Woke

Manifestations du mouvement Black Lives Matter à Oakland (Californie) en 2014. Le mouvement est considéré comme responsable de la popularisation du mot « woke ».
Marcia Fudge, représentante au Congrès, avec un t-shirt « Stay Woke: Vote » en 2018.

Le terme anglo-américain « woke » (« éveillé » en français) désigne le fait d'être conscient des problèmes liés à la justice sociale et à l'égalité raciale [1].

Le terme « wokisme » [2],[3]ou « wokeness»[4] désigne son mouvement idéologique.

Origines et dérivés

Le terme « woke » provient du verbe anglais « wake » (réveiller), pour décrire un état « d'éveil » face à l'injustice[5]. Il est parfois utilisé en anglais vernaculaire afro-américain dans l'expression stay woke (en français : « rester éveillé ») : en effet, woke est alors utilisé à la place de woken, la forme habituelle du participe passé de wake. Cela a conduit à son tour à l'utilisation de woke comme adjectif équivalent à awake, qui est devenu courant aux États-Unis.

Le terme a refait surface à l’époque de la naissance du mouvement Black Lives Matter en 2014, comme slogan pour encourager la vigilance et l'activisme face à la discrimination raciale[6] et à d'autres inégalités sociales telles que les discriminations vis-à-vis de la communauté LGBT, des femmes, des immigrés et d’autres populations marginalisées[7].

Le terme « woke » a fait l'objet de mèmes, de détournements parodiques et de critiques de la part de ceux qui lui reprochent une idéologie moralisatrice, sectariste et manichénne pouvant porter atteinte à la liberté d'expression.

Histoire

XIXe siècle

Les termes « woke » et « wide awake » (« complètement éveillé ») sont apparus pour la première fois dans la culture politique et les annonces politiques lors de l'élection présidentielle américaine de 1860 pour soutenir Abraham Lincoln[8]. Le Parti républicain a cultivé le mouvement pour s'opposer principalement à la propagation de l'esclavage, comme décrit dans le mouvement Wide Awakes[9],[10].

Début du XXe siècle

L' Oxford English Dictionary enregistre[11] une utilisation politiquement consciente précoce en 1962 dans l'article If You're Woke You Dig It de William Melvin Kelley dans le New York Times[12] et dans la pièce de 1971 Garvey Lives! de Barry Beckham (« I been sleeping all my life. And now that Mr. Garvey done woke me up, I'm gon' stay woke. And I'm gon help him wake up other black folk. »)[13],[14].

Garvey avait lui-même exhorté ses auditoires du début du XXe siècle, « Wake up Ethiopia! Wake up Africa! » (« Réveillez-vous Éthiopie ! Réveillez-vous Afrique ! »)[15],[16].

Fin des années 2000

La première utilisation moderne du terme « woke » apparaît dans la chanson Master Teacher de l'album New Amerykah Part One (4th World War) (2008) de la chanteuse de musique soul Erykah Badu. Tout au long de la chanson, Erykah Badu chante la phrase : « I stay woke ». Bien que la phrase n'ait pas encore de lien avec les questions de justice sociale, la chanson de Erykah Badu est associée ultérieurement à ces problèmes[17],[5].

To stay woke (« rester éveillé ») dans ce sens exprime l'aspect grammatical continu et habituel intensifié de l'anglais vernaculaire afro-américain : en substance, être toujours éveillé, ou être toujours vigilant. Selon David Stovall, « Erykah l'a introduit dans la culture populaire. Elle veut dire "ne pas être en paix", "ne pas être anesthésié" »[18].

Années 2010

À la fin des années 2010, le sens du terme « woke » évolue, pour évoquer, selon Charles Pulliam-Moore, « une paranoïa saine, en particulier sur les questions de justice raciale et politique ». Il est adopté plus généralement comme un terme d'argot et fait l'objet de mèmes[19]. Par exemple, MTV News l'identifie comme un mot-clé de l'argot adolescent en 2016[20].

