Griseldis ou les Cinq Sens

Griseldis ou les Cinq Sens
Gravure de Deschamps d”après Beaucé.
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Griseldis, ou les Cinq Sens est un ballet-pantomime en 3 actes et 5 tableaux d’Adolphe Adam créé le au théâtre de l’Académie royale de musique.

Intitulation

Simplement mentionné comme « les Cinq Sens » dans les revues contemporaines[a], le sous-titre de Griseldis différencie ce ballet de la légende de Griselidis, avec lequel il n’a aucun rapport[3]. Les auteurs du ballet des Cinq Sens sont restés fidèles à leur premier titre, mais c’est l’Opéra qui, au mépris du libretto imprimé chez la veuve Jonas, s’est mis à baptiser l’œuvre du nom de Griseldis sur ses affiches[4]

Contexte

Le livret de Griseldis est de Dumanoir, la chorégraphie de Joseph Mazilier, et les décors, tour à tour riches palais, forêts mystérieuses, jardins embaumés de Bohême et de Moldavie, de Charles-Antoine Cambon et Joseph Thierry[5]. Il présente la particularité qu’une jolie ballade, d’abord chantée en coulisse par Cécile d’Halbert, était ensuite reprise par Carlotta Grisi[b], qui en chantait seize mesures[7].

Un autre élément marquant a été la contribution vocale émotionnelle apportée par Grisi elle-même à la fin du ballet. Sa chorégraphie dans la scène de magnétisme a été décrite comme « admirable de grâce et de puissance mimique, tout en conformant ses gestes aux plus correctes prescriptions des adeptes de Mesmer[5]. » Un autre succès de ce ballet se trouvait dans des effets nouveaux, entre autres le parterre mobile, improvisé par les jardinières, et dont le dessin changeait deux ou trois fois. La répétition avait suscité un vif intérêt de la part du public, notamment en raison de la scène de chasse avec de véritables écuyères de l’Hippodrome[c].

On a reproché le fait que la chasse, la scène d’hypnotisme et les visions qui en découlent se déroulent dans la même salle, et les visions qu’elle suscite se déroulent dans la même scène, de sorte que la dramaturgie manque d’équilibre avec le reste de l’œuvre. Néanmoins, les visions volantes de la scène ont été une grande réussite, sans les habituels enfants maigres hissés sur des fils mais plutôt de belles femmes d’âge mûr disposées en groupes pittoresques[6].

Historique

Les Cinq Sens ont été représentés avec un véritable succès, mais cette date même de la première, , indique que ce succès n’a pu être ni aussi fructueux ni aussi prolongé que souhaitable. La révolution de février 1848 l’a en effet arrêtée net[8]. Lorsque la Deuxième République (France)Deuxième République est proclamée, le , le Théâtre-National créé par Adam en 1847, à la suite d'une dispute avec la direction de l’Opéra-Comique, et dont l’existence n’était déjà pas facile, voit, à peine ouvert, ses recettes chuter. Le directeur général Henri Duponchel ne réussit à équilibrer les comptes qu’au prix d’une réduction des salaires[9]. Malgré ces efforts immenses, ce théâtre n’a pu traverser cette crise terrible, et il a dû fermer ses portes, le 26 mars, après avoir vécu un peu plus de quatre mois, ruinat, par la même occasion, Adam[d]. Le ballet ne connaitra que 14 représentations en tout[6].

