Monachisme byzantin

L'église du monastère de la Grande Laure avec le mont Athos en arrière-plan.

Le monachisme byzantin tint tout au cours de l’histoire de l’empire une place importante tant dans l’Église que dans l’État. À l’origine indépendante de la hiérarchie ecclésiastique, la vie monastique fut codifiée pour la première fois par saint Basile[1], évêque de Césarée (329-379), et reçut ses assises juridiques sous Justinien Ier (r. 527-565). Tout en adoptant des formes diverses, elle se distinguait à la fois du monachisme oriental où les ascètes vivant seuls le plus souvent dans un désert menaient une vie de contemplation et du monachisme occidental où les moines étaient attachés leur vie durant à l’un des monastères d’un ordre religieux.

Avant de devenir évêque de Césarée en Cappadoce, Basile avait fondé en 358 un monastère dans la région du Pont auquel il donna des principes qui deviendront la principale règle monastique de l'Église d’Orient alliant spiritualité hostile à l’austérité individualiste orientale et christianisme social occidental. Les monastères regroupant des moines venus surtout d’Asie mineure commenceront à essaimer à Constantinople où au Ve siècle on comptait déjà au moins vingt-trois monastères dont Justinien Ier entreprit de codifier le statut juridique.

La crise iconoclaste devait donner un rôle politique aux monastères, les moines s’avérant les défenseurs farouches des icônes, ce qui leur valut l’hostilité, voire les persécutions, de certains empereurs iconoclastes.

Avec le triomphe de l’Orthodoxie et la grande réforme studite du IXe siècle devait commencer l’âge d’or des monastères byzantins dont beaucoup furent fondés par des empereurs ou jouirent de leurs libéralités. Mais la richesse même de ces monastères, dont les moines ne purent bientôt plus gérer l’ensemble des avoirs, devait entrainer des effets pervers en réduisant les pouvoirs de leurs supérieurs, appelés higoumènes ou archimandrites, et en mettant nombre d’entre eux sous la gouverne de gérants laïcs, les charisticaires. L’indépendance dont jouirent alors les monastères devait entrainer de nombreux conflits tant avec les autorités ecclésiastiques que civiles.

Certains monastères aussi bien en Cappadoce qu’en Thessalie devaient se regrouper en fédérations dont la plus célèbre est celle du Mont Athos, où furent créés des monastères représentant les quatre coins de l’empire : serbes, arméniens, géorgiens, rus’, etc. Au cours de l’occupation latine, le Mont Athos devint le champion de l’orthodoxie alors que les Latins s’emparaient des monastères situés sur les territoires qu’ils occupaient et que les monastères d’Asie mineure se dépeuplaient en raison de l’avancée des Turcs.

Le Mont Athos s’avéra également un foyer de renouveau spirituel après la reconquête de Constantinople par Michel VIII; le rôle du patriarche ira en s’affirmant alors que décroitra le pouvoir impérial; le triomphe de l’hésychasme marquera le renforcement de l’influence des moines au sein de l’Église et provoquera, par opposition, l’exil de ses adversaires vers l’Italie où ils apporteront une contribution notoire à la Renaissance qui débutait.

Les débuts : cénobitisme et érémitisme (IVe siècleVIIe siècle)

Les saints ermites Paul de Thèbes et Antoine d’Égypte.

Vers la fin du IIIe siècle et le début du IVe siècle se développa chez certains chrétiens d’Égypte la volonté d’atteindre la connaissance de Dieu en se retirant du monde pour vivre une vie de mortification et d’ascétisme[2]. Ces premiers moines (en grec : μόνος, μονακός ; litt : seul), ou ermites vivaient seuls, de préférence dans un désert, une caverne, ou sur une colonne (stylites). Poussant l’ascétisme à l’extrême, ils vivaient dans la contemplation en s’abstenant à peu près totalement de travail manuel; ce furent les débuts de l’ « érémitisme » ou « anachorèse »[3]. Considéré comme le « père du monachisme chrétien », Antoine le Grand[N 1] (né vers 251 et mort vers 356), naquit dans une famille de riches fermiers d’Égypte, mais devint orphelin à l’âge de dix-huit ans. Désireux de suivre les paroles du Christ à la lettre (Mathieu XIX, 21), il vendit ses biens, en distribua l’argent aux pauvres et, commençant une vie d’anachorète (du grec ancien : ἀναχωρητής ; litt : « qui s'est retiré du monde »), partit vivre pendant treize ans dans le désert avec quelques compagnons. Toutefois, comme ce devait être le cas pour plusieurs de ces ermites, sa réputation de sainteté lui attira disciples et visiteurs anxieux d’obtenir ses conseils. Pour échapper à ceux-ci, il s’enfoncera dans le désert vers la Palestine jusqu’à ce qu’il s’établisse en Thébaïde, sur le mont Qolzum (où se trouve aujourd'hui le monastère Saint-Antoine)[4],[5].

Une deuxième voie, représentée par son fondateur, Pacôme le Grand[N 2] (né en Thébaïde vers 292, mort vers 348), considérant que les jeûnes excessifs et l’austérité physique étaient dommageables pour le corps et par conséquent nuisible à la vie spirituelle, privilégiera la vie religieuse en commun ou « cénobitisme » afin que les membres de la communauté puissent s’entraider dans la poursuite de leur idéal. Né dans une famille modeste, parlant uniquement le copte, Pacôme fut enrôlé de force à vingt ans dans l’armée de Constantin contre les Perses. Démobilisé vers 314 et sans ressources, il sera adopté par des chrétiens de Thèbes. Il se convertira et trois ans plus tard entreprendra une vie d’ermite auprès d’Antoine le Grand jusqu’à ce qu’une voix mystérieuse lui ordonne en 320 de fonder un monastère avec trois compagnons à Tabennèse sur les rives du Nil; sa sœur, Marie, ouvrit un couvent de femmes sur la rive opposée du Nil. Cette communauté grandit jusqu’à compter 1 300 membres ; par la suite il fonda de nouveaux monastères jusqu’à ce que, au moment de sa mort en 346, l’ensemble de ces monastères égyptiens compte 7 000 membres[6],[7].

