Charité

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Guido Reni, La Charité, palais Pitti.

La charité est synonyme de justice dans le judaïsme, selon le Commandement divin, et s'inscrit dans le principe de la Tsédaka. Elle désigne, selon la théologie chrétienne, l'amour de l'homme pour Dieu, pour lui-même et dans l'amour du prochain comme créature de Dieu[1]. La charité est en outre définie comme l'une des trois vertus théologales du christianisme (aux côtés de la foi et de l'espérance).

La Charité, tableau de François Bonvin (1851), Musée Bernard-d'Agesci, Niort.

Dans le langage ordinaire, la charité est une vertu qui porte à désirer et à faire le bien pour autrui. Elle rend donc service aux gens en des actes inspirés par l'amour du prochain[1].

Étymologie

Le mot « charité » est la francisation du latin caritas, -atis, signifiant d'abord « cherté », puis « amour ». Cicéron prônait la « caritas generis humani » (« amour du genre humain »)[2]. C'est par le mot {{{1}}} caritas que Jérôme de Stridon, dans la Vulgate, traduit le mot grec agapè du Nouveau Testament.

Le terme hébreu correspondant est hessed (חסד), qui signifie « générosité, bonté, bienveillance, grâce, miséricorde »[3], ou « amour » selon le dictionnaire Brown-Driver-Briggs.

Judaïsme

Enseigne originale (sécurisée avec du Plexiglas) sur la maison Linat Hacholim de charité juive, dédiée aux malades, nécessiteux et retraités, à Łódź (Pologne)

Le hessed

Le concept de hessed (charité, bonté, amour de Dieu et du prochain) apparaît 246 fois dans la Torah. Pour autant, le hessed s'inscrit dans le principe juif plus large de la tsedaka qui signifie « justice » et « droiture », et qui est une mitzvah (c'est-à-dire l'un des 613 Commandements) et une bonne action que tout Juif doit accomplir tout au long de sa vie[4]. Il relève de l'ensemble des Gemilut Hassadim (de gamol « accomplir, payer » et de hessed) qui constituent les « actes de bienfaisance » dont tout Juif doit s'acquitter.

Dès le commencement de la prière du matin, l'homme juif dit : « Voici les devoirs (à accomplir), qui n'ont pas de limites (fixées par la Torah) : l'abandon de l'angle du champ aux nécessiteux lors de la moisson (Lév, XIX, 9-10;22 ) ; l'offrande des Prémices et le sacrifice, lors des visites au Temple à l'occasion des fêtes de pèlerinage ; les actes de charité et l'étude de la Torah ». Et puis :

« Voici les devoirs qui donnent à l'homme une jouissance dans ce monde (ici-bas), mais dont le fonds lui en reste conservé (afin d'en jouir) dans le monde futur : la piété envers père et mère, la pratique de la charité, la fréquentation de la Maison d’Étude, matin et soir, l'hospitalité, la visite des malades, l'assistance au mariage (des indigents), la conduite du mort (à sa sépulture), le recueillement dans la prière, la médiation de la paix entre un homme et son prochain (et entre les époux) mais l'étude de la Torah équivaut à tous (les autres devoirs ci-devant énoncés) »[5],[6].

Selon Maïmonide

Timbre-vignette au bénéfice des orphelins et des nécessiteux de Charity Chaye Olamà Jérusalem, années 1940

Pour Maïmonide, il existe huit niveaux de charité, chacun supérieur au suivant.

Le niveau le plus élevé consiste à soutenir un ami juif en lui offrant un cadeau ou un prêt, en formant un partenariat avec lui ou en trouvant du travail pour lui.

Un niveau de charité inférieur à celui-ci est de donner aux pauvres sans savoir à qui l'on donne et sans que le destinataire sache de qui il a reçu le don ; de cette manière une mitzvah est exécutée exclusivement « pour le bien du Ciel », « comme le fonds anonyme qui se trouvait dans le Temple sacré, où [aussi] les Tsadikim [hommes justes] ont donné en secret et les pauvres en ont profité de manière discrète. Faire un don à un fonds de bienfaisance est similaire à ce mode de bienfaisance »[7].

Charité et justice

Camion collectant et distribuant des dons de bienfaisance en Israël, 2006.

Le judaïsme a tendance à écarter le terme de « charité » en raison de sa connotation peut-être condescendante car le possesseur de biens n'en est en réalité que le dépositaire par la bienveillance divine, et s'il est juste et droit (et non pas charitable ou généreux), il doit faire acte de justice en les redistribuant à autrui[4]. Il ne s'agit pas d'un acte arbitraire mais d'un devoir naturel et d'une obligation philosophique de justice légale, sociale et morale, d'un acte méritoire pour le Juif qui reconnaît son devoir en tant qu'homme et en tant que juif : il rend ce qui est légitimement dû à autrui. De cette façon, il aide à corriger les inégalités et réalise une partie du Tikkoun Olam, la réparation du monde[8],[4].

