Bogomilisme

Place du bogomilisme dans le schéma diachronique (non exhaustif) de la diversité des christianismes : l'épaisseur des branches évoque l'importance numérique approximative des fidèles de chaque confession.

Le bogomilisme était un mouvement chrétien hétérodoxe né au Xe siècle, aujourd'hui disparu. Son nom vient du prêtre bulgare Bogomil. Il s'est développé en Bulgarie, puis en Serbie et ensuite en Bosnie, influençant une grande partie des Balkans. Les empereurs byzantins eurent une attitude ambiguë à son égard, parfois le réprimant, parfois l'utilisant à leur profit. Inspiré par les gnostiques chrétiens et le manichéisme, il fut considéré comme une hérésie par l'Église catholique et par l'Église orthodoxe qui l'ont violemment combattu. Selon le dernier colloque de Mazamet (2009), le bogomilisme aurait servi d'inspiration aux cathares : des liens existent entre bogomiles et cathares, et les sources doctrinales des deux mouvements remontent aux premiers siècles du christianisme (écrits canoniques de Paul, doctrine de Marcion, doctrine de Valentin). En outre, les recherches menées sur les sources grecques et orientales (Pierre de Sicile) montrent que la doctrine bogomile aurait été transmise par les pauliciens, expatriés volontaires ou chassés de l'Arménie (actuelle Turquie orientale) vers les Balkans au VIIe et au IXe siècle.

Histoire

Le mouvement bogomile est fondé par un prêtre orthodoxe bulgare nommé Bogomil (ce qui signifie en vieux slave « que Dieu prend en pitié » ou « qui supplie Dieu »). Il prêche d'abord en Thrace, où il rencontre un véritable écho populaire. Puis le mouvement se déplace en Bulgarie occidentale, où il connaît un grand succès entre le Xe et le XIIe siècle, notamment auprès du petit peuple, avant de subir les persécutions de l'empereur byzantin Alexis Ier Comnène et du patriarche Michel II Courcouas.

Les bogomiles se déplacent alors vers la Serbie où ils convertissent plusieurs villages et même des villes, jusqu'à la prise en main par Stefan Nemanja et son frère Saint Sava qui, par une politique d'expropriation, chassent tous les Serbes bogomiles vers la Bosnie où ils sont accueillis par Kulin (ban) (et même prospèrent) de la fin du XIIe au début du XIVe siècle. Leur foi est un important facteur dans le développement identitaire de la Bosnie, à une époque où celle-ci est sous domination mi-hongroise (à l'ouest), mi-serbe (à l'est). Finalement, le mouvement disparaît peu avant la conquête turque ottomane, mais les historiens bosniaques pensent que c'est le substrat religieux bogomile qui a favorisé la conversion à l'islam, d'une partie des Slaves des Balkans (Pomaks, Goranes ou Bosniaques) et d'une partie des Valaques (les Moglénites).

Les bogomiles ont laissé dans tous les Balkans, et en particulier en Bosnie, de nombreuses pierres tombales caractéristiques : les stećci décorés de symboles gnostiques et initiatiques.

Les bogomiles n'ont pas disparu de l'empire byzantin après la condamnation de Basile le Bogomile (brûlé vif en 1099 sous Alexis Comnène). On en retrouve une résurgence importante à Thessalonique et au mont Athos au milieu du XIVe siècle. Un grand procès eut lieu au Prôtaton de l'Athos en 1344; une trentaine de moines de Laure, Ibéron et Chilandar furent alors expulsés de l'Athos ; certains se réfugièrent en Bulgarie où ils furent jugés en 1350 à Trnovo. Des accusations de bogomilisme furent utilisées pendant des années encore contre des dignitaires ecclésiastiques et contre les partisans de Grégoire Palamas.

Les empereurs byzantins ont été ambigus face au bogomilisme : certains l'ont réprimé, notamment parce que son idéologie qui rejetait les autorités constituées (en particulier la hiérarchie ecclésiastique considérée comme corrompue), était considérée comme subversive. Mais, à d'autres moments, ils ont su utiliser la force du sentiment populaire bogomile dans leur propre lutte contre Rome (notamment en lien avec les cathares, également en butte à l'hostilité de l'Église romaine). Lorsqu'elle s'est trouvée en contact avec le bogomilisme et avec son homologue cathare, l'Église catholique a considéré ces mouvements comme des hérésies et les a fermement combattus.

Doctrine

Concile contre le bogomilisme, organisé par Stefan Nemanja. Fresque de 1290.