Une troisième voie se développera, surtout en Palestine, qui sera à mi-chemin entre érémitisme et cénobitisme : les moines choisiront de vivre comme des ermites durant la semaine mais se rassembleront le samedi soir, le dimanche et les jours de fêtes pour chanter ensemble les offices, prendre des repas en commun et recevoir l’enseignement d’une personne de sainteté renommée : ce sera le début des laures (en grec : Λαύρα) surtout répandues dans le désert de Judée, les environs de Jérusalem et de Jéricho; dans la vallée du Cédron la Grande Laure (Saint-Sabas) comptera jusqu’à 150 moines. Mais la prise de Jérusalem par les Arabes en 614 portera un dur coup aux monastères de cette région[8],[9].

Parmi ces moines, très peu recevaient la prêtrise. Ceux qui recevront les ordres étaient appelés hiéromoines; de plus en plus nombreux, ils occuperont une place importante dans l’Église et, vers la fin de l’empire, ils détiendront pratiquement le monopole du recrutement épiscopal[10].

Basile de Césarée, miniature XVe siècle, Mont Athos.

Né vers 329 à Césarée en Cappadoce (Turquie d’aujourd’hui) dans une famille chrétienne faisant partie de la haute bourgeoisie, Basile fit ses études de rhétorique à Constantinople d’abord, puis à Athènes où il se lia d’amitié avec Grégoire de Nazianze[11]. Tous deux profondément chrétiens dans un milieu encore très païen développèrent le gout de la vie contemplative et monastique[12]. De retour à Césarée, il enseigna la rhétorique à l’université jusqu’à ce que la mort subite de son frère Naucratios le pousse à démissionner, à se faire baptiser et à entreprendre un voyage de deux ans en Syrie, Palestine et Égypte pour observer le genre de vie mené par les ermites du désert. Il vit en eux des extrémistes dont les excès empêchaient les progrès spirituels et les enorgueillissaient au point de mépriser les Écritures et le sacrement de communion[13],[14].

De retour de ces voyages en 358, il se retira dans la solitude, au bord de l'Iris, et créa avec son ami Grégoire de Nazianze un ermitage qui devint rapidement une communauté sur la rive opposée du fleuve où sa mère et sa sœur Macrine avaient déjà fondé un couvent de femmes[15]. Tout en gardant le nombre des membres de la communauté à un niveau raisonnable (entre 30 et 40 moines), il voulut que ceux-ci partagent leur vie entre la prière et le travail manuel pour subvenir à leurs besoins, tout en maintenant des hôpitaux pour les malades, des écoles pour les enfants de la région et diverses tâches pour le bien-être de la société, tout chrétien ayant selon eux une vocation sociale[16]. Il rédigea avec l’aide de Grégoire de Nazianze des lignes de conduite décrivant l’idéal de la vie chrétienne, réponses à des questions posées par des cas difficiles, dont cinquante-cinq forment la « grande règle » et trois-cents-treize autres la « petite règle »[17] ; réunis par la suite, ces conseils ou règles deviendront le fondement du monachisme orthodoxe. Toutefois, et contrairement à ce qui se passera en Occident[N 3], son intention n'était pas de fonder un ordre religieux[3].

Le monachisme byzantin ignorera ces ordres, chaque monastère étant autonome et se dirigeant d’après la charte édictée par son fondateur où le typikon (τυπικόν, litt : « suivre l'ordre ») établissait les droits et devoirs des moines et le brevion explicitait le fonds de dotation établi par le donateur et les prières exigées en échange. Les moines n’étaient pas tenus de demeurer dans la même communauté leur vie durant ; dans leur quête spirituelle, ils se déplaçaient souvent d’un monastère à l’autre. Ainsi saint Blaise (mort vers 910) partira de Constantinople pour demeurer dans une maison de l’Aventin à Rome pendant dix-huit ans; il retournera ensuite à Constantinople pour demeurer quatre ans au monastère du Stoudion avant de partir pour le Mont Athos fonder une communauté[18].

Ce fut au cours du Ve siècle que le monachisme se développera à Constantinople où vinrent s’établir des communautés de toutes origines, lesquelles représentaient diverses traditions orientales et occidentales. De grands monastères se développèrent dès la fin du IVe siècle et en 448, 23 supérieurs de monastères signèrent une lettre condamnant le monophysisme. Amie de saint Jean Chrysostome, alors évêque de Constantinople, Olympia fonda près de Hagia Sophia un couvent qui comprendra bientôt 250 religieuses et au VIe siècle des listes font état de quelque soixante-quinze monastères masculins[19],[20]. La grande diversité de ces formes de monachisme, leur grande indépendance et les pérégrinations des moines qui voyageaient prêchant dans les villes et les campagnes des doctrines souvent extrêmement personnelles posèrent rapidement des problèmes tant aux autorités religieuses que civiles.

Grand législateur (on lui doit le Corpus Juris Civilis), Justinien Ier (r. 527-565) entreprit de préciser le statut juridique de ces monastères.

S’élevant contre ces moines errants qui mendient leur pain (les gyrovagues)[N 4], Justinien ne reconnait que les communautés monastiques dirigées par un supérieur (higoumène ou archimandrite); il peut s’agir de monastères d’hommes, de couvents de femmes ou de maisons de réforme (άσκητήρια) comme celle qu’avait fondée Théodora pour les filles de mauvaise vie. En même temps, il interdit les établissements mixtes assez nombreux depuis le IVe siècle. Reprenant le troisième canon du Concile de Chalcédoine (451) qui donnait aux évêques toute autorité sur les monastères de leur ressort, il ne reconnait que les établissements qui auront été autorisés par l’évêque en venant bénir le lieu où ils seront érigés et y plantant une croix (stauropégie)[N 5]. De plus, en exigeant que les moines aient un seul dortoir et un seul réfectoire, il s’alignait sur les principes de saint Basile et rejetait la forme palestinienne de la « laure » tout en tolérant que quelques anachorètes puissent vivre seuls près d’un monastère. Enfin, au sein du monastère, Justinien donna à l’higoumène ou à l’archimandrite un pouvoir pratiquement absolu sur les moines[21].

