Famille de Joffrey

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La famille de Joffrey est une famille noble suisse, établie à Vevey dès le XVe siècle et éteinte au début du XXe siècle. Elle s'est distinguée dans la magistrature de sa ville et dans le service étranger, notamment en France où elle posséda un des régiments suisses sous Louis XV, le « Régiment de la Cour au Chantre ».

Origine

La famille Joffrey, originaire de Romont (Fribourg), s'est établie à Vevey (Vaud) vers 1472. Une famille homonyme citée à Blonay avant 1454 est probablement d'une souche différente. La graphie du nom varie beaucoup (Joffrey, Geoffrey, Deieoffrey, Dejoffrey, de Joffray, de Joffrey, etc.). L’étymologie du nom est germanique et provient du prénom Gottfried, la « paix de Dieu ». Cette famille de marchands et de négociants, anoblie à la fin du XVe siècle, bâtit sa fortune sur le commerce[1].

Noblesse

Jean et Aymon Joffrey, marchands à Vevey, sont anoblis le 8 février 1498 par Philibert le Bel, duc de Savoie pour services rendus dans le cadre de plusieurs missions d'ambassade. La famille se prévaut de sa qualité de noble durant les premières années du XVIe siècle puis prend la particule au début du XVIIe siècle. Ses armoiries sont: «palé de six pièces de gueules, d’or et d’azur»[2].

La famille change rapidement de statut social et s’élève dans la société vaudoise. Aymon Joffrey épouse l'année même de son anoblissement, en 1498, une parente du comte de Gruyère, ce qui lui confère la protection d'une puissante famille alliée. Premier à quitter le commerce pour la magistrature, il deviendra commandeur et gouverneur de la ville de Vevey pour le duc de Savoie.

En quelques décennies, la famille Joffrey s'intègre à la vieille noblesse vaudoise, grâce à des alliances bien ciblées. Le meilleur exemple est en 1550 le double mariage des sœurs Jeanne et Benoîte Joffrey avec les deux frères François et Jean-Michel de Blonay. La famille de Blonay, la plus ancienne et la plus prestigieuse des grandes familles vaudoises, devait sans doute avoir alors un certain besoin d’argent pour accepter cette alliance avec un lignage aussi récent.

Les Joffrey se sont alliés aux familles nobles vaudoises les plus prestigieuses : de Blonay, de Gingins, d’Estavayer, de Goumöens, de Mestral-Arrufens, de Mestral-Outard, de Mestral-Saint-Saphorin, de Mestral-Combremont, de Tavel, de Seigneux, de Vilarzel, de Cerjat, de Loys, de Charrière, de Crousaz, de Martines, Couvreu de Deckersberg, Hugonin, de Mellet, Thomasset. En rencontre cependant également, dans ce pédigrée prestigieux, quelques familles bourgeoises : de Montet, Delafontaine, Bonzon, Cuenod, Davall, Demole, Miéville, Dutoit.

Branches familiales

Au début du XVIIe siècle, la famille se divise en trois branches principales, qui sont :

Cour au Chantre

La branche de la Cour au Chantre, du nom de leur demeure principale en ville de Vevey, est la branche aînée. Bourgeoise de Berne et de loin la plus en vue, elle possède la baronnie de Saint-Légier, reçue de la famille de Blonay. Cette branche a produit nombre de magistrats et d'officiers[2].

La branche s’éteint en 1820 avec Albert de Joffrey, mort à 11 ans d’une infection au talon. Sa sœur épousa Edmond Davall et leurs descendants conservent la Cour au Chantre jusqu’en 1919. Ils vendent alors le bâtiment à la ville de Vevey qui y installe la préfecture du district[2].

Elle comprend le rameau des Trois-Rois, du nom d’une autre demeure à Vevey. Ce rameau, duquel sont issus également de nombreux officiers, posséda la seigneurie de La Dausaz, mais s’éteint en 1752[2].

Belletruche

La branche de Belletruche, du nom de leur antique château au cœur de Vevey (emplacement actuel de l’Hôtel des Trois Couronnes).

Magistrats, seigneurs de Belletruche. À chaque génération, de nombreuses filles sont nées des différents mariages ayant eu lieu dans cette branche ; restées célibataires, elles firent dire aux généalogistes des Joffrey que cette branche «tomba en quenouille».