Le « concept woke  » soutient l'idée que cette prise de conscience est une évidence. Le rappeur Earl Sweatshirt se souvient d'avoir chanté « I stay woke ». Sa mère, dénigrant la chanson, lui aurait répondu: « Non, tu ne l'es pas[21]. »

En 2012, les utilisateurs de Twitter, y compris Erykah Badu, ont commencé à utiliser « woke » et « stay woke » en relation avec des questions de justice sociale et raciale et #StayWoke est devenu un mot-dièse largement utilisé[19]. Erykah Badu serait à l'origine de la première utilisation politiquement chargée de l'expression sur Twitter. Dans un message de soutien au groupe de musique féministe russe Pussy Riot, elle tweete : « La vérité ne nécessite aucune croyance. / Restez éveillés. Soyez vigilants. / #FreePussyRiot[22],[source insuffisante]. »

Dans le monde anglo-saxon, le terme « woke » s'est répandu dans son usage courant à travers les réseaux sociaux et les cercles militants. En 2016, le titre d'un article de Bloomberg Businessweek s'interrogeait ainsi : « Is Wikipedia Woke? » (« Est-ce que Wikipédia est woke ? »), en faisant référence à la base des contributeurs largement blancs de la communauté anglophone de l'encyclopédie en ligne[23].

Enfin, le terme « woke » s’est étendu à d’autres causes et d’autres usages, plus mondains[24]. Car, en effet, le monde semble maintenant « éveillé » : la 75e cérémonie des Golden Globes, marquée par l’affaire Weinstein et la volonté d’en finir avec le harcèlement sexuel, était en partie woke, selon le New York Times[25]. Le magazine London Review of Books affirme même que la famille royale britannique est désormais woke après les fiançailles du prince Harry avec l’actrice métisse Meghan Markle, dont les positions anti-Trump sont connues[26].

Cette large utilisation du terme est telle qu'en 2016, Amanda Hess , une journaliste du New York Times, avance qu'il est « devenu presque à la mode pour les gens de clamer à quel point ils sont devenus conscients ». Selon elle, « si le « P.C. » [politiquement correct] est une raillerie de la droite, une façon de dénoncer l'hypersensibilité dans le discours politique, alors le « woke » est un retour de la gauche, une manière d'affirmer le sensible. Cela signifie que l'on veut être considéré comme quelqu'un de correct, et que l'on veut que tout le monde sache à quel point on est correct ». Elle exprime des inquiétudes sur le fait que le mot « woke » est l'objet d'une appropriation culturelle, écrivant : « Lorsque les Blancs aspirent à s'acheter une conscience, ils naviguent entre l'altruisme et l'appropriation »[27].

Le linguiste Ben Zimmer a également estimé en 2017 qu'avec la généralisation du terme, son « appartenance originelle à la conscience politique afro-américaine a été occultée »[28].

Selon Marianne, « woke désigne un membre d’un groupe dominant, conscient du système oppressant les minorités et n’hésitant pas à dénoncer les discriminations en utilisant le vocabulaire intersectionnel »[29],[30].

Années 2020

L'écrivaine et militante Chloé Valdary a déclaré que le concept d'être woke est une « épée à double tranchant » qui peut « alerter les gens sur l'injustice systémique » tout en étant « une prise agressive et performative de la politique progressiste qui ne fait qu'empirer les choses[31] ».

Le woke en marketing et dans les affaires

Le , dans un article du magazine Time, la journaliste Alana Semuels détaille le phénomène du « Woke capitalism » (« capitalisme éveillé »), dans lequel les marques tentent d'inclure des messages socialement « conscients » dans les campagnes publicitaires. Dans l'article, elle cite l'exemple de la star de football américain Colin Kaepernick, égérie d'une campagne de Nike avec le slogan « Croyez en quelque chose, même si cela signifie tout sacrifier ». Peu avant, Kaepernick avait créé une controverse en posant un genou à terre pendant l'hymne national américain, dans un geste de protestation contre le racisme et les violences policières contre la communauté noire[32]. Le terme « Woke Capital » a également été utilisé par l'éditorialiste conservateur Ross Douthat [33]. Selon Ross Douthat, l'attention portée par les entreprises aux injustices sociales n'est que la manifestation d'un « Woke capital », qui se fiche éperdument de la prolifération des armes ou de la transphobie, mais qui a senti le vent tourner[34]. Pour le journaliste indépendant Barthélémy Dont, aborder ces sujets, pour ces entreprises, permet d'esquiver les polémiques sur les réseaux sociaux et de détourner l'attention médiatique de leurs agissements moins glorieux. Barthélémy Dont se questionne également sur la pertinence de la campagne publicitaire de Nike : « Lorsque Nike mettait Colin Kaepernick en tête d'affiche d'une campagne publicitaire, est-ce parce qu'elle voulait "aider les communautés dans lesquelles elle travaille" ou bien parce que son cœur de cible est constitué de jeunes Noirs ? Ce qui est certain, c'est que ses ventes ont augmenté de 31 % dans les jours qui ont suivi »[34].