La législation de Justinien semble s’être heurtée à une forte opposition, car elle dut être complétée dès 692 par le concile Quinisexte. Outre de défendre l’intégrité des biens monastiques contre les tentatives de sécularisation, le concile fixa à dix ans l’âge minimal pour être accepté dans un monastère, établit une période de quatre ans de noviciat avant de prononcer les vœux et édicta un code de discipline pour sanctionner les violations de la règle et les désordres de toutes sortes qui se multipliaient depuis la législation de Justinien[22].

La confrontation avec l’iconoclasme (VIIIe siècleIXe siècle)

Tarèse, haut fonctionnaire devenu moine et nommé par l’impératrice Irène patriarche de Constantinople alors qu’il était encore laïc.

Extrêmement populaires dans la population, les moines n’exerçaient guère d’influence politique jusqu’à ce que la crise iconoclaste ne les unisse en une force religieuse et politique s’opposant non seulement au pouvoir impérial, mais aussi à la hiérarchie de l’Église lorsque celle-ci était perçue comme trop soumise aux désirs de l’empereur et s’éloignant de la stricte orthodoxie[23].

En soi la crise iconoclaste qui dura de 726 à 843 ne visait pas les moines, mais lorsque la crise atteint son point culminant sous Constantin V (r. 741-775), les moines firent cause commune avec le peuple pour défendre les icônes. Bientôt, l’empereur vit en eux des ennemis irréductibles et en vint à tenter d’extirper le monachisme de l’empire en interdisant de recruter des novices, puis en les forçant à rompre leurs vœux et à quitter leurs monastères qui furent transformés en casernes militaires. Les récalcitrants furent emprisonnés et l’higoumène du Mont Saint-Auxence, Étienne, fut condamné à mort pour avoir accepté comme novice un proche de l’empereur. Le stratège des Thracésiens, Michel Lakanodrakon se montra particulièrement zélé, forçant les moines à se marier sous peine d’avoir les yeux crevés et en faisant vendre les biens des monastères[24],[25]. Toutefois, cette persécution ralentit après la mort de Constantin V et son successeur, Léon IV (r. 750-780) non seulement ne reprit pas la persécution de son père, mais se rapprocha des moines et nomma plusieurs moines higoumènes de leur monastère[24].

Les monastères pouvaient en effet se révéler utiles au pouvoir politique et dès la fin du VIIe siècle il était devenu courant de reléguer dans un monastère princes ou hauts fonctionnaires déchus pour les éloigner de la vie publique : dans ces cas, tonsure et vœux se faisaient dès l’entrée au monastère sans période de noviciat.

Avec la fin de la crise iconoclaste, l’impératrice Irène (r. 797-802) n’hésita pas à aller dans un monastère choisir comme patriarche un moine qui n’avait pas été ordonné prêtre. Taraise de Constantinople (patriarche 784-806), fut d’abord sénateur et premier secrétaire de Constantin VI (r. 780-797) ; après avoir démissionné de ses fonctions, il avait pris l’habit monastique sans être prêtre lorsqu’il fut appelé par l’impératrice à devenir patriarche. Il reçut alors en quelques jours l’ensemble des ordres conduisant à la prêtrise en contravention du droit canon prévoyant des intervalles entre chacun et fut sacré patriarche en 784[26].

Loin d’être reconnaissants à l’impératrice d’avoir choisi l’un des leurs comme patriarche, les moines, unis par les brimades dont ils avaient fait l’objet, se liguèrent pour lutter contre la main mise impériale sur l’Église et la complaisance du patriarche à l’endroit de la cour impériale. Leur porte-parole fut l’higoumène Platon du monastère de Sakkudion en Bithynie qui s’opposa farouchement à toute forme de clémence à l’endroit des anciens iconoclastes repentis alors que le pouvoir impérial cherchait à restaurer la paix au sein de l’Église. S’ils acceptaient que l’empereur continue à disposer de certains droits dans l’administration de l’Église, les moines refuseront désormais que celui-ci dicte sa doctrine comme l’avaient fait les empereurs iconoclastes[27],[28].

La nomination de Taraise par l’impératrice devait confirmer la coutume qui se répandait en choisissant les hauts fonctionnaires de l’Église parmi les moines ce qui augmenta leur prestige. Bien que fortement hiérarchisée la société byzantine permettait à des personnes de basse condition de s’élever si elles faisaient preuve des qualités requises. Dès lors, le monastère devint pour un jeune homme brillant la porte d’entrée vers une carrière prestigieuse. Un novice doué pouvait être distingué par un higoumène et recevoir une formation lui permettant soit de devenir lui-même higoumène d’un monastère ou de quitter son monastère pour devenir évêque ou entrer dans la cour patriarcale presque aussi brillante que la cour impériale[29].

La crise iconoclaste devait avoir une conséquence à plus long terme en introduisant dans l’administration des monastères la pratique du charisticariat (charistikion). Les empereurs iconoclastes n’hésitèrent pas à passer outre à l’interdit du concile Quinisexte de séculariser les monastères; Léon III (r. 717-741) et Constantin V attribuèrent à des laïcs, hauts fonctionnaires ou officiers militaires, certains monastères avec jouissance de leurs revenus sous forme d’un bénéfice. Cette institution devait se perpétuer au grand détriment des monastères[30].

La réforme studite (IXe siècle)

Théodore le Studite (mosaïque du XIe siècle).

La crise iconoclaste qui ébranla en profondeur la société byzantine faisait suite à de graves dissensions politiques, économiques et sociales aussi bien que religieuses au sein de l’Empire ; la réforme des Studites visera à imposer leur idéal de vie chrétienne à toutes les classes de la société aussi bien civile que religieuse[31].

