délégation du ministère du Commerce à Londres.

À cette fin, il est nommé responsable de la coordination des ressources alliées sous le statut de haut fonctionnaire inter-allié en 1916 pendant toute la durée restante de la Première Guerre mondiale. Il est confirmé dans ses fonctions par Georges Clemenceau.

En avril 1919, sous la pression des Américains, la commission de coordination économique interalliée prend fin.

Entre-deux-guerres

Fondation de la Société des Nations

En 1919, il est un des artisans de la création de la Société des Nations, organisation dont il est nommé le numéro deux. Il effectue des missions en Silésie, en Autriche, en Pologne et en Roumanie. En 1920, il est appelé au poste de secrétaire général adjoint de la nouvelle organisation internationale. À moins de 32 ans, il est le principal organisateur de la Conférence financière de Bruxelles de septembre 1920, reconnaissant que la déflation après la guerre pourrait avoir des répercussions désastreuses sur l'économie mondiale.

Enrichissement aux États-Unis et contrebande durant la Prohibition

Démissionnaire en décembre 1923 pour rejoindre l'entreprise de commerce d'alcool de son père en grande difficulté à cause de la Prohibition (1919-1933), Jean Monnet redresse la situation et s'enrichit en trouvant des appuis pour pratiquer la contrebande[1]. Travaillant entre les États-Unis et la France, il s'engage dans une carrière d'homme d'affaires et de financier international.

Monnet déménage en Amérique pour accepter un partenariat avec Blair & Co., une banque new-yorkaise qui fusionne avec Bank of America en 1929 pour former Bancamerica-Blair Corporation, société appartenant à Transamerica Corporation. La même année, il rencontre Silvia de Bondini (1907-1982), qu'il épouse en 1934 à Moscou.

Il retourne à la politique internationale et, en tant que financier international, joue un rôle important dans les politiques de reprise économique de plusieurs pays d’Europe centrale et orientale. En novembre 1932, le ministre des Finances chinois invite Jean Monnet à présider un comité non politique Est-Ouest en Chine chargé du développement de l'économie chinoise. Pendant son séjour en Chine, la tâche de Monnet consiste à associer des capitaux chinois à des sociétés étrangères et conduit à l'inauguration officielle de la Société chinoise de financement du développement (CDFC) ainsi qu'à la réorganisation des chemins de fer chinois.

En 1935, alors qu'il se trouve encore à Shanghai, Monnet devint partenaire commercial de George Murnane (ancien collègue de Monnet à la Transamerica), dans la société Monnet, Murnane & Co. Murnane était lié à la famille Wallenberg en Suède, à la famille Bosch en Allemagne, les Solvays et Boëls en Belgique, ainsi que John Foster Dulles, André Meyer et la famille Rockefeller aux États-Unis.

Seconde Guerre mondiale

Projet de fusion entre la France et le Royaume-Uni

Rentré en France, en 1938, il préside, dès décembre 1939, au début de la Seconde Guerre mondiale, le comité de coordination visant à mettre en commun depuis Londres, les capacités de production de la France et du Royaume-Uni en vue de préparer et de coordonner l'effort d'armement.

Lorsque Winston Churchill est nommé premier ministre du Royaume-Uni le , Jean Monnet arrive à le convaincre, dans une note, intitulée Anglo-French unity, de l'intérêt d'un projet, voté par la Chambre des communes, d'union franco-britannique immédiate de la France et du Royaume-Uni avec un seul Parlement et une seule armée, pour être plus forts face à l'Allemagne. Le général Charles de Gaulle essaie de convaincre Paul Reynaud, le président du Conseil de signer le traité pour cette union. Le 15 mai, ce dernier déclare au téléphone à Churchill : « Nous sommes battus, nous avons perdu la bataille », et le lendemain, le général Gamelin donne l'ordre de repli aux forces françaises qui se battent en Belgique, et le 18 mai, Paul Reynaud annonce à la radio la nomination du maréchal Pétain au poste de vice-président du Conseil.