Dans cette perspective, même le pauvre qui vit de la tsedakah (donc de l'aumône d'autrui) doit lui-même se montrer juste et accomplir la mitzvah de redistribuer une partie de ce qu'il a obtenu. Dans le judaïsme, le don s'étend au-delà des richesses matérielles : cela peut être du temps, des soins, de l'attention, de l'hospitalité... Tout le monde peut être « charitable » : riches ou pauvres, tous ont l'opportunité de devenir « partenaires de Dieu », dans la nourriture du monde et la création, en formant une chaîne qui obéit au commandement divin[4]. En accomplissant ce devoir de justice, chacun permet à autrui d'y participer : le pauvre aide le riche en ceci qu'il lui permet d'accomplir sa mitzvah :

« Bien plus que le riche fait pour le pauvre, le pauvre accomplit pour le riche »[4],[6],[9].

Christianisme

La Charité accueillant deux malades par Albert Roze (1891) au fronton de l'hôpital Philippe Pinel à Dury (Somme)

Vertu théologale

Le mot « charité », dans son sens religieux initial, est associé à l'idée de transcendance[10].

La charité est la vertu théologale par laquelle on aime Dieu par-dessus toute chose pour lui-même, et son prochain comme soi-même pour l’amour de Dieu. Elle assure et purifie la puissance humaine d’aimer et l’élève à la perfection surnaturelle de l’amour divin. Paul de Tarse en a donné une définition dans la Première épître aux Corinthiens[11],[12] : « La charité prend patience, la charité rend service, elle ne jalouse pas, elle ne plastronne pas, elle ne s’enfle pas d’orgueil, elle ne fait rien de laid, elle ne cherche pas son intérêt, elle ne s’irrite pas, elle n’entretient pas de rancune, elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle trouve sa joie dans la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle endure tout. [...] Les trois demeurent : la foi, l’espérance et la charité. Mais la charité est la plus grande. » (I Co 13, 1-7. 13). Supérieure à ces deux vertus, elle constitue le « lien de la perfection »[13]. Thomas d'Aquin estime qu'elle est la forme suprême de toutes les vertus théologales en commentant ce verset de Paul[14].

Au XIIe siècle, se généralise la notion de pauvreté volontaire (paupertas spontanea), adoptée par les moines dans le souci d'une vie apostolique fondée sur l’imitation du Christ et le respect des pauvres considérés comme des reflets de l’image de Jésus[15]. La charité constitue l’une des questions philosophiques centrales à partir du XIIe siècle : Bernard de Clairvaux, Ælred de Rievaulx, Guillaume de Saint-Thierry, Richard de Saint-Victor ou encore Pierre de Blois y consacrent d’amples réflexions.

Cette réflexion théorique aboutit à une classification des œuvres de miséricorde, codifiées au XIIe siècle[16] : nourrir les affamés, désaltérer les assoiffés, vêtir les démunis, soigner les malades, visiter les prisonniers, enterrer les morts, selon ce que préconise l’Évangile en Mt 25, 31-46. Ces six formes de don charitable représentent un devoir pour chaque chrétien, mais les ordres religieux s’en emparent jusqu’à s’en faire une règle pour certains. Ainsi, les Antonins, les Trinitaires, les frères du Saint Esprit et les Hospitaliers transforment la charité en une pratique d’assistance collective.

Représentations

Dans l'iconographe chrétienne, l'allégorie de la Charité est souvent une jeune femme allaitant des nourrissons. Les peintres italiens de la Renaissance la représentent également sous les traits d'une jeune femme donnant le sein à un vieillard décharné, ce qui correspond au thème de la Charité romaine.

Pour Cesare Ripa, la Charité tient à la main un cœur embrasé et des flammes, symbole de l'ardeur de son zèle, sortent de sa chevelure ; des enfants se pressent autour d'elle[17]. Dans Le Triomphe de la chasteté de Piero della Francesca, le pélican nourrissant ses petits est également un attribut de la Charité[18].

Le mot caritas est inscrit dans l'image du Sacré-Cœur révélée à Marguerite-Marie Alacoque. Le Sacré-Cœur est par conséquent devenu dans la religion catholique le symbole de la charité issue de Dieu. C'était, par exemple, la devise du père Charles de Foucauld, avec l'image du Sacré-Cœur brodé sur sa poitrine.

Islam

Ambiguïté du concept

Dans le langage courant contemporain, le mot charité est à utiliser avec précaution car, selon certaines sensibilités, il peut être chargé de significations dérivées, éloignées du concept initial[réf. souhaitée] :

  • La charité est parfois considérée comme obligatoirement liée à une pratique religieuse, ce qui a pour effet de rendre l'utilisation du mot délicate dans le contexte des sociétés francophones contemporaines laïques ;[réf. nécessaire]
  • La charité est également perçue, dans certains contextes, comme une relation inégale impliquant une situation humiliante pour la personne aidée, et non comme un comportement social réellement bienveillant et utile[19], raison pour laquelle les Juifs écartent souvent ce terme au bénéfice d'autres[4].

