Déchristianisation (Révolution française)

La déchristianisation est un mouvement qui démarre à la chute de la Royauté et connait son apogée pendant les premiers mois de l'an II au cours de la Révolution française. Elle recouvre un certain nombre d'actions dirigées contre la religion chrétienne et menées par les révolutionnaires les plus radicaux. Elle n'est pas organisée par les instances centrales que sont le Comité de salut public ou la Convention, qui se montrent ou hostiles ou circonspects face à ce qu'ils considèrent comme des désordres ou des excès. Elle peut être mise en œuvre par la Commune de Paris ou de divers comités de Surveillance locaux, soutenus par la population ou s'inscrire dans le cadre de répression de différentes insurrections, comme à Nantes ou à Lyon, où se déroulent les épisodes les plus célèbres et les plus violents. Elle est alors le fait de représentants en mission (Carrier pour Nantes, Fouché et Collot d'Herbois pour Lyon), proche des Hébertistes. Elle connait une intensité variable selon les régions.

Elle s'accompagne d'une tentative d’instaurer un nouveau culte civique, celui de la Raison et aboutit, en réaction, le 7 mai 1794, à l'instauration du culte de l'Etre suprême par la Convention.

Les événements

Fête de la Raison à Notre-Dame en 1793. Une montagne est édifiée dans le chœur ; une actrice personnifie la Liberté ; la Convention vient assister à la cérémonie.
Eau-forte, 1793, Paris, BnF, département des estampes.

La Commune de Paris, sous l'impulsion de son procureur-syndic Chaumette, est la première à prendre, après le 10 août 1792, des mesures anticléricales : interdiction du port du costume ecclésiastique en dehors des fonctions sacerdotales (12 août), interdiction des processions et manifestations religieuses sur la place publique (16 août), réquisition des bronzes d'église pour l'armée (17 août). Toutefois, les arrêtés de la Commune ne sont pas toujours reconnus par la Convention, ni même suivis dans toutes les sections.

L'an II (septembre 1793-septembre 1794) marque l'apogée de la déchristianisation.

Le 24 octobre 1793, la Convention adopte le calendrier républicain en remplacement du calendrier grégorien, substituant, comme ère, à la naissance du Christ la date du 22 septembre 1792, premier jour de la République, et éliminant le dimanche au profit du « décadi ».

Le 6 novembre, la Convention accorde qu'une commune est en droit de renoncer au culte catholique. Un certain nombre de communes changeront ainsi de nom (Saint-Malo devient par exemple « Port-Malo) et fermeront ou détruiront les lieux de culte. La carte de ces communes comporte certaines affinités avec la carte des prêtres assermentés de 1791 (Timothy Tackett) et correspond à des régions où un certain détachement vis-à-vis de la religion s'était opéré avant la période révolutionnaire[1].

Dans la nuit du 16 novembre, Gobel, l'évêque de Paris, qui est pourtant un évêque constitutionnel est forcé d'abdiquer ; le 17, il vient, avec ses vicaires, se démettre solennellement à la Convention. La Commune édifie une montagne dans le chœur de Notre-Dame ; une actrice personnifie la Liberté ; la Convention se rend à la cathédrale, baptisée « temple de la Raison » et assiste à une nouvelle présentation de la fête civique. Des sections imitent cet exemple ; le 20 novembre, des citoyens de la section de l'Unité, revêtus d'ornements sacerdotaux, défilent, chantant et dansant, devant la Convention.

Le , sur la recommandation de Chaumette, la Commune ordonne la fermeture de toutes les églises de la capitale.

Collection generale des brefs et instructions relatifs a la revolution francoise par pape Pie VI, 1798

Dans les régions ou villes en proie aux insurrections, qu'il s'agisse de la guerre de Vendée ou des insurrections fédéralistes, la déchristianisation est forcée et, à l'initiative de certains représentants en mission proches des hébertistes et de la sans-culotterie parisienne, devient l'une des formes que revêt la répression.

L'activité de Joseph Fouché, dans la Nièvre et la Côte-d'Or, reste la plus célèbre. Sous l'influence de Chaumette (qui fait un voyage dans le département en septembre 93), il prend différents arrêtés interdisant toute manifestation extérieure du culte, rend obligatoire le mariage des prêtres pensionnés (ou à défaut, l'adoption par eux d'un enfant ou l'entretien d'un vieillard indigent), et laïcise les convois funèbres ainsi que les cimetières. Sa décision d'inscrire sur les portes d'entrée des cimetières : « La mort est un éternel sommeil » connut un grand retentissement.

Envoyé à Lyon avec Collot d'Herbois, il y poursuit sa politique antireligieuse : le 10 novembre 1793, il organise une grande cérémonie aux mânes de Chalier exécuté lors de l'insurrection de juin. Dans le cortège, un sans-culotte portant mitre et crosse précède un âne recouvert d'habits pontificaux, coiffé d'une mitre, portant un calice sous le cou et, attachés à sa queue, une bible et un missel. D'autres représentants, appuyés par les armées révolutionnaires, procèdent à la fermeture et au pillage des églises.

Carrier procède à Nantes à la noyade de prêtres et de religieuses, attachées deux à deux pour de macabres « mariages républicains ».

Les exactions des représentants sont dénoncées auprès du comité de Salut public, qui les rappellent à Paris.