Le 14 juin, les troupes allemandes entrent à Paris. Le 16 juin, de Gaulle, en mission à Londres, dicte lui-même au téléphone le texte de la note à Paul Reynaud. Le même jour, il arrive à Bordeaux, apprend que Paul Reynaud s'est démis de ses fonctions le soir-même et que Philippe Pétain est devenu président du Conseil. Le soir du 17 juin, Jean Monnet reçoit à son domicile londonien le général de Gaulle, qui prépare son appel radiodiffusé du lendemain. Jean Monnet coopère momentanément avec lui pour tenter de maintenir le gouvernement de la France aux côtés des Alliés. Néanmoins, il refuse de s'associer à lui pour le lancement de la France libre à laquelle il n'adhèrera jamais[2]. Monnet croyait qu'il serait plus efficace de coopérer à la victoire des alliés en entrant au service du gouvernement britannique et c'est ce qu'il fit. Paradoxalement, de Gaulle et Monnet, quoique très différents, eurent immédiatement la même analyse sur la nature mondiale de la guerre et sur son issue victorieuse.

Livraisons d'armes

En août 1940, Jean Monnet est envoyé aux États-Unis par le gouvernement britannique, pour négocier l’achat de fournitures de guerre. Les États-Unis ont une politique isolationniste, mais il réussit à persuader le président Franklin Delano Roosevelt de relancer l'industrie de guerre américaine, afin de pouvoir contre-attaquer très vite et très fort le moment venu. C’est la mise en place du « Victory program ». Jusqu'en 1945, il s'emploie à coordonner l'effort de guerre entre le Royaume-Uni et les États-Unis. Dès 1942, il était prévu de construire 60 000 avions, 45 000 chars d’assaut et huit millions de tonnes de navires de guerre. Jean Monnet résumera cette politique par une phrase célèbre : « Il vaut mieux 10 000 chars de trop qu'un seul de moins [que nécessaire] ». John Keynes a dit de lui qu’il avait abrégé la guerre d’un an[3].

Opposition à De Gaulle

En 1943, il est envoyé par Roosevelt à Alger pour seconder le général Henri Giraud au sein du Commandement en chef français civil et militaire : il contribue largement à l'abandon progressif par Giraud de la législation de Vichy[4]. Le 6 mai 1943, alors qu'il négocie la création du Comité français de libération nationale, Monnet adresse au principal et très proche conseiller de Roosevelt, Harry Hopkins, une note, alors secrète mais qui sera connue lors de l'ouverture des archives, qui ne laisse aucune illusion sur les sentiments qu'il porte alors au général de Gaulle et sur la conduite à tenir, selon lui, au regard du chef de la France libre : « Il faut se résoudre à conclure que l'entente est impossible avec lui ; qu'il est un ennemi du peuple français et de ses libertés ; qu'il est un ennemi de la construction européenne, qu'en conséquence, il doit être détruit dans l'intérêt des Français »[5],[6].

Réconcilié avec De Gaulle[réf. nécessaire], après que celui-ci ait fait preuve de son attachement à la démocratie, il est ensuite nommé membre du Comité français de Libération nationale institué pour unifier l'effort de guerre des autorités françaises de Londres et d'Alger. Il sera un de ses plus proches collaborateurs[réf. nécessaire] et jouera un rôle clé[réf. nécessaire] sur le plan économique pour préparer le redressement du pays. En 1944, il est chargé d'évaluer les besoins de la France après la Libération; à cet effet, il négocie auprès du gouvernement américain les premiers prêts et les premiers accords de crédit, en marge du plan Marshall.

Plan de reconstruction

Dès 1943, ses projets pour l'Europe intègrent les exigences américaines concernant les suppressions des droits de douane et des contingentements européens, ainsi que la création d'une « unité économique commune »[7].

Pour lui, l'économie de guerre était planifiée, et il est naturel que l'économie de la reconstruction le soit aussi, mais son but n'est pas d'adopter la philosophie de la planification à la soviétique et surtout de transposer en France leurs méthodes autoritaires. Son but est d'insuffler du dynamisme, pas d'imposer des objectifs. À la libération, il est chargé par le Général de Gaulle du plan pour relancer l'économie, en tant que commissaire au Plan, de décembre 1945 à 1952, dans le cadre des prêts américains du plan Marshall. Il présente un éphémère plan Monnet, visant à prendre le contrôle de la Ruhr. Il est le père de la planification à la française. Le travail de ses services consiste à étudier la situation, à mettre en évidence les priorités, à évaluer les volumes de production souhaitables, à lancer les discussions sur les moyens de les mettre en œuvre, et surtout à lancer la reconstruction et la modernisation de l'appareil de production. Il est avec Léon Blum le négociateur de l'accord Blum-Byrnes de 1946, qui ouvre le territoire français à la production cinématographique américaine.

