Vous n'avez pas le monopole du cœur

« Vous n'avez pas le monopole du cœur » est une phrase choc prononcée par Valéry Giscard d'Estaing le [1], au cours du débat télévisé de l'entre deux-tours de l'élection présidentielle française de 1974.

Contexte

Lors du débat de l'entre deux-tours de l'élection présidentielle de 1974, François Mitterrand défend l'idée d'une juste répartition des richesses, en affirmant que si « c'est presque une question d’intelligence, c'est aussi une affaire de cœur »[2].

Valéry Giscard d'Estaing lui répond alors :

« Tout d'abord je trouve toujours choquant et blessant de s'arroger le monopole du cœur. Vous n'avez pas Monsieur Mitterrand, le monopole du cœur ! Vous ne l'avez pas... J'ai un cœur comme le vôtre qui bat à sa cadence et qui est le mien. Vous n'avez pas le monopole du cœur[3]. »

Analyse

Improvisation et inspiration

Dans ses mémoires Le Pouvoir et la Vie, Valéry Giscard d'Estaing écrit que la phrase a été improvisée[4]. Michel Le Séac'h remarque néanmoins qu'il pourrait s'agir d'une réminiscence du film Le Président (1961) d'Henri Verneuil, où le ministre Philippe Chalamont (Bernard Blier) lance au président (Jean Gabin) « Vous n'avez pas le monopole de l'Europe ! »[5]. Selon le politologue Clément Viktorovitch, le fait que cette phrase utilise plusieurs figures de style de rhétorique politique (métaphore du cœur pour retourner l'attaque de Mitterrand, antanaclase dans la mesure où le mot cœur est répété dans deux sens différents, l'organe et le symbole de la compassion) et qu'à la fin de la tirade, il pose à plat sa main gauche sur la joue gauche, suggère au contraire qu'elle a été préparée avant le débat télévisé[6].

Gain de popularité

Plusieurs observateurs politiques ont estimé que Valéry Giscard d'Estaing a marqué des points en prononçant cette phrase qui, en désarçonnant François Mitterrand, aurait rallié les voix de personnes encore indécises mais cela n'a jamais été confirmé[7]. Après le débat, les intentions de vote pour Valéry Giscard d'Estaing passent de 50 % à 50,5 %. Il remporte l'élection présidentielle à 500 000 voix près[8].

Dans ses mémoires, Louis Mermaz admet que Mitterrand a été désarçonné par cette phrase[9]. Dans son ouvrage autobiographique Le Pouvoir et la Vie, Giscard d'Estaing écrit en 1998 : « Je crois que j'ai été élu président de la République, grâce à une phrase de dix mots : “Mais, monsieur Mitterrand, vous n'avez pas le monopole du cœur !” »[4].

Jeu sémantique

La phrase fait l'objet d'analyses académiques dans le domaine de la science politique et de la linguistique politique. Dans le volume 2 de La politique et ses langages, les auteurs analysent la réponse de Giscard comme un sophisme, qui se base sur la polysémie du mot cœur ; Giscard dit qu'il a du cœur parce qu'il a un cœur. Les auteurs considèrent que la phrase a permis à Giscard de modifier la perception que des citoyens avaient d'emblée de lui (« ethos préalable »), celle d'un homme froid et loin du peuple[10].

Postérité

Réutilisations politiques

François Mitterrand a fait allusion à cette phrase restée célèbre lors du débat télévisé de l'élection présidentielle française de 1988 l'opposant à Jacques Chirac. Alors que ce dernier venait d'incriminer son adversaire sur la hausse du taux de TVA applicable aux aliments pour animaux, François Mitterrand lui rétorqua, ironique : « Vous n'avez pas le monopole du cœur pour les chiens et les chats, je les aime moi aussi[11] ».

Phrase marquante de la vie politique de Giscard d'Estaing

La phrase, inscrite dans la culture populaire française, est directement associée à Valéry Giscard d'Estaing. Elle est l'une des phrases marquantes de son septennat, et plus largement, de sa vie politique, avec « Au revoir »[12],[13]. La phrase est à nouveau abondamment commentée lors du décès de l'ancien président, en décembre 2020[14],[15].

Références

  1. AFP, « Les grands débats TV du passé : "monopole du cœur" et "dans les yeux" », sur lexpress.fr, 2 mai 2012.
  2. Jean-Marie Cotteret, Claude Émeri, Jacques Gerstlé et René Moreau, Giscard d'Estaing, Mitterrand : 54 774 mots pour convaincre, Paris, Presses universitaires de France, , 347 p. (ISBN 2-13-034228-0), p. 285.
  3. « Valéry Giscard d'Estaing : le monopole du cœur », archives de l'INA.
  4. a et b Valéry Giscard d'Estaing, Le Pouvoir et la Vie, vol. 1, Paris, Compagnie 12, , 401 p. (ISBN 2-903866-14-7), p. 330.
  5. Michel Le Séac'h, La petite phrase : D'où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?, Paris, Eyrolles, , 269 p. (ISBN 978-2-212-56131-9, lire en ligne), p. 110.
  6. Clément Viktorovitch, chronique « les points sur les i » dans l'émission télévisée Clique, 7 décembre 2020
  7. « Les répliques marquantes des débats présidentiels », sur lefigaro.fr, 2 mai 2012.
  8. Éditions Chronique, Chronique du 19 mai, Éditions Chronique, (ISBN 978-2-36602-365-7, lire en ligne)
  9. Dominique de Montvalon, Petite phrase, gros effet « Vous n’avez pas le monopole du cœur », L'Opinion, 18 août 2014.
  10. (en) Marta Degani, Paolo Frassi et Maria Ivana Lorenzetti, The Languages of Politics/La politique et ses langages Volume 2, Cambridge Scholars Publishing, (ISBN 978-1-4438-5729-1, lire en ligne)
  11. La réplique est rappelée dans Martine Storti, Un chagrin politique : De mai 68 aux années 80, Paris, L'Harmattan, , 252 p. (ISBN 2-7384-4200-5, lire en ligne), p. 227. Cet extrait du débat est consultable sur le site d'archives en ligne de l'INA.
  12. Gavin's Clemente-Ruiz, J'y suis j'y reste ! : Petite anthologie des expressions de notre Histoire, Albin Michel, , 224 p. (ISBN 978-2-226-22253-4, lire en ligne)
  13. Gilles GUILLERON, Petit livre de : Les grandes phrases, edi8, , 160 p. (ISBN 978-2-7540-4649-7, lire en ligne)
  14. « Mort de Valéry Giscard d'Estaing : "le monopole du cœur", "au revoir"... ces phrases cultes de l'ancien président », sur Franceinfo, (consulté le 6 décembre 2020)
  15. « "Vous n'avez pas le monopole du cœur": la petite histoire derrière la fameuse phrase de Valéry Giscard d'Estaing », sur BFMTV (consulté le 6 décembre 2020)

Annexes

Articles connexes

Lien externe