Comme beaucoup d'hérésies persécutées avec efficacité, la doctrine bogomile nous est surtout connue par les dénonciations de ses opposants, en particulier le Traité contre les Bogomiles du prêtre Cosmas, composé vers la fin du Xe siècle. On attribue aux bogomiles une riche littérature apocryphe puisant ses sujets dans les légendes hébraïques et chrétiennes. Un ouvrage bogomile apocryphe résumant leur doctrine, Le Livre secret, nous est parvenu dans sa traduction latine, par l'intermédiaire des Albigeois.

Le bogomilisme peut se définir comme un christianisme hétérodoxe, inspiré par le gnosticisme chrétien, le manichéisme et le paulicianisme. Le bogomilisme est dualiste : pour lui le monde est gouverné par deux principes, le Bien et le Mal, Dieu et le Diable. Tout le monde matériel, y compris le corps, est considéré comme l'œuvre du Diable, et donc voué au Mal. Seule l'âme est l'œuvre de Dieu. En conséquence, ils rejetaient les rapports sexuels, le mariage, et menaient une vie ascétique, s'abstenant en général de manger de la viande et de boire du vin.

Les bogomiles rejetaient l'Ancien Testament, et étudiaient seulement les Évangiles, en particulier celui de Jean, les Actes des Apôtres et les Épîtres de Paul. Ils rejetaient l'Église, considérée comme appartenant au Monde (et donc au Diable), l'accusant d'être corrompue. Ils rejetaient également les sacrements. La prière était considérée comme une activité avant tout personnelle. Les bogomiles reconnaissaient cependant des guides spirituels, les « Parfaits », ceux des croyants qui avaient été particulièrement exemplaires et ascétiques. Cette notion se retrouvera chez les cathares.

Le bogomilisme était globalement un mouvement rejetant toutes les autorités constituées, les princes comme les Églises, ce qui a contribué au grand engouement populaire qu'il a suscité, et explique aussi l'ampleur des répressions qu'il a subies.

Bogomiles et cathares

Expansion possible des doctrines dites pauliciennes, bogomiles et cathares.

Malgré l'absence de preuve documentaire irréfutable, l'idée que les bogomiles, eux-mêmes inspirés par les pauliciens d'Anatolie, sont à l'origine des mouvements patarin et cathare, est souvent évoquée en raison de la proximité doctrinale entre ces divers mouvements. D'ailleurs, l'historiographie officielle de la Bosnie-Herzégovine utilise le terme « patarins » pour désigner les bogomiles[1]. Sous l'impulsion du monastère de Preslav, la doctrine bogomile apparaît à la fin du Xe siècle en Bulgarie et Macédoine , d'où elle s'est étendue vers l'Ouest en Serbie et Bosnie et vers le Sud-Est parmi les moines de Constantinople. Il est aujourd'hui établi que les bogomiles ont envoyé des missionnaires vers l'Europe de l'Ouest, par exemple le voyage du patriarche bulgare Nikita (Nicétas) qui préside en 1167 le « concile cathare » de Saint-Félix-de-Caraman (aujourd'hui Saint-Félix-de-Lauragais). Rien ne permet de dire s'ils ont fondé le mouvement cathare, mais les relations entre bogomiles et cathares ont constitué une composante importante de l'histoire de la chrétienté médiévale car le bogomilisme, le patarinisme et le catharisme sont des mouvements religieux proches qui ont été déclarés hérétiques et combattus tant par l'Église byzantine que par l'Église latine, séparées depuis le schisme de 1054. Même en l'absence d'une filiation démontrable, une solidarité de fait a donc pu se constituer entre ces mouvements contemporains, théologiquement proches et pareillement persécutés. Ils se sont pour le moins influencés à travers des échanges réciproques, chacun gardant son autonomie et son originalité propre[2].