Chassés de Bithynie par les incursions arabes, l’higoumène Platon et son neveu Théodore, qui lui avait entretemps succédé à la tête du monastère de Sakkudion, vinrent, à l’invitation de l’impératrice Irène (r. 797-802) refonder en 799 un ancien monastère de Constantinople érigé vers 460 dont le nom complet était « monastère Saint-Jean-Baptiste du district de Stoudios ». La réforme de la vie monastique qu’avait cherché à implanter Platon à Sakkudion fut poursuivie sur une grande échelle par Théodore, appelé depuis « Théodore le Studite », de façon à englober non seulement la vie monastique, mais encore l’ensemble de la société dans un idéal de vie chrétienne touchant aussi bien l’État que l’Église. Il réclamait ainsi l’autonomie de l’Église vis-à-vis de l’État ainsi que la fin de l’immixtion de l’empereur dans la formulation de la doctrine de l’Église, la libre élection des évêques, la déposition des simoniaques et des iconoclastes et une vaste réforme des mœurs de la société[27].

Il devait en résulter de nombreux conflits non seulement avec l’empereur et la haute fonction publique, mais aussi avec le patriarche et le clergé séculier ; en revanche, ces idées furent très populaires dans le peuple et furent à l’origine d’une vaste réforme des institutions monastiques[32],[33],[34].

Tout comme l’avait fait saint Basile, Théodore ne rédigea pas une règle systématique, mais ses discours familiers faits trois fois par semaine à ses moines furent recueillis et mis en ordre par ses successeurs en une « Petite cathéchèse » regroupant 134 homélies et une « Grande cathéchèse », divisée en trois parties et regroupant 77 discours[32]. Cette règle implique la vie en communauté, l’obéissance absolue à un supérieur et le travail obligatoire[35]. Elle eut une influence considérable dans l’empire et conduisit pendant l’avance des Turcs en Anatolie à un véritable afflux de moines orientaux vers Constantinople[36] où le monastère du Saint-Sauveur-in-Chora devint le centre du monachisme syrien.

Un apport particulièrement important du monastère du Stoudion à la vie intellectuelle et spirituelle fut l’importance donnée à la bibliothèque et au scriptorium du monastère. Pour pouvoir progresser dans leur vie spirituelle les moines, dont le nombre allait en augmentant, devront dorénavant obligatoirement savoir lire pour pouvoir consulter les Pères de l’Église; en même temps, la liturgie qui allait en se complexifiant tout en s’uniformisant requerrait la production de manuels liturgiques[37]. Bientôt on trouva des moines formés selon la tradition studite dans tous les grands monastères, lesquels gardaient le contact les uns avec les autres ainsi qu’avec le monastère du Stoudion, donnant ainsi naissance à un véritable clan monastique[38].

Les Monastères autonomes (fin du IXe siècleXIIIe siècle)

L’église du monastère du Saint-Sauveur-in-Chora.

Le « Triomphe de l’Orthodoxie », terme sous lequel l’Église orthodoxe désigne le rétablissement de la vénération des icônes, marque le début de l’âge d’or des monastères byzantins[39]. Ceux-ci variaient considérablement tant par leur taille que par la durée de leur existence. Il fallait au moins trois moines pour constituer un monastère et la moyenne semble avoir été de dix à vingt[40]. Mais d’autres, notamment dans les fédérations monastiques, pouvaient en compter plusieurs centaines; la Grande Laure du Mont-Athos en comptait 700[41]. Certains monastères n’avaient qu’une vie éphémère, ne survivant guère plus d’une génération à leur fondateur, alors que d’autres comme le monastère du Saint-Sauveur-in-Chora se maintinrent jusqu’à la chute de Constantinople, d’autres notamment au Mont Athos survivant jusqu’à aujourd’hui[40].

Les principales fondations de cette période furent principalement le fait d’empereurs, de membres de la famille impériale ou de grands personnages[42]. Grâce aux privilèges dont ils jouissaient, les monastères s’enrichirent énormément. Les fondations impériales par exemple n’avaient pas à payer l’impôt foncier prévu en principe par la législation et Alexis Ier donnera en pratique au monastère de Patmos le statut d’un État souverain avec juridiction sur plusieurs iles voisines, des monastères subordonnés et même un navire franc d’impôt pour le commerce de ses produits[43].

Certains monastères furent fondés dans le but de permettre au fondateur d’y terminer ses jours dans une existence dorée. L’épouse d’Alexis Ier, Irène Doukas, dut se retirer avec Anne Comnène au couvent de la Kécharitôménè, adjacent au monastère du Christ Philanthrope, tous deux fondés par Irène quelques années auparavant; le complexe du couvent abritait de confortables appartements destinés aux membres de la famille impériale où ceux-ci pouvaient non seulement avoir des serviteurs, mais également recevoir des visiteurs de l’extérieur[44],[45]. Michel Attaleiatès, haut fonctionnaire sous Michel VII Doukas (r. 1067-1078) et Romain IV Diogène (r. 1068-1071), après avoir amassé une fortune considérable, consacra une grande partie de celle-ci à la création d’une fondation à la fois charitable et monastique comprenant entre autres des terres et des habitations dont un hospice à Rhaidestos sur la côte nord de la mer de Marmara dont les revenus alimentaient le monastère du Christ Panoiktirmos qu’il avait fondé à Constantinople[46]. En plus de lui assurer un endroit pour son dernier repos ainsi qu’un souvenir perpétuel dans les prières des moines, cet arrangement lui permettait de se réserver les excédents de revenus tirés de cet oikos[N 6] pour lui-même et sa famille, et même de transmettre ses droits à ses héritiers[47].

Certains grands monastères devinrent ainsi excessivement riches. Sous Alexis Ier la Grande Laure du Mont Athos possédait 42,705 modioi de terres[N 7]. Le monastère d’Iviron, également situé sur l’Athos, possédait approximativement la même superficie répartie entre vingt-trois domaines en Macédoine[48].