Construction européenne

Jean Monnet (gauche) avec Konrad Adenauer en 1953.

Dès 1950, des rapports signalent que l’Allemagne se relève beaucoup plus vite que la France, certains craignent que les vaincus soient à nouveau tentés par une revanche. De plus, il faut définitivement intégrer l’Allemagne dans le camp occidental alors que la guerre froide débute et que le centre de l'Europe risque de devenir un espace d'instabilité et de guerre Est-Ouest. La France se doit de prendre l'initiative, de tendre la main à l'ennemi d'hier et de proposer de lier les destins des deux principaux pays de l'Europe continentale.

Jean Monnet travaille en secret sur un projet de mise en commun du charbon et de l’acier, principales sources d'une possible industrie de guerre. Au printemps 1950, il présente son projet à Robert Schuman, qui s'assure de l'accord du chancelier allemand, Konrad Adenauer, et fait le , une déclaration solennelle pour inviter tous les pays intéressés à poser « les premières bases concrètes d'une fédération européenne ».

Dans un discours de 1950, Jean Monnet dira :

« La prospérité de notre communauté européenne est indissolublement liée au développement des échanges internationaux. Notre Communauté contribuera à régler les problèmes d’échange qui se posent dans le monde.... Nous sommes déterminés à rechercher sans délais dans des conversations directes, les moyens de mettre en œuvre l'intention déclarée du gouvernement britannique d’établir l’association la plus étroite avec la Communauté. Nous sommes convaincus que nous pouvons envisager une collaboration étroite et fructueuse avec les États-Unis, qui depuis la proposition faite par Monsieur Schuman le , nous ont donné des preuves répétées de leur sympathie active.... Mais, nous ne sommes qu'au début de l'effort que l'Europe doit accomplir pour connaître enfin l'unité, la prospérité et la paix. »

— Monnet, 1950[a]

Le traité de Paris de 1951 entérine la création de la Haute Autorité qui s'inspire des agences fédérales américaines, l'Assemblée des Six, une Cour de Justice qui veille au respect du traité et un Conseil de ministres qui assure l'harmonisation des politiques des États membres. C'est la préfiguration d'une Fédération européenne. La CECA est créée et Jean Monnet devient, de 1952 à 1955, le premier président de la Haute Autorité (Autorité Monnet) de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA), installée à Luxembourg, le . Dès 1953, le charbon et l'acier circulent librement en Europe.

Pour lui, cette "Europe des Six" est le seul moyen de lier l'Allemagne et la France et de désamorcer la renaissance d'une rivalité séculaire, en plaçant les productions de l'acier et du charbon, dans le cadre d'une délégation de souveraineté. Il veut aller plus loin toutefois, et envisage une armée nationale allemande[réf. nécessaire], ce qui semble être un dangereux retour en arrière. Il propose finalement la création d'une armée européenne, présentée par René Pleven dans le cadre d'un Plan de Communauté européenne de défense (CED). Un premier traité sera signé mais sous le gouvernement Mendès France, le Parlement français le rejette néanmoins en 1954.

Plaque au 94 boulevard Flandrin (Paris).

À la suite de cette première grave crise européenne, Jean Monnet démissionne de la Haute Autorité et fonde le Comité d'action pour les États-Unis d'Europe au 94 boulevard Flandrin (16e arrondissement de Paris), pour poursuivre son activité en faveur de l’unité européenne à travers lui. Ce comité regroupe les forces syndicales et politiques des six pays et représente plus de dix millions de personnes. Il prône une fédération européenne et propose de placer le siège des institutions communautaires dans un « district fédéral » échappant aux souverainetés nationales. Jean Monnet l'anime jusqu'en 1975, et il travaille sur les projets de traité pour le Marché commun et d'Euratom, qui privilégie une filière américaine d'approvisionnement contre l'indépendance nucléaire française[8], projets qui aboutissent au traité de Rome, le et sur le projet d'élargissement de la Communauté au Royaume-Uni.