Argument

Elfrid, jeune prince royal de Bohême, resté fermé à tous les plaisirs des sens, en dépit des sollicitation les plus empressées. Lorsqu’un ambassadeur vient de Moldavie demander en grande pompe la main d’Elfrid pour la princesse Griseldis de Moldavie, il accueille cette offre avec la même indifférence. Griseldis déguisée en chevrière, se glisse alors dans le palais, et substitue à la couronne d’or offerte par l’ambassadeur sa simple couronne de bleuets, accompagnée de son portrait en médaillon. La vue du diadème champêtre et du médaillon, correspond entièrement à la femme qu’il a rêvée. Fidèle à son idéal incarné dans cette image de bergère, Elfrid rejette donc le mariage que désiré son père. Il doit néanmoins obeir à son père en prenant, avec son écuyer Jacobus, le chemin des états de son futur beau-père l’hospodar. Chaque étape de ce voyage éveillera un de ses cinq sens. Une voix mélodieuse s’élevant des ruines d’une chapelle dans un village de Bohême épanouit l’ouïe d’Elfrid. Plus tard, dans une scène nocturne, au milieu des jardins du gouverneur de Belgrade où il a reçu l’hospitalité, Elfrid presse entre ses bras une femme charmante, et discerne désormais le toucher. En respirant quelques fleurs, qu’une amazone a laissé tomber de son corsage dans une forêt, au cours une grande chasse, son odorat s’éveille. Lorsqu’une belle magnétiseuse lui montre en songe des tableaux vivants après l’avoir endormi, et lui fait avaler une coupe de vin, Elfrid découvre le gout. Lorsqu’il voit, dans le palais de l’hospodar de Moldavie, sa fiancée pour la première fois, il découvre que la chevrière, l’échansonne et la royale future ne sont qu’une seule et même personne.

Distribution originelle

  • Carlotta Grisi : Griseldis.
  • Joseph Mazilier : Wladislas, roi de Bohême.
  • Lucien Petipa : le Prince Elfrid, son fils.
  • Berthier : Jacobus, écuyer du jeune prince.
  • Monnet : Hassan, gouverneur de Belgrade.
  • Lenfant : un ambassadeur.
  • Châtillon : officier.
  • Gornet : hôtelier.

Les femmes d’Hassan, seigneurs bohémiens et moldaves, danseuses, musiciennes, jardinières, chasseurs, cavaliers et dames, un hôtelier et ses valets, paysans, soldats, valets.

Divertissements

acte premier. — deuxième tableau. M. Théodore, Mesdemoiselles Maria Jacob, Robert. — Mesdemoiselles Caroline, Kolhnberg. — Mademoiselle Carlotta Grisi. - MM. Toussaint, Maugin ; Mesdemoiselles Fleury, Barré, Lacoste, Nathan, Jeunot. - Danse.
quatrième tableau. Adèle Dumilâtre.
cinquième tableau. Lucien Petipa, Carlotta Grisi.
La scène se passe d'abord en Bohême, puis en Moldavie[11].

Réception

La réception est généralement bonne, y compris dans la presse anglophone.

« Le nouveau ballet, « Griseldis ; ou, les Cinq Sens », est arrivé trop tard pour être noté en détail. Il suffit de dire que Carlotta y danse comme elle a rarement, sinon jamais, dansé auparavant, et que sa pantomime, gracieuse, expressive et dramatique, est à tous égards égale à sa danse : La pièce est montée splendidement, comme doivent l’être toutes les pièces destinées à être jouées cent soirs[12] »

The New Monthly Magazine and Humorist

« un des plus attrayants ballets d’action que nous ayons encore vus à l’Opéra ; il est mis en scène avec une remarquable élégance, et une grande recherche d’effets nouveaux et gracieux. Nous citerons le 2e tableau, — la chasse avec ses nombreuses cavalcades, —l’intermède magnétique, —les tableaux vivans du songe qui offre de poétiques apparitions féminines, non plus fixées à un grossier pivot, mais voltigeant dans un lointain vaporeux,—et surtout la fête des jardinières, mélange charmant de femmes et de fleurs, délicieux madrigal chorégraphique[13]. »