Les moines s’avéraient souvent incapables de gérer des domaines aussi importants. Dans le cas des fondations impériales, on a vu comment les empereurs iconoclastes récompensaient un ministre fidèle en lui donnant à titre viager, mais quelquefois transmissible, un monastère en charisticariat[49]. À l’origine, il s’agissait de permettre à un monastère en difficulté financière de retrouver l’équilibre grâce à un administrateur compétent. Le bénéficiaire percevait les revenus du monastère tout en subvenant aux besoins des moines. Michel Psellos fut ainsi charisticaire de plusieurs monastères dans lesquels il investit une partie de sa fortune. Mais à partir du XIe siècle, certains aristocrates parviendront à mettre la main sur de riches monastères augmentant leurs revenus personnels aux dépens des moines. Ces abus, notamment le don de monastères riches n’éprouvant aucune difficulté financière, provoqueront les plaintes de l’Église et, à partir d’Alexis Ier les charisticaires feront place à des éphores, c’est-à-dire de simples gestionnaires laïcs[50],[51] dont le rôle et les fonctions étaient définis dans le typikon de fondation. L’éphore devenait ainsi le représentant des intérêts du fondateur et du monastère devant les autorités civiles, pouvant même avoir son mot à dire dans la nomination de l’higoumène[52],[53].

Que ce soit le charisticariat ou l’éphoriat, les deux systèmes devaient entrainer de sérieuses difficultés dont une érosion progressive des pouvoirs de l’higoumène du monastère, donnant une plus grande importance à la fois à l’économe du monastère, chargé de son budget, et au docheiarios, chargé de ses finances, lesquels avec les moines ayant reçu la prêtrise (encore peu nombreux au Xe siècle) et l’ecclésiarque, chargé de la liturgie, formeront une sorte de conseil auprès de l’higoumène. Le typikon de la Grande Laure du Mont Athos rédigé par Athanase l’Athonite (vers 930-1000), prévoit ainsi que l’higoumène sera assisté par deux épitropes dont l’un résidera à Constantinople où il veillera aux intérêts matériels de la laure, alors que l’autre, demeurant au Mont Athos aura charge de ses intérêts spirituels. C’est ce dernier qui, assisté de quinze frères, devra choisir un nouvel higoumène à la mort du titulaire. Dans d’autres typikons, c’est le fondateur lui-même qui se donne un droit de regard sur les nominations non seulement de l’higoumène mais de ses principaux collaborateurs[54].

Avec le temps, l’indépendance dont jouissaient les monastères devait aussi entrainer de graves difficultés tant avec les autorités religieuses que civiles. S’ensuivirent de nombreux conflits avec les évêques sur le territoire desquels ces monastères étaient situés. Nombre de typikons soustrayaient les monastères à l’autorité de l’évêque local, ruinant ainsi la législation mise en place par Justinien[55]. Il faut dire que nombre d’évêques cherchaient à lever de véritables impôts sur les monastères et à se soumettre ceux qui jouissaient du privilège de stauropégie patriarcale, c’est-à-dire ceux qui relevaient directement du patriarche[46].

À un moment où les invasions turques en Asie mineure forçaient nombre de moines à se réfugier à Constantinople et que les monastères qui survivaient perdaient le contact avec la capitale[56],[57], les monastères de Constantinople s’accrurent en nombre ainsi qu’en importance. C’est au monastère du Stoudion qu’Isaac Comnène (r. 1057-1059) fit ses études et c’est là qu’il se retira après avoir été déposé. Alexis Ier et l’impératrice Irène y fondèrent respectivement le monastère du Christ Philanthropos et celui de Notre-Dame-pleine-de-grâces (kekaritoménè) alors que Jean II Comnène (r. 1118-1143) fondera celui du Pantocrator, destiné à devenir le plus important de la capitale. Les monastères et les églises attenantes se multiplièrent au point que des voyageurs comme l’Arabe Haroun-ben-Ishja en 880 et le Russe Antoine de Novgorod en 1200 seront frappés par la pléthore d’instituts monastiques et charitables[N 8].

La richesse de certains de ces monastères, la croissance du régime du charisticariat, la diminution des pouvoirs de l’higoumène, la cohabitation fréquente des laïcs avec les moines, devaient entrainer un relâchement de la vie monastique et obliger plusieurs empereurs à intervenir[58].

Constantin VII (r. 913-959) retira aux monastères le droit d’acquérir les propriétés des paysans. Nicéphore II (r. 963-969), pourtant reconnu pour sa piété, interdit la fondation de nouveaux monastères ou institutions charitables dirigés par des moines et interdit de leur donner des biens fonciers. Il devait par la suite soumettre la nomination de nouveaux évêques (on se souviendra que ceux-ci étaient principalement choisis parmi les moines) à l’approbation impériale pour éviter que ces postes ne soient détenus par des moines extrémistes[59],[60]. Basile II (r. 960-1025) en 996 promulgua que ne serait reconnu comme monastère qu’un établissement d’au moins huit moines pourvus de moyens de subsistance, et en 1002 décréta que les monastères seraient désormais solidairement responsables devant le fisc du paiement des taxes dues par les villageois sur leurs domaines[61]. En 1057, Isaac Comnène confisquera certains domaines monastiques, ne laissant aux moines que ce qui leur était nécessaire pour pourvoir à leurs besoins[60]. Manuel Ier (r. 1143-1180) en 1158, jugeant qu’il y avait trop de monastères à Constantinople, interdira la construction de nouveaux monastères dans l’ensemble des grandes villes de l’empire. De plus, pour lutter contre les abus du charisticariat, il ordonna que toute nouvelle fondation ailleurs dans l’empire ne reçoive pas de dotations en terres, mais bien en argent. Néanmoins, les habitudes étaient telles que personne ne se souvint de ces lois après la mort de leur auteur[62],[63].