Jean Monnet résume la philosophie de son projet européen dans la formule : « Nous ne coalisons pas les États, nous rassemblons les hommes. »

Antagonisme entre Monnet et de Gaulle

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De Gaulle s'oppose violemment[réf. nécessaire] à la CED et critique fermement la mise en place de la CECA et du traité de Rome. Bien qu'il ignore le détail des intrigues que Monnet avait menées contre lui auprès de Roosevelt, l'ancien chef de la France Libre se méfie de Monnet tout comme il se méfie de Roosevelt. Monnet était un banquier de Wall-Street. Monnet s'était rallié directement aux Anglo-Saxons pendant la Seconde Guerre mondiale et avait ensuite soutenu le général Giraud, à Alger. De Gaulle n'hésitera pas ainsi à le traiter de « petit financier à la solde des Américains »[9]. Monnet s'oppose à De Gaulle par ses projets concrétisant l'idée de supranationalité. Ceux-ci, selon de Gaulle, mettent en danger le droit à l'indépendance de la France, sous attaque depuis 1939. De Gaulle, dira plus tard que la Commission Européenne doit être « une commission commune qui ne soit naturellement pas constituée avec des Jean Monnet, des apatrides soi-disant supranationaux, mais avec des fonctionnaires qualifiés »[10]. Néanmoins, quand il revient au pouvoir en 1958, de Gaulle ne remet plus en cause les premiers acquis de la construction européenne, dont Jean Monnet est pourtant un des principaux instigateurs De Gaulle favorise la mise en place de la CEE en lançant les négociations[réf. nécessaire] de la politique agricole commune (PAC), qui consacre le principe communautaire et l'autorité de la Commission avec un droit de véto pour la France (principe d'unanimité). Cependant, tant que de Gaulle reste au pouvoir, la France demeurera hostile au transfert important de souveraineté prôné par Monnet.

En effet, selon de Gaulle, la construction européenne doit se fonder « sur des réalités », sur les États et seulement sur eux. A l'inverse de Monnet qui souhaite une intégration du rôle américain, de Gaulle estime en outre que l'Europe unie se résume surtout à un partenariat franco-allemand ; il aurait dit à ce propos : « L'Europe ? C'est la France et l'Allemagne ; le reste, c'est les légumes ! » Il reste ainsi fidèle à la vision de la France qu'avaient Armand Jean du Plessis de Richelieu et Jacques Bainville[11] sur l'Allemagne. Dès son retour au pouvoir en 1958, il manifeste clairement sa priorité diplomatique en prenant l'ambassadeur de France à Bonn, Couve de Murville, comme ministre des Affaires étrangères. Puis, il reçoit le chancelier Adenauer chez lui, à Colombey, honneur qu'il ne répétera jamais pour quiconque. La messe solennelle, célébrée dans la cathédrale de Reims avec le chancelier allemand, et la libération des derniers Allemands condamnés pour crimes de guerre en France sont autant de gestes symboliques qui doivent se conclure par le traité de l'Élysée de janvier 1963. De Gaulle scelle ainsi la réconciliation entre ce qu'il appelait « les Gaulois et les Germains ».

Le lobbying des Américains auprès des parlementaires allemands parvient néanmoins à neutraliser ce traité. Le Bundestag allemand, en ratifiant le traité de 1963, le fait précéder d'un préambule, qui replace cet accord dans le cadre de l'Alliance atlantique et réaffirme la priorité de l'alliance germano-américaine sur le partenariat franco-allemand[12].

Jean Monnet, accorde le primat aux forces de l'économie et au commerce international, qu'il connaît bien. De Gaulle, imprégné d'une profonde culture historique, et conscient de la faiblesse économique française au lendemain de la guerre, privilégie les relations entre États souverains.

Retraite

Affiche de la Maison de Jean Monnet.

En 1963, Monnet crée, à Lausanne, l’Institut de recherches historiques européennes pour rassembler des archives significatives et de leur consacrer des recherches. Il assure la présidence de cet institut jusqu’en 1965.

En 1975, à l’âge de 87 ans, il prend sa retraite définitive à sa maison à Houjarray pour écrire ses Mémoires, où il meurt, le , à l’âge de 90 ans. Ses obsèques ont lieu le à Montfort-l'Amaury en présence du président français Valéry Giscard d'Estaing et du chancelier allemand Helmut Schmidt. Ses cendres sont déposées au Panthéon de Paris.

Image et héritage

Jean Monnet utilise pour la mise en place de la CECA, puis du Marché commun, l'expérience acquise au cours des deux Guerres mondiales : donner des pouvoirs limités mais réels à des institutions supranationales, dans des secteurs essentiels. La nature essentielle des secteurs concernés permettra l'accroissement graduel des pouvoirs d'influence de ces institutions.