De nos jours, le terme « woke-washing » est utilisé pour dénoncer une pratique publicitaire ou communicationnelle par laquelle une marque revendique un engagement de façade similaire au greenwashing mais étendu à d’autres causes que l’environnement, telles que l’égalité entre les sexes, les genres ou encore l’inclusion[35].

Critiques

Le terme a fait l'objet de mèmes, de détournements parodiques et de critiques[19],[36].

Get Woke go broke

L'expression Get Woke go broke est une expression généralement utilisée pour exprimer le sentiment que les entreprises (notamment celles du secteur du divertissement) qui adhèrent au politiquement correct ou cèdent aux demandes des militants pour la justice sociale, en souffriront financièrement[37].

Critiques du mouvement woke

L'écrivain conservateur britannique Douglas Murray a critiqué l'activisme moderne pour la justice sociale et les politiques wokes dans son livre The Madness of Crowds: Gender, Race and Identity. Il a également fait valoir que le woke est un mouvement qui a des objectifs respectables, mais qui est maintenant un terme « un peu chargé, de sorte qu'il a été beaucoup moqué ces dernières années et que beaucoup de gens eux-mêmes ne sont pas très enthousiastes à l'idée d'être décrits comme étant des wokes [36]. »

Selon Douglas Murray, l'un des problèmes du mouvement woke, est qu'il « aggrave les choses en faisant croire aux gens qu'ils sont meilleurs. » Il rappelle cependant que « Beaucoup d'entre nous n'aiment pas l'antagonisation des gays contre les hétéros ou l'antagonisation des femmes contre les hommes, nous ne voulons pas que les races soient instrumentalisées les unes contre les autres. »

David Brooks, chroniqueur conservateur au New York Times, s’est récemment emparé de ce mot pour souligner une évolution des mœurs. Pour lui, le phénomène naissant est l’expression d’un changement d’ère. Désormais, l’esprit de rébellion s’exprime sur un ton plus directement revendicatif. Poursuivre une quête personnelle, mettre à distance le monde, afficher un style distinctif, trois démarches propres au cool, sont remisées au profit d’une posture plus engagée. David Brooks y voit le signe de l’émergence d’une nouvelle culture, qui ne cache plus sa colère, qui se fait même volontiers grégaire et moralisatrice[24].

Dans une tribune pour le New York Times titrée « The Problem With Wokeness », l’éditorialiste David Brooks pointe les dérives du phénomène : « Le plus grand danger de la wokeness extrême est qu’elle rend plus difficile l'exercice de cette habileté que toute vie en société exige, c’est-à-dire la faculté à appréhender deux vérités en même temps. » Il reproche à la mouvance woke un côté bien-pensant, voire « prêchi-prêcha » gauchisant[38].

En 2019, Brendan O'Neill , rédacteur en chef de Spiked , décrit les personnes qui font la promotion de la politique woke comme ayant tendance à être identitaires, des censeurs ou des puritains dans leur manière de penser. Ils sont comme ce « guerrier culturel qui ne peut pas accepter le fait qu'il y ait des gens dans le monde qui soient en désaccord avec lui. » Il affirme également que la politique woke est une « forme plus vicieuse du politiquement correct[39]. »

L'ancien président des États-Unis Barack Obama a montré son opposition à la course à la pureté idéologique des personnes se revendiquant woke, qu'il juge contre-productive. Il a déclaré : « Cette idée de pureté, que vous n'êtes pas compromis, que vous êtes politiquement woke (éveillé) – vous devriez la laisser derrière vous, et rapidement. Le monde est en désordre. Il y a des ambiguïtés. Les gens qui accomplissent de très bonnes choses ont aussi des défauts. Les gens contre qui vous vous battez peuvent aimer leurs enfants et même, vous savez, avoir des points communs avec vous »[40],[41],[42],[43]. Barack Obama critique également les stratégies déployées en ligne par certains militants, s'inquiétant de cette tendance woke, particulièrement au sein des campus universitaires[42] : « Il y a des gens qui pensent que pour changer les choses, il suffit de constamment juger et critiquer les autres », en l'illustrant par un exemple : « Si je publie un tweet ou un hashtag dénonçant vos mauvaises actions, ou le fait que vous avez utilisé le mauvais mot ou le mauvais verbe, et qu'ensuite je peux me détendre et être fier de moi parce que je suis super woke en vous ayant montré du doigt, ça n'est pas pour autant de l'activisme. Ce n'est pas comme ça qu'on fait changer les choses »[44]. Obama ajoute encore : « Si vous vous contentez de jeter la pierre aux autres (sur les réseaux sociaux notamment), vous n'irez probablement pas très loin »[45].