Le Charivari

« M. Adolphe Adam enveloppe ce canevas de son suave réseau de mélodies, quand le pinceau de MM. Cambon et Thierry intervient, évoquant tour à tour de riches palais, des forêts mystérieuses, des jardins embaumés, qui voudrait enfoncer le scalpel de la critique dans ce frêle et ravissant tissu ! Allez voir l’essaim ailé des danseuses se jouer au milieu de l’or, de la lumière et du satin ; regardez ces séduisants pas moldaves, voyez s’élancer et bondir sur la scène et courir dans la forêt, ces chevaux qu’anime le son du cor, et dites s’il est possible d’assister à un spectacle plus magique, plus complet, mieux fait pour charmer les sens[5]. »

Le Ménestrel

« Si M. Adam a charmé les oreilles par une musique fine, spirituelle, bien faite, Mlle Grisi a ravi les yeux des spectateurs par la légèreté, par la vigueur, par la rapidité, la perfection de sa danse. […] Nous devons féliciter Petipa pour la maniere extrêmement remarquable dont il a rempli son rôle important et difficile. Il est en scène d’un bout à l’autre du ballet […] Il doit être à la fois comédien, mime, chasseur, somnambule et danseur. Petipa s’est acquitté de tous ces devoirs avec l’aisance et la désinvolture d’un prince bien élevé. Dans son écho final, il a eu des temps aériens d’une grande élévation et d’une légèreté prodigieuse. Il a été bruyamment applaudi[14]. »

Le Constitutionnel

Galerie

Notes et références

Notes

  1. Quitte à faire les frais d’un mot d’esprit de Bertall : « Les Cinq Sens, ballet de l’Opéra où l’on trouve tous les sens imaginables, excepté le sens commun »[1], ou de la Gazette musicale de Paris recommandant à Elfrid d’ajouter le sens commun à ses cinq sens, « s’il lient à conserver la paix dans son ménage[2]. »
  2. Le talent vocal était tel que Maria Malibran et Giuditta Pasta ont tenté de la persuader d'abandonner la danse pour le chant[6].
  3. En dépit de l’apparition de Carlotta Grisi à cheval, cette scène a néanmoins déçu les attentes en raison de l’absence d’autres accessoires vivants, tels que chiens, carrosses, ou chasseurs. On avait parlé d’une chasse avec un cerf et des chiens : ceux-ci ayant voulu se faire payer trop cher, on s’est passé de leurs services[2].
  4. Adam a raconté l’ampleur de la déchéance entrainée par cette faillite : « C’était, dit-il, le comble de ma ruine en un jour. Je me vis privé de toutes ressources. J’avais une maison considérable ; 3 000 francs de loyer, des domestiques, une pension de 2 400 francs à servir, mon fils au collége, et je possédais en tout cent francs par mois de l’Institut. Je renvoyai mes domestiques ; j’obtins de mon propriétaire la résiliation de mon bail, mais je lui devais 1 500 francs ; je lui offris en payement mon piano d’Érard, il refusa ! je lui donnai alors en nantissement une assurance sur la vie de mon fils ; mais 'il fallait attendre deux ans pour qu’elle expirât. Mon fils vécut assez pour que je pusse toucher cette somme et m’acquitter. Je vendis toute mon argenterie, tous les bijoux, mes meubles ; je mis au Mont-de-piété quelques souvenirs dont je ne voulais pas me séparer…
    Je devais 70 000 francs. On mit arrêt sur mes 1 200 francs de l’Institut. J’assemblai mes créanciers, je leur fis abandon de la totalité de mes droits d’auteur jusqu’à parfait payement ; ils acceptèrent et me laissèrent mes cent francs par mois.
    Mon pauvre père, âgé de quatre-vingt-dix ans, fut cruellement frappé par la venue de la République ; il avait vu la première, il s’imagina que la seconde en serait la reproduction ; il tomba dans une morne taciturnité, et s’éteignit sans maladie et presque sans souffrances, le 8 avril. Je n’avais pas le moyen de faire faire ses obsèques. Un ami, Zimmermann, vint lui-même m’apporter 200 francs. Je ne pus les lui rendre que deux ans plus tard. Une souscription au Conservatoire fit les frais de la tombe de mon père[10]. »