Jean Monnet reste l'un des hommes d'État français les plus importants du XXe siècle, même s'il n'a jamais reçu de mandat électif du peuple français et que cela lui est parfois reproché, et qui demeure parmi les plus mal connus du grand public. Il utilise ses fonctions officielles, quasiment toujours supranationales et pour des durées assez brèves, comme levier pour promouvoir ses idées en faveur de l'unification européenne.

Éloges

Nombreux sont les hommes politiques qui, en France et à l'étranger, ont rendu hommage à Jean Monnet. En 2004, le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin déclare ainsi : « Dans notre monde, j'en rencontre beaucoup qui veulent être quelqu'un (...). Moi, je me sens plutôt dans le camp de ceux qui, comme Jean Monnet, veulent faire quelque chose »[13].

Le centre de recherches européennes, devenu Fondation Jean-Monnet pour l'Europe à Lausanne a été fondé par le professeur Henri Rieben. La fondation concentre un certain nombre d'archives européennes. Jean Monnet lègue ses propres archives à cette fondation, qui les conserve[14].

Critiques

Plus récemment, sa méthode est quelquefois remise en cause par certains hommes politiques, comme Dominique Strauss-Kahn, qui affirmait dans un rapport remis à Romano Prodi en mars 2004 :

« Aujourd'hui la méthode Monnet est arrivée à épuisement. Le déséquilibre qu'elle a généré — des compétences politiques de plus en plus importantes confiées à une institution de nature technique — provoque une crise institutionnelle profonde : l'Union européenne est malade de son déficit démocratique »

— Jean-Pierre Chevènement, La Faute de M. Monnet, Fayard, , p. 42).

Marie-France Garaud est, quant à elle, critique du rôle historique de Jean Monnet dans la construction européenne, et la considère comme étant une menace à la souveraineté des États membres. Elle estime que Monnet était alors sous influence américaine, affirmant qu'on « sait même combien il a été rémunéré puisque maintenant c'est déclassifié.... »[15]. Néanmoins, les seuls fonds américains vérifiables et précisément quantifiables octroyés à Monnet pendant cette période sont venus par la fondation Ford pour soutenir son secrétariat immédiat[16]. La fondation, qui aurait eu un soutien financier de la part du gouvernement des États-Unis, a délibérément employé de nombreux agents de la CIA pendant les années 1950 et 1960[17],[18],[19]. Il convient de noter le contexte des financements. En effet, après la Seconde Guerre mondiale, alors que la Guerre froide débutait, les Américains voulaient empêcher la progression du communisme en Europe[b] pour défendre les valeurs occidentales, empêcher la troisième guerre mondiale et assurer le succès du plan Marshall[20]. Dans ce contexte, aucun document ne permet d'affirmer que Monnet ait été sous influence américaine. À la fin de sa vie, il poussait même pour plus d'égalité dans les relations transatlantiques, notamment à travers la Déclaration d'interdépendance qu'il fait signer par Henry Kissinger.

Récompenses

Buste de Jean Monnet au Palais de la Paix de La Haye.
Le monument « Hommage aux Pères fondateurs de l'Europe » devant la maison de Robert Schuman à Scy-Chazelles par l'artiste russe Zourab Tsereteli, dévoilé le 20 octobre 2012. Les statues représentent les quatre fondateurs de l'Europe - Alcide De Gasperi, Robert Schuman, Jean Monnet et Konrad Adenauer.

Il fut intronisé docteur honoris causa par de nombreuses universités anglo-saxonnes : université de Cambridge (8 juin 1961), Dartmouth (11 juin 1961), Yale (12 juin 1961), université d'Oxford (26 juin 1963). En total, une trentaine de prix et distinctions lui sont attribués.

En 1953, il est fait lauréat du Prix international Charlemagne d'Aix-la-Chapelle, qui récompense les personnalités engagées pour l'unité européenne.

Le , le Conseil européen de Luxembourg décerne à Jean Monnet le titre de « Citoyen d'honneur de l'Europe », et il est considéré comme un des pères de l'Union européenne.

Le jour du centenaire de la naissance de Jean Monnet, le , le président français, François Mitterrand préside la cérémonie du transfert des cendres du Père de l'Europe au Panthéon de Paris.

Article détaillé : Discours du transfert des cendres de Jean Monnet au Panthéon.

En 1992, la France frappe une monnaie commémorative en argent de 100 francs qui est créée par Joaquin Jimenez. Jean Monnet y est représenté, entouré des douze étoiles du drapeau de la Communauté européenne et de l'inscription « Communauté européenne - Jean Monnet - Unir les Hommes ».