Les fédérations monastiques

Davantage que les monastères autonomes, ce furent les fédérations de monastères qui, en dehors de la capitale, s’avérèrent les gardiens de la tradition monastique. On peut voir l’origine de ces fédérations dans l’ensemble des monastères qui se créèrent près du Mont Olympe en Bithynie et dont le premier remonte au Ve siècle. Cette région sauvage, à proximité de la capitale par la mer et des vastes domaines de riches aristocrates qui leur assuraient une sécurité relative favorisait l’établissement de ces fondations appelées à jouer de 727 à 843 un rôle important dans la résistance à l’iconoclasme ce qui valut à Platon, alors higoumène du monastère du Sakkoudion, d’être exilé[64],[65]. Les monastères de l’Olympe cependant ne formèrent jamais une véritable fédération[66].

En Bithynie, dans les iles du lac d’Héraklia au pied du Mont Latros divers monastères furent fondés, selon la tradition, au VIIe siècle par des moines du Mont Sinaï fuyant les invasions arabes. Au Xe siècle, Paul le Nouveau y fonda le monastère du Stylos auquel Léon VI concéda divers domaines. Bientôt les douze monastères de la région formèrent une fédération dirigée par un protos (président) qui portait le titre d’archimandrite, titre que se disputèrent longtemps les higoumènes de la laure de Kallibara et du monastère du Stylos. La fédération déclina cependant au XIIIe siècle en raison des attaques arabes[67],[41].

C’est dans les Balkans que ces fédérations devaient atteindre la célébrité notamment celle du Mont Athos (en grec : Το όρος Άθωνας ou Άθως), appelé également Sainte-Montagne (en grec : Άγιο(v) Όρος). Déjà au Xe siècle des anachorètes s’étaient établis dans la région; leur mode de vie fut perturbé par la venue de moines disposant de soutiens politiques et de ressources financières importantes. Le premier monastère cénobitique, celui de Kolobou, fut fondé avant 883[68]. Celui de la Grande Laure, fut fondé en 963 et devint bientôt le plus important de la presqu’ile. En 1001, quarante-six monastères existaient déjà dont les principaux étaient Iveron, Hilandar, Esphigmenou, Panteleemon, Vatopedi, Xenophontos. Déjà ce qui devait devenir la République monastique du Mont-Athos[N 9], prenait un caractère multiethnique : Iveron (fondation 979/980) fut fondé par des Géorgiens ; les Amalfitains eurent leur propre monastère suivis des Arméniens à Esphigmenou. Le XIIe siècle vit l’arrivée des Rus’ qui reprirent Panteleemon et les Serbes restaurèrent Hilandar[68].

Pour régler les relations entre ermites et monastères, Jean Ier Tzimiskès (r. 969-976) émettra un typikon prévoyant trois assemblées générales par année à Karyes, futur centre administratif civil de la République monastique, sous la supervision d’un protos. Bientôt toutefois, les anachorètes isolés furent tenus de se grouper autour d’un monastère ; parmi ceux-ci, les plus importants deviendront la Grande Laure, Vatopédi, Iviron et Amalfi. Les exigences du ravitaillement obligeront bientôt les monastères fédérés à avoir leur propre flotte pour aller échanger leurs produits à Constantinople et dans les environs; les grands monastères acquerront des domaines à l’extérieur de la Sainte-Montagne et deviendront d’importants propriétaires fonciers[68]. Longtemps, le Mont Athos demeurera sous la protection personnelle des empereurs qui concédèrent largesses et immunités à différents monastères au grand dam du patriarche de Constantinople. Ce ne fut que sous Andronic II (r. 1282-1328), au terme d’une longue dispute entre l’empereur et plusieurs patriarches successifs, que le Mont Athos sera transféré à l'autorité du patriarche qui put dès lors nommer le primat des monastères[69].

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Le monastère Sainte-Catherine du Sinaï avec, à l’arrière-plan, le mont Horeb où Dieu aurait donné les commandements à Moïse.

La dernière fédération monastique créée avant la chute de l’empire fut celle des Météores en Thessalie près du village de Stagous. Sur les contreforts du Pindre, dans la vallée du Pénée, l’érosion perpétuelle a conduit à la formation de pics aux parois abruptes surmontés de petits plateaux. Les premiers monastères y auraient été fondés par des moines du Mont Athos désireux d’échapper aux raids des pirates turcs. Au XIVe siècle, un moine du nom d’Athanase, ayant précisément quitté le Mont Athos, s’établit sur le rocher de Doupiani, surnommé Météore, pour y fonder un monastère dédié à la Transfiguration. Ce monastère fut placé sous la protection du tsar serbe, Siméon Uroš (r. 1359-1371), alors maitre de la Thessalie. Le fils de celui-ci, Jovan (Jean) Uroš Nemanjić, après avoir régné quelques années sur la Thessalie, se retira au Météore en 1381 sous le nom de Josaphat. Riche et conservant des appuis politiques, il devint le chef de la communauté monastique qu’il aida à développer vers la fin des années 1380. Après la chute de Constantinople en 1453, de nouveaux monastères furent fondés qui constitueront un rempart de l’orthodoxie durant l’occupation turque[70],[71].

Mentionnons également la colonie monastique du Mont Sinaï en Palestine, groupe d’établissements soumis à l’autorité d’un grand monastère sans constituer une fédération sous l’autorité d’un protos. Dès le IIIe siècle, le désert près du Mont Sinaï avait servi de refuge à des ermites cherchant à échapper aux persécutions contre les chrétiens. En se regroupant, ces ermites formèrent des laures (voir plus haut) dépendant de l’évêque de Pharan. Justinien Ier y fera construire un monastère dédié à la Vierge et appelé d’abord « les Buissons » en souvenir du Buisson ardent (Exode, III, 1-10), avant d’être placé au XIe siècle sous le patronage de Sainte-Catherine. Après avoir fondé deux autres monastères (Kelzem et Raya), l’empereur fit construire un poste militaire pour défendre les monastères contre les attaques des Bédouins. À la fin du IXe siècle, son higoumène prit le titre d’évêque, puis d’archevêque du Sinaï, relevant du patriarche de Jérusalem. L’affluence des pèlerins venus de partout assura la richesse de ces établissements qui, à leur tour, essaimèrent dans diverses villes d’Orient et d’Occident où ils possèderont maisons, églises et domaines[72],[73].