Bibliographie

Sources

  • Cosmas le prêtre, Le Traité contre les Bogomiles (vers 972), traduction et introduction de Charles Puech et A. Vaillant, Paris, 1945. [1]
  • Euthyme de la Péribleptos, Lettre contre les Phoundagiagites (XIe s.), édi. G. Ficker, Die Phundagiagiten : ein Beitrag zur Ketsergeschichte des byzantinischen Mittelalters, Leipzig, 1908.
  • Euthyme Zigabène, Panoplie dogmatique (déb. XIIe s.). [2] Texte grec et trad. latine apud Patrologie grecque de Migne t. CXXX, 1865 [3]
  • Interrogatio Joannis ou Cène secrète (XIe s.), édi. en latin par F. Benoist, Histoire des Albigeois et des Vaudois ou Barbets, I, Paris, 1691, p. 283-296. On l'appelle "le catéchisme des bogomiles". Traduction René Nelli : La 'Cène Secrète' ou 'Questions posées par Jean à Jésus-Christ' , in Écritures cathares. La totalité des textes cathares traduits et commentés, Planète, 1969, p. 31-69 (version de Carcassonne et version de Vienne). Edina Bozoky, Le livre secret des cathares, Interrogatio Johannis, apocryphe d'origine bogomile. Édition critique, traduction et commentaire, Beauchesne, 1980, 244 p.
  • Vision d'Isaïe (texte de la fin du Ier s. remanié au XIIe s. en moyen-bulgare, existant dans une version latine du XIIe s.). [4]

Études

  • (en) Dimitri Obolensky, The Bogomils. A study in Balkan neo-manicheism (1948), Cambridge University Press, 2004, 332 p.
  • Jordan Ivanov, Livres et légendes bogomiles (aux sources du catharisme), trad. éd. G.P. Maisonneuve et Larose, 1976, 1995, d’un ouvrage écrit en bulgare en 1925.
  • O. Bihalji-Merin et A. Benac, Tošo Dabac (photographie), L'art des Bogomiles, éd. originale : Arthaud, 1966
  • (en) Marian Wenzel, Bosnian Style on Tombstone and Metal, éd. originale : Sarajevo-Publishing (en bosniaque et anglais), 1999.
  • Borislav Primov, Les Bougres. Histoire du pope bogomile et de ses adeptes, trad. Monique Ribeyrole, éd. Payot, traduit du bulgare, 1975, 325 p. (éd. originale de Izdatelstvo na Otecest venlja front, janvier 1970).
  • Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine, Ellipses, 1999.
  • (en) Noel Malcolm, Bosnia. A short history, Macmillan Londres, 1994, 1998.
  • (it) Antonio Rigo, Monaci esicasti e monaci bogomili. Le accuse di Messalianismo e Bogomilismo rivolte agli esicasti et di problema dei rapporti tra Esicasmo e Bogomilismo, Florence, 1989.
  • (it) Antonio Rigo, "Il processo del bogomilo Basilio (1099ca); una reconsiderazione", Orientalia Christiana Periodica 58, 1992, p. 185-211.
  • (it) Antonio Rigo, "Il Bogomilismo bizantino in eta paleologa (XIII-XV secolo). Fonti e problemi", Rivista di Storia e Letteratura Religiosa 32, 1996, p. 627-642.
  • (en) Janet et Bernard Hamilton, Christian Dualist Heresies in the Byzantine World c 650-c 1405, Manchester-New York, Manchester University Press, 1998, 300 p.
  • Théofanis Drakopoulos, L'unité du bogomilo-catharisme d'après quatre textes latins analysés à la lumière des sources byzantines, Thèse de doctorat, Université de Genève, 2010 (https://archive-ouverte.unige.ch/unige:12233)
  • Francesco Zambon, Dissimulation, secret et allégorie dans le dualisme chrétien du Moyen Age: paulicianisme, bogomilisme, catharisme, Annali di Scienze Religiose N.S. 4 (2011), p. 157-189.https://www.academia.edu/11442158/FRANCESCO_ZAMBON_Dissimulation_secret_et_all%C3%A9gorie_dans_le_dualisme_chr%C3%A9tien_du_Moyen_Age_paulicianisme_bogomilisme_catharisme
  • Umberto Eco dans Le Nom de la Rose, cite à plusieurs reprises les bogomiles.

Notes et références

  1. Par exemple, le terme « patarins » désigne les bogomiles sur les cartels du Musée national de Bosnie-Herzégovine à Sarajevo.
  2. Paul Lemerle, L'histoire des Pauliciens d'Asie Mineure d'après les sources grecques, Travaux et Mémoires 5, 1973, p. 1-113 ; Gilbert Dagron, Pierre Riché et André Vauchez (dir.), Histoire du christianisme des origines à nos jours, tome IV : Évêques, moines et empereurs (610-1054), Paris, Desclée, 1993 (ISBN 2-7189-0614-6), p. 226-232 ; Gérard Chaliand, Sophie Mousset, 2000 ans de chrétientés : guide historique, 2000.

Voir aussi

Articles connexes

Liens externes