L’unique héritière de la branche de Belletruche, Élisabeth de Joffrey, épousa en 1730 Gabriel-Henri de Mestral, seigneur d’Outard, à qui elle apporta ses biens et la seigneurie de Belletruche.

C'est en vertu d'une ancienne alliance entre les patriciens bernois May et la famille de Joffrey qu'un domaine viticole de Mont-sur-Rolle prit également, dès le XVIIIe siècle, le nom de Belletruche[3].

Les archives de cette branche de la famille de Joffrey se trouvent aujourd’hui dans le fonds de la famille de Mestral, aux Archives cantonales vaudoises (ACV).

Colombier

La branche de Colombier, puis Perroy, puis Arnex-sur-Orbe. Cette branche, dite cadette, est la plus rurale de la famille de Joffrey.

Elle quitta Vevey pour s’établir dans les seigneuries qu’elle avait acquises ou héritées au XVIIe siècle (Colombier, Dully, Perroy, Vuarrens). Elle revint s’établir à Vevey au début du XVIIIe siècle et à Orbe en 1750. La famille avait acquis la bourgeoisie d’Arnex-sur-Orbe en 1779. Elle eut à gérer de grands revers de fortune. Après la Révolution, ses membres s’établissent sur un grand domaine à Arnex-sur-Orbe provenant de la famille Thomasset.

Un de ses membres s’établit à Moudon et le reste de la famille revient vivre à Vevey dès 1799 après l’alliance avec un membre de la branche aînée.

Son dernier rejeton est Armand de Joffrey, banquier à Vevey, mort en 1881. Il avait épousé sa cousine Mathilde Davall, héritière par sa mère de la branche aînée de la famille de Joffrey. Ils n’ont eu que quatre filles, forçant le nom de leur famille à s’éteindre.

Relations avec Berne

Dès la conquête bernoise de 1536, la famille Joffrey se pose en alliée du nouveau régime en place. La tradition veut que ce soit Aymon Joffrey, gouverneur de Vevey, qui remit symboliquement au général conquérant Nägely les clés de la ville pour prouver la soumission de sa cité.

La famille sert fidèlement le nouveau maître, tirant avantage copieusement au passage. Elle occupe jalousement les postes principaux de la magistrature locale à Vevey.

En 1665, Leurs Excellences (LL.EE.) de Berne érigent la Grange et le domaine de La Dausaz aux Tavernes, propriétés d’André de Joffrey, en fief noble, sous le nom de seigneurie de La Dausaz ou de Joffrey. En échange, la famille de Joffrey donne aux Bernois le quart de la Grande Dîme d’Oron qu’elle possède. En 1767, LL.EE. de Berne reconnaissent la demeure des Joffrey à Vevey, la Cour au Chantre, comme un fief noble dont dépendent terres et revenus et l’inféodent à la famille qui en fait dès lors une seigneurie.

Elle obtient la bourgeoisie de Berne vers 1536. Jacques-François de Joffrey est confirmé en 1629 dans la bourgeoisie avec ses deux fils et son neveu André de Joffrey. Les descendants de Jacques-François de Joffrey de Belletruche profitent de cette bourgeoisie et s’allient à des familles patriciennes jusqu’à l’extinction de la branche de Belletruche en 1731. Quant à André de Joffrey, auteur de la branche des Trois-Rois, allié lui-même à Rosine d’Erlach et Jeanne de Graffenried, il est réintégré en 1656 dans la bourgeoisie après l’avoir perdue, grâce aux puissants protecteurs que ces deux mariages lui avaient donnés. Ses descendants conserveront la bourgeoisie jusqu’à l’extinction de la branche des Trois-Rois en 1752, mais ne siégèrent jamais au Conseil des CC.

La famille de Joffrey s’allie très rapidement, depuis la fin du XVIe siècle, avec les familles patriciennes les plus en vue. Les Joffrey réalisent quinze alliances durant l’occupation bernoise avec les von Erlach, von Diesbach, von Graffenried, von Bonstetten, von May, von Steiger, von Wurstemberger, von Forer, von Graviseth. Ces nombreuses alliances procurent à la famille certains avantages, des protectorats et beaucoup de parents à Berne, prêts à servir ses intérêts.