Références

  1. Bertall, Les cinq Sens, ballet de l'Opéra où l'on trouve tous les sens imaginables, excepté le sens commun : estampe, Paris, , image (lire en ligne sur Gallica).
  2. a et b Paul Smith, « Griseldis ou les Cinq Sens », Gazette musicale de Paris, Paris, vol. 15, no 8,‎ , p. 57 (ISSN 2419-4514, lire en ligne, consulté le ).
  3. « Semaine théâtrale », Le Ménestrel, Paris, Heugel, vol. 67, no 47,‎ , p. 2 (ISSN 2391-3096, lire en ligne sur Gallica, consulté le ).
  4. « Chronique musicale », Le Tintamarre, Paris, vol. 6, no 8,‎ , p. 6 (ISSN 2534-3173, lire en ligne sur Gallica, consulté le ).
  5. a b et c « Académie royale de musique », Le Ménestrel, Paris, vol. 15, no 12,‎ , p. 1 (ISSN 2391-3096, lire en ligne sur Gallica, consulté le ).
  6. a b et c (en) Robert Ignatius Letellier et Nicholas Lester Fuller, Adolphe Adam, Master of the Romantic Ballet : 1830-1856, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, , 369 p. (ISBN 978-1-52759-322-0, OCLC 1369654358, lire en ligne), p. 607.
  7. « Adam se mit… », Le Ménestrel, Paris, Heugel, vol. 39, no 28,‎ , p. 8 (ISSN 2391-3096, lire en ligne sur Gallica, consulté le ).
  8. Charles-Émile Poisot, Histoire de la musique en France : depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, Paris, Édouard Dentu, , xviii-384 p., in-12 (OCLC 6759149, lire en ligne sur Gallica), chap. X (« De l’opéra en France 1830-1860. Auber, Meyerbeer, Halévy, etc. »), p. 160.
  9. Arthur Pougin, Adolphe Adam : sa vie, sa carrière, ses mémoires artistiques, Paris, G. Charpentier, , iii-370 p., portr., fac-sim. ; in-18 (OCLC 504678136, lire en ligne sur Gallica), p. 193.
  10. Adolphe Adam, Souvenirs d’un musicien : précédés de notes biographiques écrites par lui-même, Paris, M. Lévy frères, (réimpr. 1884), lvi-266 p. (OCLC 17275154, lire en ligne sur Gallica), p. xxxix.
  11. Dumanoir (ballet-pantomime en trois actes et cinq tableaux de Dumanoir et Mazilier), Griseldis : ou les Cinq Sens, Paris, Dondey-Dupré, , 28 p., in-18 (OCLC 81433964, lire en ligne sur Gallica).
  12. (en) Theodore Edward Hook, « The new ballet, Griseldis », The New Monthly Magazine and Humorist, Henry Colburn, vol. 82, no 327,‎ , p. 379 (ISSN 2043-5177, lire en ligne, consulté le ).
  13. « Théâtre de l'Opéra », Le Charivari, Paris, vol. 17, no 49,‎ , p. 2 (lire en ligne sur Gallica, consulté le ).
  14. Pier-Angelo Fiorentino, « Griseldis, ou les Cinq Sens », Le Constitutionnel, Paris, no 50,‎ , p. 1-2 (ISSN 2418-9235, lire en ligne sur Gallica, consulté le ).

Bibliographie

  • Dumanoir (ballet-pantomime en trois actes et cinq tableaux de Dumanoir et Mazilier), Griseldis : ou les Cinq Sens, Paris, Dondey-Dupré, , 28 p., in-18 (OCLC 81433964, lire en ligne sur Gallica).
  • Adolphe Adam (musique), Griseldis Ballet par Adam : répétiteur, [S.l.], [S.n.], , 123 p. (OCLC 956510413, lire en ligne).

Liens externes