Œuvres

  • L'Europe et l'organisation de la paix, First Édition, Lausanne, 1964.
  • Mémoires, Fayard, Paris, 1976, 642 pages.
  • Les États-Unis d'Europe, Robert Laffont, Paris, 1992.
  • Repères pour une méthode : propos sur l'Europe à faire, Fayard, Paris, 1996.

Notes

  1. « La prospérité de notre communauté européenne est indissolublement liée au développement des échanges internationaux. Notre Communauté contribuera à régler les problèmes d’échange qui se posent dans le monde. Nous sommes déterminés à rechercher sans délais dans des conversations directes, les moyens de mettre en œuvre l’intention déclarée du gouvernement britannique d’établir l'association la plus étroite avec la Communauté. Nous sommes convaincus que nous pouvons envisager une collaboration étroite et fructueuse avec les États-Unis, qui depuis la proposition faite par Monsieur Schuman le , nous ont donné des preuves répétées de leur sympathie active. Nous assurerons toute liaison utile avec les Nations unies et l'Organisation européenne de coopération économique. Nous développerons avec le Conseil de l'Europe toutes les formes de collaboration et d'assistance mutuelle prévues par le traité. Mais, nous ne sommes qu'au début de l'effort que l'Europe doit accomplir pour connaître enfin l’unité, la prospérité et la paix. »
  2. En effet, Richard J. Aldrich rappelle que les États-Unis ont également financé jusqu'à 1950 de nombreux mouvements anticommunistes de résistance, qui étaient issus de la Seconde Guerre mondiale (Aldrich 1997, p. 186).

Sources

Références

  1. Fransen 2001, p. 15.
  2. Henri Bernard, https://www.persee.fr/doc/rbph_0035-0818_1984_num_62_2_3467_t1_0374_0000_1 Kersaudy (François). Churchill and de Gaulle (compte-rendu), Revue belge de Philologie et d'Histoire, Année 1984, 62-2, pp. 374-378
  3. Monick 1970, p. 67-68.
  4. Jacques Cantier (dir.) et Eric Thomas Jennings (dir.), L'empire colonial sous Vichy, Paris, Éditions Odile Jacob, , 398 p. (ISBN 2-7381-1544-6, présentation en ligne), p. 378-379.
  5. Jean-Pierre Chevènement, La Faute de M. Monnet, Fayard, .
  6. Marie-France Garaud, Impostures politiques, Plon, coll. « Tribune libre », .
  7. Gérard Bossuat, L'Europe des Français, 1943-1959 : la IVe République aux sources de l'Europe communautaire, Publications de la Sorbonne, 1996, p. 28, lire en ligne.
  8. Pascale Winand, « De l'usage de l'Amérique par Jean Monnet pour la construction européenne », dans Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (dir.), Jean Monnet, l'Europe et les chemins de la paix, Publications de la Sorbonne, 1999, p. 253-272.
  9. Les Grandes énigmes de la Résistance, Bernard Michal, 1968, page 185
  10. Alain Peyrefitte, -C'était de Gaulle, Tome II, page 163, à propos d'une organisation européenne de défense
  11. Dard et Grunewald 2010, p. 112 et 113.
  12. Charles Zorgbibe, Histoire de l'OTAN, Bruxelles, Éditions Complexe, coll. « Questions à l'histoire », , 283 p. (ISBN 2-87027-917-5), p. 270.
  13. « Le Premier ministre rend hommage à Jean Monnet », sur lesechos.fr (consulté le 16 février 2019)
  14. Gérard Bossuat et Andreas Wilkens (dir.), Jean Monnet, l'Europe et les chemins de la paix, Publications de la Sorbonne, 1999, p. 437.
  15. « L'Allemagne, ennemie publique no 1 », Ce soir (ou jamais !), France 2, 10 mai 2013.
  16. Aldrich 1997, p. 209
  17. (en) Naomi Verbong Roland, « Funding Transatlantic Exchange between the Arts and Politics », Transatlanitc Perspectives, (consulté le 14 mai 2014)
  18. Epstein 1967
  19. (en) Frances Stonor Saunders, The Cultural Cold War: The CIA and the World of Arts and Letters, New Press, 2001
  20. Aldrich 1997, p. 185.