La branche cadette de la famille essaya d’obtenir la bourgeoisie de Berne qu’elle réclamait en tant que descendante d’Aymon Joffrey et surtout qu’après qu’Isaac de Joffrey eut épousé Elisabeth de Bonstetten en 1748. Néanmoins la filiation problématique d’Isaac de Joffrey priva ses descendants de cette bourgeoisie.

Magistrature

La famille de Joffey occupa de nombreux postes dans la magistrature veveysanne. Avant la conquête bernoise, Aymon Joffrey était gouverneur de la ville pour le duc de Savoie. Il reçut le duc Charles lors de son séjour à Vevey en 1532. Son fils Jean Joffrey a été conseiller et commandeur de Vevey. Presque tous les Joffrey ont siégé au Petit Conseil de Vevey, soit à l’exécutif. À deux reprises ils furent banneret de la ville, soit chef de l’exécutif local, avec André de Joffrey de 1600 à 1612 et son arrière-petit-fils Jacques-François de Joffrey-Saint-Légier de 1707 à 1716.

En 1651 Jacques-François de Joffrey-Belletruche devient lieutenant baillival (adjoint direct du bailli) et châtelain (chef de la justice locale) de Vevey, postes qu’il occupe jusqu’à sa mort en 1654. Déjà en 1659, les deux charges reviennent dans la famille puisqu’elles échoient à son neveu André de Joffrey-Trois-Rois. Il les conserve jusqu’à sa démission en 1685, où elles sont reprises par son fils Philippe de Joffrey-Trois-Rois. Ce dernier les conserve jusqu’en 1725, où il demande leur résiliation en faveur du fils de son cousin Vincent Sigismond de Joffrey de la Cour au Chantre. Ce dernier conserve le poste de châtelain jusqu’à sa mort en 1769. Quant à la lieutenance baillivale, il l’avait donnée à son fils Philippe-Frédéric de Joffrey de la Cour au Chantre en 1752, charge que ce dernier gardera jusqu’à sa mort en 1777.

Ces charges, qui sont les plus importantes de la ville, sont restées entre les mains de la même famille durant plus de 120 ans. En 1777, les charges échappent aux Joffrey, car le fils du lieutenant baillival est un enfant de 8 ans, incapable de reprendre la place de son père. Dès lors, la famille ne joua plus de rôle dans l’administration d’Ancien Régime.

La branche cadette d’Arnex-sur-Orbe joue un rôle politique après la Révolution. Louis-Daniel de Joffrey est juge du district d’Orbe de 1803 à 1813, il est membre de la Constituante comme délégué de la ville d’Orbe. Son fils Charles de Joffrey est conseiller communal de Vevey, assesseur de la justice de paix de Vevey (1830), substitut du préfet de Vevey, juge de district et président du tribunal de district de Vevey (1845) et député libéral au Grand Conseil vaudois (1836, 1849).

La famille occupe donc des postes clés de l’administration de la ville bien après la Révolution de 1798.

Militaire

Les Joffrey eurent des carrières militaires très fructueuses et importantes[non neutre].

Les Joffrey servirent principalement en France, ainsi qu’en Hollande ou dans les troupes de LL.EE. de Berne ; après la Révolution, ils servirent l’armée vaudoise et fédérale.

François Joffrey a été cornette du comte de Fossar au service de l’empereur Charles Quint et fut tué à la bataille de Saint-Quentin contre les Français en 1557. André Joffrey servit comme cavalier en Piémont durant trois ans et son frère Nicolas Joffrey fut capitaine au service d’Henri IV. Henri de Joffrey mourut aux Indes environ en 1640 au service des Nassau. Gabriel de Joffrey fut officier en Hollande, François de Joffrey fut lieutenant-colonel pour la République de Venise.

André de Joffrey participa à la première bataille de Villmergen en 1656 contre les paysans bernois et sauva deux pièces de canon. Ses fils occupèrent les champs de bataille européens : Philippe de Joffrey fut enseigne en France, Emmanuel-Daniel de Joffrey fut capitaine lieutenant en France et tué à la bataille de Neerwinden en 1693, Hercule de Joffrey fut enseigne en France, capitaine au service de Hollande et fut tué à la bataille de Malplaquet en 1709, Gamaliel de Joffrey servit en France comme sous-lieutenant, puis capitaine pour LL.EE. de Berne et participa avec ce grade à la seconde bataille de Willmergen en 1712.