La Convention désapprouve la déchristianisation poussée jusqu'à l'abolition du culte et le considère comme une faute politique. Les grands noms de la Montagne, Robespierre, Danton, Camille Desmoulins s'expriment dans ce sens. Desmoulins considère ainsi que s'attaquer aux prêtres va fabriquer beaucoup d'ennemis de la Révolution[2]. Robespierre affirme que la déchristianisation cache une manœuvre politique et aggrave l'agitation, menée par les sans-culottes radicaux (hébertistes et enragés), qui dans les sections et les clubs menacent le Comité de salut public. Le 21 novembre 1793, il inaugure au Club des Jacobins sa croisade contre l'« athéisme ». Il oppose l'athéisme qui est « aristocratique » à l'idée « d'un grand Être qui veille sur l'innocence opprimée » et qui est « toute populaire ». Le 28, il déclare au club : « Nous déjouerons dans leurs marches contre-révolutionnaires ces hommes qui n'ont eu d'autre mérite que celui de se parer d'un zèle anti-religieux... Oui, tous ces hommes faux sont criminels, et nous les punirons malgré leur apparent patriotisme ». De concert avec Danton, il fait condamner la déchristianisation par les Jacobins. Danton conjure la Convention de « poser la barrière ». Le 6 décembre 1793, un décret affirme que la liberté des cultes subsiste ; le 29, une loi sur l'enseignement le déclare également libre, sans exclusion des prêtres.

Les dirigeants hébertistes sont exécutés le 24 mars 1794 sans que les sans-culottes ne bougent. Chaumette les suit à distance de vingt jours.

Cependant, le succès du Comité reste relatif : la Commune admet que les prêtres constitutionnels puissent célébrer leur culte à titre privé, mais les églises de Paris restent closes et le 26 mars, la Convention suspend le paiement des pensions ecclésiastiques.

Formes de la déchristianisation

La déchristianisation s'est manifestée de différentes façons :

  • les persécutions et les massacres des prêtres réfractaires (le nombre des prêtres exécutés fut proportionnellement plus élevé que celui des autres classes[3]) ;
  • la déprêtisation de prêtres et évêques constitutionnels par l'abdication de leurs fonctions ainsi que leur mariage, souvent forcés[5];
  • la fermeture des églises et la vente des presbytères[réf. souhaitée] ;
  • la démolition des clochers (décret du 26 janvier 1794) ;
  • les autodafés ;
  • les changements de noms de lieux[6];
  • la suppression des agendas[réf. souhaitée] ;
  • la suppression du calendrier grégorien et la mise en place du calendrier républicain, avec des « semaines » de dix jours (suppression du dimanche) et la suppression de la référence aux saints (14 vendémiaire an II) ;
  • l'iconoclasme ;
  • la fonte de l'argenterie[7] ;
  • les fêtes civiques[8] ;
  • la fonte des cloches,[10] ;
  • le culte de la Raison

Plusieurs entreprises visèrent à protéger le patrimoine religieux de la destruction : c'est pour sensibiliser les parlementaires à la valeur de ces objets, indépendamment de leur origine cléricale ou monarchique qu'en 1794, l'abbé révolutionnaire Grégoire invente la notion de vandalisme, en référence au peuple des Vandales, modèle des barbares antiques. Il présente alors au Comité d’instruction publique un Rapport sur les destructions opérées par le vandalisme et sur les moyens de le réprimer[11].

De son côté, le peintre Alexandre Lenoir est chargé en 1791 d’entreposer dans l’ancien couvent des Petits-Augustins, à Paris, les sculptures religieuses rescapées : fragments de portails ou d’autels, gisants... En 1795, il fait de ce dépôt le premier musée des Monuments français, qui se propose de retracer l’histoire de France à travers sa sculpture.

Suites

Le calendrier républicain a posé des problèmes de repos hebdomadaire (semaines de 10 jours), ainsi que des difficultés de traduction entre calendriers aux frontières pour les échanges commerciaux. Il fut abandonné en 1806, pendant le Premier Empire.

Les églises sont rouvertes le 31 mai 1795. Le mouvement va continuer à décroître sensiblement après le coup d'État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797). Le Concordat rétablit officiellement le culte en 1802. Des manifestations de la déchristianisation de l'an II se maintiennent cependant sous le Consulat et l'Empire.[12]

Référence

  1. Emmanuel Todd, Le mystère français
  2. Hervé Leuwers, « Camille et Lucile Desmoulins. Ecrire la liberté. », sur Société historique de Haute-Picardie, (consulté le 29 juin 2020)
  3. La Terreur (1793-1794).
  4. Xavier Maréchaux, Noces révolutionnaires, le mariage des prêtres en France, (1789-1815), Paris, Vendémiaire, , 191 p. (ISBN 978-2-36358-153-2), p. 57-83
  5. Voir l'article : Liste des communes françaises ayant changé de nom au cours de la Révolution.
  6. Décret du 27 mars 1791 relatif à l'argenterie des églises, chapitres et communautés religieuses.
  7. voir les articles fête révolutionnaire, autel de la patrie, arbre de la liberté.
  8. Décret du 22 avril 1792 relatif à la fabrication de la monnaie provenant du métal des cloches.
  9. Abbé Henri Grégoire, Mémoires,
  10. Xavier Maréchaux, « Les séquelles de la déchristianisation de l'an II : l'héritage laïc sous le Consulat et l’Empire », Napoleonica, la revue,‎ , p. 4-16 (ISSN 2100-0123, www.cairn.info/revue-napoleonica-la-revue-2012-3-page-4.htm)

Voir aussi

Liens internes

Avant la déchristianisation proprement dite

Le culte de la Raison et de l'Être suprême

Le changement de calendrier

Les révolutionnaires impliqués

Autre

Bibliographie

Études d'ensemble

  • Histoire de la France religieuse, sous la direction de Jacques Le Goff et René Rémond, XVIIIe siècleXIXe siècle Seuil, novembre 1991.
  • De temps en temps, Histoires de calendriers, Tallandier Historia, Claude Naudin (direction éditoriale), 2001, (ISBN 2-235-02-277-4).
  • Georges Lefebvre, La révolution française, p. 376, P.U.F., 1968

Études sur la déchristianisation