Bibliographie

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  • André Kaspi, « Les États-Unis et le problème français de novembre 1942 à juillet 1943 », Revue d'histoire moderne et contemporaine, t. 18, no 2,‎ , p. 203-236 (lire en ligne).
  • Emmanuel Monick, Pour Mémoire, Mesnil (Paris), , 235 p..
  • Michel Margairaz, « Autour des accords Blum-Byrnes : Jean Monnet entre le consensus national et le consensus atlantique », Histoire, économie & société, no 3,‎ , p. 439-470 (lire en ligne).
  • Philippe Mioche, « Le démarrage du Plan Monnet : comment une entreprise conjoncturelle est devenue une institution prestigieuse », Revue d'histoire moderne et contemporaine, t. 31, no 3,‎ , p. 398-416 (lire en ligne).
  • Henry Rousso, « Le Plan, objet d'histoire », Sociologie du travail, vol. XXVII, no 3 « L'action industrielle de l'État »,‎ , p. 239-250 (lire en ligne).
  • Pascal Fontaine, Jean Monnet l'inspirateur, Paris, Jacques Grancher, , 176 p. (présentation en ligne).
  • Irwin M. Wall, « Jean Monnet, les États-Unis et le plan français », Vingtième Siècle : Revue d'histoire, no 30,‎ , p. 68-84 (lire en ligne).
  • Pierre Uri, Penser pour l'action : un fondateur de l'Europe, Éditions Odile Jacob, , 318 p. (ISBN 2-7381-0121-6, présentation en ligne), [présentation en ligne].
  • (en) François Duchêne, Jean Monnet : The First Statesman of Interdependence, Londres / New York, W. W. Norton & Co, , 478 p. (ISBN 978-0393034974, présentation en ligne).
  • Éric Roussel, Jean Monnet (1888-1979), Fayard, , 1004 p. (ISBN 2-213-03153-3, présentation en ligne), [présentation en ligne].
  • Gérard Bossuat, « Jean Monnet : la mesure d'une influence », Vingtième Siècle : Revue d'histoire, no 51,‎ , p. 68-84 (lire en ligne).
  • Marie-Laure Djelic, « Genèse et fondements du plan Monnet : l'inspiration américaine », Revue française d'études américaines, no 68,‎ , p. 77-86 (lire en ligne).
  • Gérard Bossuat (dir.) et Andréas Wilkens (dir.), Jean Monnet, l'Europe et les chemins de la paix : actes du colloque de Paris du 29 au 31 mai 1997 / organisé par l'Institut Pierre Renouvin de l'Université Paris I-Panthéon Sorbonne et l'Institut historique allemand de Paris, Publications de la Sorbonne, coll. « Série internationale » (no 57), , 536 p. (ISBN 2-85944-359-2, présentation en ligne), [présentation en ligne].
  • (en) Richard J. Aldrich, « OSS, CIA and European Unity : The American Committee on United Europe, 1948-60 », Diplomacy and Statecraft, vol. 8, no 1,‎ , p. 184-227 (lire en ligne).
  • (en) Frederic J. Fransen, The supranational politics of Jean Monnet : ideas and origins of the European Community, Praeger, , 184 p. (ISBN 978-0313318290)
  • Marc Joly, Le mythe Jean Monnet : contribution à une sociologie historique de la construction européenne, CNRS Éditions, , 238 p. (ISBN 978-2-271-06575-9, présentation en ligne), [présentation en ligne].
  • Marc Joly, L'Europe de Jean Monnet : éléments pour une sociologie historique de la construction européenne, CNRS Éditions, coll. « Biblis » (no 167), , XVI-238 p. (ISBN 978-2-271-11504-1).
  • Philippe Mioche, « Jean Monnet, homme d'affaires à la lumière de nouvelles archives », Parlement(s) : revue d'histoire politique, no HS 3 « Penser et construire l'Europe »,‎ , p. 55-72 (lire en ligne).

Compléments

Lectures approfondies

  • Michel Adam, Jean Monnet, citoyen du monde - la pensée d'un précurseur, L'Harmattan, 2011, 133 p. Ce livre montre les liens entre le pragmatisme de Monnet et la pensée complexe d'Edgar Morin.
  • Pierre Gerbet, La Construction de l'Europe, Imprimerie nationale, 1999 (3e éd.), 498 p. Ce livre raconte dans tous ses détails les débuts de l'aventure de la CECA et de la CEE.


Articles connexes

Liens externes