Pour la philosophe Anne-Sophie Chazaud, « L’importation de ces “concepts” souvent hystériques représente un appauvrissement culturel, une soumission à des schémas de pensée dominants qui sont ceux de l’économie culturelle dominante : comme émancipation, on pourrait faire mieux ! » Par ailleurs, ce modèle anglo-saxon, à la fois des « social justice warriors » et de sa déclinaison à la mode du woke est l’émanation d’une société dans laquelle tout est judiciarisé. Il convient donc d’être en « éveil », ce qui, dans le fond, correspond aussi à la notion de « veille » liée aux nouvelles technologies de l’information et de la communication sur lesquelles règnent les GAFA, afin de pouvoir toujours porter le fer, sur le modèle d’une potentielle action judiciaire permanente[46]. »

Pour l'anthropologue et professeur de psychiatrie Samuel Veissière, ceux qui se revendiquent comme woke éprouvent une certaine fierté morale à percevoir de la violence partout : patriarcat, sexisme, héterosexisme, grossophobie, transphobie, etc. Le terme a selon lui maintenant acquis une connotation plus cynique pour dénoter un puritanisme hystérique dans la montée du politiquement correct[46]. Il ajoute : « Cette sorte d’inconscient judiciaire ne paraît pas très enviable. Il correspond cependant à une dérive de la société dans laquelle sera portée devant les tribunaux toute forme d’expression jugée déviante et non politiquement correcte : la liberté d’expression en est la première victime »[46].

Le personnage fictif de l'activiste Titania McGrath (écosexuelle, polyraciale, féministe, non-binaire, vegan), a été créé sur Twitter par le comédien Andrew Doyle, qui la décrit comme une réaction parodique à la pensée woke[47]. Doyle lui-même a critiqué l'idée de la politique woke comme étant celle d'un « monde imaginaire » (« fantasy world »)[48].

Le , Marie Nossereau, directrice du planning stratégique de Publicis Sapient, affiche nettement de la circonspection vis-à-vis de tout ce qui se prétend woke. Elle déclare que « Les gens qui se disent plus éveillés que les autres, ça a toujours existé. C’est assez méprisant, cela sous-entend que tous les autres dorment, sont aux mains des multinationales… Le terme « woke » m’évoque aussi le discours de l’Église de Scientologie, dont les adeptes se disent "clear" [à l’esprit clair]. Selon moi, cela fait partie de la même dialectique, je n’aime pas trop ça. In fine, ça ne me paraît pas très clean »[49].

En , la journaliste et commentatrice australienne Rita Panahi accuse les activistes et les entreprises woke d'« être obsédés par des événements historiques survenus il y a des centaines d'années », tout en fermant les yeux sur les exemples contemporains d'esclavage et de violations des droits humains contre les Ouïghours, les dissidents politiques et les prisonniers en Chine[50].

Le , le chroniqueur québécois Mathieu Bock-Côté écrit dans Le Journal de Montréal que, depuis quelques années, les campus universitaires sont frappés par une forme d’hystérie idéologique. Il déclare : « La culture woke se présente comme une hypersensibilité aux droits des minorités mais, dans les faits, assimile à de la haine toute remise en question de l’immigration, de la sainte diversité ou de la théorie du genre. Et les interdits se multiplient. Maintenant, qui conteste la théorie du racisme systémique peut se faire expulser de la vie publique. On peut même perdre son emploi pour avoir mentionné le titre d’un livre. Qui se fait accuser de racisme ou de transphobie, aussi injuste l’accusation soit-elle, risque d’en payer le prix très cher socialement et professionnellement. Il sera banni et traité en pestiféré. Les excités des réseaux sociaux voudront ruiner sa réputation. Alors, pour éviter toute tentative de diffamation, on développe un réflexe d’autocensure. Pire : certains en viennent à dire le contraire de ce qu'ils pensent. Cela pousse à perdre le contact avec le réel »[51].

Notes et références

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  2. Mathieu Bock-Côté, « Résister au wokisme », sur Le Journal de Montréal, (consulté le 11 juin 2021)
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Voir aussi

Articles connexes

Liens externes