Sous les Paléologues (XIIIe siècleXVIe siècle)

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Andronic II Paléologue sous le règne duquel s’affirma le rôle du patriarche vis-à-vis l’empereur et la place des moines au sein de l’Église.

L’occupation latine (1204-1261) perturba gravement la vie des monastères de Constantinople et des régions soumises aux Latins : certains comme Saint-Georges des Manganes ou la Péribleptos furent simplement transférés aux congrégations religieuses d’Europe, en particulier aux cisterciens, qui se maintinrent après la reconquête dans les territoires que l’empire ne put récupérer ; d’autres furent abandonnés ou convertis à d’autres fins. Certains monastères qui tiraient leurs revenus de domaines occupés perdirent leurs moyens de subsistance. L’avance turque conduisit également plusieurs moines d’Asie mineure à fuir[74].

Par contre, la fédération du Mont Athos, devenu le centre de la résistance religieuse orthodoxe, acquit une importance considérable. En 1235, elle devint indépendante de toute juridiction épiscopale, indépendance qui durera jusqu’à ce qu’Andronic II (r. 1282-1328) la fasse passer sous la juridiction du patriarche. Et lorsque Constantinople sera reprise par Michel VIII (empereur de Nicée : 1259-1261 ; empereur byzantin : 1261-1282), elle devint un centre de résistance aux tentatives d’empereurs successifs pour réunifier les Églises d’Orient et d’Occident. Son prestige était tel à cette époque qu’il contribua à la victoire du mouvement palamite et de l’hésychasme. De partout des moines venaient se former au Mont Athos et si certains y demeureront, d’autres iront répandre l’hésychasme dans les Balkans et le monde slave[75],[76].

La détresse financière de l’État devait conduire à un renouveau du monachisme. Les nouvelles fondations se firent moins nombreuses et furent de moins en moins dues à la générosité impériale. Michel VIII dut se contenter de relever quelques monastères de Constantinople, unissant par exemple celui de Saint-Dimitri à la laure de Kallibara du mont Latros pour en assurer la survie financière[77]. Le seul monastère qu’il fonda fut celui de Saint-Michel dans l’ile d’Oxya. À défaut de créer de nouvelles fondations, les empereurs successifs multiplièrent les chrysobulles exemptant les monastères de toute charge publique et confirmant leurs privilèges; si bien que certains monastères virent leur richesse augmenter. Michel VIII Paléologue confirma tous les titres de propriété de la Grande Laure du Mont Athos tout en la libérant de tout impôt; son successeur, Andronic II, lui concédera des châteaux-forts dans l’ile de Lemnos, des terres à blé devant nourrir Constantinople, à charge pour les moines de défendre l’ile. Thessalonique au XIVe siècle comptait dix-sept monastères, possesseurs de grands biens exempts d’impôts, des immeubles et boutiques, à charge pour eux de maintenir les établissements charitables de la ville accueillant sans frais les malades et les démunis[77].

Il y aura encore de nouvelles fondations, mais celles-ci seront le fait de hauts-fonctionnaires, d’higoumènes ou de souverains étrangers orthodoxes et seront situées pour la plupart dans les provinces.

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Théodore Métochitès, grand logothète, présentant au Christ le modèle de l'église du monastère Saint-Sauveur-in-Chora qu'il a restaurée.

Ainsi Théodore Métochitès (1270-1332), grand logothète d’Andronic II, écrivain, philosophe, protecteur des arts et des sciences, consacra selon les souhaits de l’empereur, une partie de sa fortune à restaurer et à décorer l'église du monastère Saint-Sauveur-in-Chora, situé près de sa résidence, au nord-ouest de Constantinople. Nous avons mentionné la fondation du Météore par l’higoumène Athanase; à Mistra reconquise, l’higoumène Pakhôme fonda le monastère des Saints-Théodore qui furent suivis en 1310 de la Panagia Hodgetria qui fut comblé de privilèges tant par Andronic II que par Michel IX (coempereur 1294-1320). Divers monastères du Mont Athos firent l’objet de la générosité des princes serbes qui voulaient établir leur hégémonie sur les Balkans : en 1293 Étienne VI Miloutine (r. 1282 à 1321) restaura l’ancien monastère de Chilandar et Étienne Douschan (r. 1347-1349) restaura le monastère de Rossikon abandonné par les Rus’ après les invasions mongoles. Les princes valaques Alexandre Bassarab (1352-1364) et Jean Vladislas (1364-1374) rebâtirent le monastère de Kutlumus et ses fortifications[78].

Le chrysobulle d’Andronic II faisant passer le Mont Athos de la juridiction impériale à la juridiction patriarcale marqua le début d’une alliance du patriarcat avec les moines alors que se multipliait l’avènement de grands patriarches, issus des grands monastères : de 1274 à 1453, le poste sera rempli par quatre archontes patriarcaux (entourage immédiat du patriarche), cinq métropolites, mais onze moines dont cinq venus du Mont Athos[79].

Ces derniers participeront à la « Renaissance des Paléologues » en encourageant une renaissance spirituelle. Le déclin de l’autorité des higoumènes sur leurs monastères avait conduit à un relâchement des mœurs. Nombre de moines supportaient mal l’interdiction de toute propriété privée et les obligations du vivre en commun. Aussi s’était développé un régime dit de l’ « idiorythmie » (litt : à son propre rythme) en fonction duquel un moine pouvait vivre à sa guise à l’intérieur du monastère sans être tenu à l’obligation du réfectoire et du dortoir en commun[80]. Cet individualisme sur le plan social s’accompagnait d’un individualisme spirituel en vertu duquel le moine cherchait à atteindre une union personnelle avec Dieu par une prière ininterrompue, doctrine qui prit le nom d’ « hésychasme ».