Ces dérives de sens ont entraîné d'importantes restrictions d'usage du mot « charité », qui a notamment disparu du vocabulaire administratif où il est remplacé par des notions jugées plus neutres (comme solidarité, action sociale...), et qui est même souvent utilisé avec une connotation péjorative dans le discours public.[réf. nécessaire]

Notes et références

  1. a et b Encyclopédie Larousse, 1992
  2. De finibus, livre 5 (chap. 23), § 65, lire en ligne.
  3. Nouveau Dictionnaire international de théologie et d’exégèse de l’Ancien Testament ; Nouveau Dictionnaire international de théologie et d’exégèse de l’AT, dirigé par Willem VanGemeren (6e éd., USA : Zondervan, 1997).
  4. a b c d e et f Yanki Tauber, « Le mythe de la charité - Pas de ça chez nous ! », (d'après les enseignements du Rabbi de Loubavitch Menahem Mendel Schneerson), sur fr.chabad.org (consulté le )
  5. Début du traité de la Mishna intitulé Péa (angle) et traité de Sabbat (fol. 127 a) in Talmud babylonien, cité dans Meyer A. Lévy, « L'idée de charité dans la religion juive », La voix sépharade, no 291,‎ , p. 10 (lire en ligne).
  6. a et b Prof. Meyer A. Halévy, « L'idée de charité dans la religion juive », (source : Article paru dans la Revue d’histoire de la médecine hébraïque, no 91 (24e année, no 1), mars 1971, après la participation de l'auteur au symposium qui a eu lieu à Heidelberg entre le 12 et le 14 février 1970 sur "Eschichte des jüdischen krankenhaüser in Europa", sur sefarad.org, (consulté le )
  7. Maïmonide, Mishne Torah 10:7-14.
  8. David Saada, « Tsedaka, la main invisible », sur akadem.org,
  9. ParashaVayéra sur louyehi (Sources : (en) Yanki Tauber, Tali Loewenthal, site Chabad.org – Rav Dufour, site Modia – Rav Jean Schwarz, site Lamed – Rav Yehouda Léon Askénazi – site lemondejuif – Communauté Loubavitch du Québec), lire en ligne.
  10. Bruno Le Pivain, « Témoins de la transcendance », Revue Kephas, octobre-décembre 2004.
  11. Kevin J. Vanhoozer, Daniel J. Treier, Theology and the Mirror of Scripture, InterVarsity Press, USA, 2015, p. 224
  12. Orlando O. Espín, James B. Nickoloff, An Introductory Dictionary of Theology and Religious Studies, Liturgical Press, USA, 2007, p. 225
  13. Col 3, 14.
  14. Thomas d'Aquin, Somme théologique, « Secunda Secundae Partis », Q. 25.
  15. Michel Mollat, Les Pauvres au Moyen Âge, Paris, 1978, Hachette, coll. « Littérature et sciences humaines », p. 12.
  16. Michel Mollat, « Les moines et les pauvres », in Études sur l'économie et la société de l'Occident médiéval, Londres, 1977, Varirorum reprints, p. 193-215
  17. Cesare Ripa (trad. Jean Baudoin), « Charité », dans Iconologie, (lire sur Wikisource).
  18. Guy de Tervarent, Attributs et symboles dans l'art profane, Droz, (lire en ligne).
  19. Contre la charité, par Gérard Mordillat, L'Humanité, 05/10/2012

Bibliographie

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  • André Gueslin et Pierre Guillaume, Charité médiévale : de la charité médiévale à la sécurité sociale, économie de la protection sociale du Moyen Âge à l'époque contemporain, Paris, L'Atelier, 1992.
  • (en) Barry Gordon, The economic problem in biblical and patristic thought, Leyde, Brill, 1989.
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  • Clément Lenoble, L'exercice de la pauvreté, Presses Universitaires de Rennes, 2013
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  • Pascal Montaubin, Hôpitaux et maladreries au Moyen Âge : espace et environnement, actes du colloque international d'Amiens-Beauvais (22-), Amiens, Cahmer, 2004.
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  • (it) Giacomo Todeschini, I mercanti e il tempio. La societa cristiana e il circolo virtuoso della rischezza fra Medioevo ed età moderna, Bologne, Il mulino, 2002.
  • Valentina Toneatto, « Peritia et disciplina. Les fondements monastiques de l'expertise économico-administrative », actes du 42e colloque de la SHMES, Oxford, 2011.
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  • Valentina Toneatto, Les banquiers du Seigneur : évêques et moines face à la richesse (IVe-début IXe siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.
  • François-Olivier Touati, Maladie et société au Moyen Âge. La lèpre, lépreux et léproseries dans la province ecclésiastique de Sens jusqu'au milieu du XIVe siècle, Bruxelles, Deboeck université (bibliothèque du Moyen Âge, 11), 1998.
  • François-Olivier Touati, « Les groupes de laïcs dans les hôpitaux et les léproseries au Moyen Âge », dans Les mouvances laïques des ordres religieux, Saint-Étienne, Publications de l'université de Saint-Étienne, 1986, p. 137-162.

Voir aussi

Articles connexes

Ordres caritatifs catholiques

Organisations diverses

Religions non chrétiennes