Guérard de Joffrey fut colonel au service d’Espagne. Abraham de Joffrey fut capitaine et commandant d’un bataillon en France. Son fils Abraham-Hubert de Joffrey réalisa une magnifique carrière. Il rentra fort jeune au service de France, gravit tous les échelons et devint colonel propriétaire du Régiment de la Cour au Chantre (1738-1748), car tel était son nom, brigadier-général et chevalier de Saint-Louis. Il est un des seuls vaudois à avoir obtenu la propriété d’un régiment français, le seul depuis Charles de Chandieu. Il employa plusieurs de ses cousins dans son régiment, notamment Isaac de Joffrey qui y fut lieutenant, et devint ensuite capitaine pour LL.EE. de Berne, son père André-Isaac de Joffrey avait été lieutenant en Irlande.

Le fils d’Isaac, Louis-Daniel de Joffrey, fut lieutenant en Hollande, major et lieutenant-colonel pour LL.EE. de Berne. Il fut aussi commandant du château de Chillon et l’aide de camp du général de Weiss à l’époque de la Révolution de 1798. Son fils aîné Armand de Joffrey fut lieutenant dans l’armée patriote vaudoise puis capitaine en France sous Bonaparte, fit la campagne de Russie et, rentré au pays, devint chef de la Gendarmerie vaudoise. Le cadet Charles de Joffrey fut major puis lieutenant-colonel dans l’armée fédérale. Son fils Armand de Joffrey fut secrétaire d’État-Major.

Possessions

La famille a possédé plusieurs demeures à Vevey dès le XVe siècle. En 1472, leur maison est au Bourg de la Villeneuve. Ils achètent durant le XVIe siècle, la Cour au Chantre, les Trois-Rois et le château de Belletruche, tous trois attachés à des fiefs nobles. La famille posséda également au XVIe siècle la maison qui porte son nom à Territet, la « maison Joffrey ».

Ils ont possédé la baronnie de Saint-Légier et la Chiésaz avec La Veyre, les seigneuries de Colombier, Dully, Vuarrens, Perroy, Le Chêne, Saint-Martin de Vaud (Fribourg), Saint-Christophe, La Dausaz, la coseigneurie de Bex et le vidomat de Châtel-Saint-Denis. Des fiefs nobles disséminés dans le canton.

Ils possédèrent encore les domaines du Crêt et de Leyteran à Saint-Légier, celui de Monnéaz, le domaine de La Doges à La Tour-de-Peilz, le domaine de Chailly où a été bâti le château des Crêtes, le domaine de Meruz à Corsier-sur-Vevey.


Sources

Document: Albert de Montet, Familles bourgeoises de Vevey, ms. 2, p. 328-329 (BCUL).

Bibliographie

  • Cédric Rossier, «La Cour-au-Chantre et la famille de Joffrey», Vibiscum 9/2002, pp. 17-74.
  • Donald L. Galbreath, Armorial vaudois, Baugy sur Clarens, 1936.
  • Daniel Dutoit de Joffrey, « de Joffrey » dans Recueil de généalogies vaudoises, 3, 1946, p. 233-265.
  • David Martignier, Vevey et ses environs dans le moyen âge: esquisses historiques, critiques et généalogies, précédées de deux lettres à l'éditeur du Bailliage de Chillon en 1660, Martignier et Chavannes, (lire en ligne)
  • David Martignier et Aymon de Crousaz, Dictionnaire historique, géographique et statistique de canton de Vaud, Imprimerie L. Corbaz et compagnie, (lire en ligne)

Liens externes

Références

  1. Paola Crivelli, « Famille de Joffrey » dans le Dictionnaire historique de la Suisse en ligne, version du .
  2. a b c et d Cédric Rossier, «La Cour-au-Chantre et la famille de Joffrey», Vibiscum 9/2002, pp. 17-74.
  3. Paul Bissegger, Rolle et son district, Monuments d'art et d'histoire du canton de Vaud VII (Les monuments d'art et d'histoire de la Suisse 120), Berne 2012, pp. 204-207.