Regardé souvent avec méfiance par les autorités ecclésiastiques, cette doctrine avait ressurgie au XIIIe siècle et avait trouvé son ardent défenseur dans le moine athonite Grégoire Palamas. Une grave crise opposera à partir de 1334 les détracteurs de cette doctrine conduits par le philosophe Barlaam qui s’appuyait sur un mode de raisonnement occidental et les défenseurs de la spiritualité hésychaste beaucoup plus intuitive et orientale. Après que s’y soient mêlées des connotations politiques liées à la régence d’Anne de Savoie, l’adoption de la théologie palamite comme doctrine officielle de l’Église orthodoxe portera au pouvoir les disciples de Palamas, partisans non seulement d’une forme de spiritualité, mais aussi d’un programme de réforme de l’Église et de la place de l’Église dans l’État. Il appartiendra à des patriarches comme Kallistos, ancien moine d’Iveron (1350-1353 ; 1355-1363), Philothée Kokkinos, ancien higoumène de la Grande Laure (1353-1354 ; 1364-1376) et Antoine IV, hiéromoine (1389-1390 ; 1391-1397) de renouveler le corps épiscopal en nommant des évêques acquis à leurs idées en plus de renforcer le rôle des moines au sein de l’Église et du patriarche face à l’empereur[81].

L’hésychasme aura un double effet sur la société byzantine. Chez ses partisans, elle conduira à un humanisme chrétien qui alliera théologie et culture profane dans différents secteurs de la société, tel que prôné par le théologien Matthieu Blastarès, l’évêque Isidore de Thessalonique ou l’astronome Théodore Meliténiotès. Par contre, la victoire du palamisme rapprochera ses adversaires de l’Occident. Les frères Chrysobergès et Manuel Kalékas, formés par Démètrios Cydonès, se tourneront vers le catholicisme romain et nombreux sont ceux qui émigreront vers l’Italie où ils contribueront à la Renaissance italienne[82].

Bibliographie

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Notes et références

Notes

  1. Également connu sous les noms d’Antoine d’Égypte, Antoine l'Ermite, ou encore Antoine du désert.
  2. Aussi appelé Pacôme de Tabennèse ou Tabennêsis.
  3. Saint Benoit, s’inspirera de saint Basile, en rédigeant la règle dictant la conduite des monastères bénédictins.
  4. Moines chrétiens itinérants et solitaires vivant dans l'errance et passant de monastère en monastère, sans être membre d'aucun.
  5. Certains monastères seront ainsi placés sous la juridiction de l’évêque local, d’autres sous celle du patriarche, d’autres enfin sous celle de l’empereur.
  6. En grec, l'οἶκος, litt : « maison » et « patrimoine » désigne l’ensemble de biens et d'hommes rattachés à un même lieu d'habitation et de production. Il comprend à la fois l’unité familiale élargie — des parents aux esclaves — et l’unité de production agricole ou artisanale.
  7. Unité de mesure qui pouvait varier sensiblement, mais correspondait approximativement à 3 000 mètres carrés.
  8. Le voyageur juif Benjamin de Tolède qui visita Constantinople sous le règne de Manuel Ier écrira qu’il y avait autant d’églises dans la ville que de jour dans le calendrier (Runciman (1977) p. 130, Bréhier (1970) p. 431)
  9. La République monastique du Mont-Athos (en grec moderne : Αυτόνομη Μοναστική Πολιτεία Αγίου Όρους), est une région autonome de Grèce dont le statut juridique a été confirmé en droit international par le traité de Lausanne en 1923, et en droit constitutionnel par la constitution grecque de 1926.

Références

  1. L'attribution à Basile des Règles ascétiques est controversée.
  2. Hussey (2010) p. 335
  3. a et b Bréhier (1970) p. 420
  4. Smith (1976) p. 99-101
  5. Morrisson (2004) p. 238
  6. Smith (1976) p. 99-103
  7. Morrisson (2004) p. 240-241
  8. Morrisson (2004) p. 246-250
  9. Hussey (2010) pp. 335-336
  10. Bréhier (1970) p. 419
  11. Bricout (1926) p. 663
  12. Mossay (2009) p. 82
  13. Smith (1976) p. 101
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  19. Morrisson (2004) p. 252-253
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  47. Hussey (2010) p. 334
  48. Hussey (2010) p. 320
  49. Cheynet (2006) p. 188
  50. Cheynet (2006) p. 340
  51. Runciman (1977) p. 129
  52. Angold (1995) p. 544
  53. Bréhier (1970) p. 438-439
  54. Bréhier (1970) p. 440.
  55. Voir à ce sujet Hussey (2010), « Éphoria and Typika », p. 333-337.
  56. Angold (1995) p. 275
  57. Runciman (1977) p. 127
  58. Bréhier (1970) p. 447-448
  59. Runciman (1977) p. 125-126
  60. a et b Cheynet (2006) p. 339
  61. Runciman (1977) p. 126
  62. Runciman (1977) p. 130-131
  63. Diehl (1920) p. 189-191
  64. Angold (1995) p. 266
  65. Hussey (2010) p. 51
  66. Cheynet (2006) p. 338
  67. Kazhdan (1991) « Latros », vol. II, p. 1188-1189
  68. a b et c Kazhdan (1991) « Athos », vol. 1, p. 224-226
  69. Runciman (1977) p. 149-153
  70. Kazhdan (1991) « Meterora », vol. 2, p. 1353-1354
  71. Bréhier (1970) p. 444-445
  72. Bréhier (1970) p. 444
  73. Kazhdan (1991) « Sinai », vol. 3, p. 1902-1903
  74. Laïou (2011) p. 215–216
  75. Laïou (2011) p. 211, 216
  76. Bréhier (1970) p. 449
  77. a et b Bréhier (1970) p. 452
  78. Bréhier (1970) p. 450-451
  79. Laïou (2011) p. 212
  80. Bréhier (1970) p. 454
  81. Voir Laïou (2011), « La crise hésychaste », p. 293-300
  82. Laïou (2011) p. 299-300

Voir aussi

Articles connexes

Liens externes