Catharsis

La catharsis (en grec « κάθαρσις » signifie « séparation du bon d’avec le mauvais »)[1] est un rapport à l'égard des passions, un moyen de les convertir, selon la philosophie aristotélicienne en rhétorique, esthétique, politique. À l'ère contemporaine, en psychanalyse, à la suite de Sigmund Freud, la catharsis est tout autant une remémoration affective qu'une libération de la parole, elle peut mener à la sublimation des pulsions. En ce sens, elle est l'une des explications données au rapport d’un public à un spectacle, en particulier au théâtre.

Définition

« L’adjectif Katharos associe la propreté matérielle, celle du corps et la pureté de l’âme morale ou religieuse. La Katharsis est l’action correspondant à « nettoyer, purifier, purger ». Il a d’abord le sens religieux de « purification », et renvoie en particulier au rituel d’expulsion pratiqué à Athènes la veille des Thargélies. (...) La Katharsis lie la purification à la séparation et à la purge, tant dans le domaine religieux, politique que médical[2]. »

D'un point de vue strictement médical, la Katharsis se rapproche beaucoup de l’approche homéopathique de la médecine. On envisage alors la purgation comme un mal nécessaire à la guérison : le mal par le mal. Le principe de la purgation est intimement lié à celui de pharmakon qui s’applique autant à un remède, une médecine, qu’à un poison.[3]

Ainsi, l'emploi métaphorique qu'en propose Aristote ne doit pas être compris comme une innovation radicale. Il s'inscrit dans l'usage linguistique, assez large, de ce terme. De plus, le mot catharsis n'a pas en grec un sens strictement médical, indépendant de connotations religieuses, dans la mesure où pour les grecs ces deux champs n'étaient pas clairement distingués. Son application à la musique (La Politique, livre VIII, ch. 7) et au théâtre (La Poétique, ch. 6) gagne ainsi à être comprise aussi bien à partir de la médecine que des pratiques rituelles, mais aussi politiques, de la Grèce antique.

Platon

Chez Platon, elle est le pouvoir de séparer l’âme de son ignorance crasse[4].

Platon va transposer le concept de catharsis à la pratique philosophique. Il reprend l’idée de la purge qui prépare le corps à une élévation de l’âme en le purifiant de toutes ses impuretés. Ainsi, Platon prétend que l’âme ne peut se saisir de nouvelles connaissances sans s’être débarrassée des opinions et des aprioris.[5] Dans un passage du Sophiste, Platon utilise la métaphore médiale pour établir la catharsis comme étant une technique pour réfuter ou rejeter les fausses idées. Elle se rapproche alors du concept de l’accouchement par la maïeutique. Par cet exemple, il propose de faire de la catharsis un moyen de compréhension de phénomènes qui sont difficilement accessibles.  Cette utilisation médicale du terme permet à Platon d’inventer ce qu’il appelle la médecine de l’âme.[6]

Platon va également se servir de la catharsis pour donner une signification aux rites funéraires qui permettent la séparation du corps et de l’âme. Le philosophe applique cette même séparation à la pensée philosophique. Il dit que la réflexion purifie l’âme, et que celui qui s’éloigne du monde matériel peut aspirer à la connaissance. Pour lui, le corps est un lieu d’impureté qui ne permet pas d’accéder au savoir.[7] 

Aristote

Pour Aristote, la catharsis est l'épuration des passions qui se produit par les moyens de la représentation artistique : en assistant à une tragédie ou en recourant aux « mélodies qui transportent l'âme hors d'elle-même », le spectateur se libère de ses émotions et éprouve « un allègement accompagné de plaisir ». Si le terme de catharsis est souvent référé à la Poétique, on ne trouve néanmoins une définition développée de ce terme que dans La Politique d'Aristote, à propos de la musique :

« Nous voyons ces mêmes personnes, quand elles ont eu recours aux mélodies qui transportent l'âme hors d'elle-même, remises d'aplomb comme si elles avaient pris un remède et une purgation. C'est à ce même traitement, dès lors, que doivent être nécessairement soumis à la fois ceux qui sont enclins à la pitié et ceux qui sont enclins à la terreur, et tous les autres qui, d'une façon générale, sont sous l'empire d'une émotion quelconque pour autant qu'il y a en chacun d'eux tendance à de telles émotions, et pour tous il se produit une certaine purgation et un allègement accompagné de plaisir. Or, c'est de la même façon aussi que les mélodies purgatrices procurent à l'homme une joie inoffensive[8]. »

Bien qu'il renvoie à sa Poétique pour plus d'éclaircissements (« nous en reparlerons plus clairement dans notre Poétique »), il devait faire allusion au deuxième livre car le terme n'apparaît qu'une seule fois dans l'ouvrage qui nous est parvenu :

« La tragédie (...) est une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen de la narration, et qui par l'entremise de la pitié et de la crainte, accomplit la purgation des émotions de ce genre[9]. »

Aristote paraît surtout employer le terme en son sens médical, bien qu'il fasse également référence à des mélodies purgatrices, qui appartiennent probablement à des rites thérapeutiques. Le sens large que ce terme possède en grec, et ses connotations religieuses aussi bien que politiques traceront la voie à son interprétation ultérieure comme une purification morale. En s'identifiant à des personnages dont les passions coupables sont punies par le destin, le spectateur de la tragédie se voit délivré, purgé des sentiments inavouables qu'il peut éprouver secrètement. Le théâtre a dès lors pour les théoriciens du classicisme une valeur morale, une fonction édifiante. Plus largement, la catharsis consiste à se délivrer d'un sentiment encore inavoué. Ce sens large a donné lieu à un emploi particulier de ce terme en psychanalyse et plus largement encore en psychothérapie.

Interprétations de la catharsis

L'interprétation de ce passage très allusif est délicate et sujette à de nombreux débats. La question porte en particulier sur le mode de purgation qui a lieu : s'agit-il d'une purgation morale, ou Aristote a-t-il simplement dit que le mode de représentation fait en sorte que l'on ne ressent pas ces émotions au premier degré.

Entre les deux interprétations, la différence porte :

  • sur l'enjeu de la purgation : dans un cas, il s'agit de la morale, dans l'autre de la seule esthétique
  • sur la cause de la purgation : dans un cas, il s'agit des exemples montrés sur la scène, dans l'autre du seul dispositif de la représentation théâtrale.

Interprétation morale de la catharsis

Dans l'interprétation classique de la catharsis, elle est une méthode de « purgation des passions », ou purification émotionnelle, utilisant des spectacles ou histoires tragiques considérées comme édifiantes.

Utilisée notamment par le cinéma, le théâtre et la littérature, elle montre le destin tragique de ceux qui ont cédé à ces pulsions. En vivant ces destins malheureux par procuration, les spectateurs ou lecteurs sont censés prendre en aversion les passions qui les ont provoquées. Pour que cette catharsis soit possible, il faut que les personnages soient en imitation (mimêsis) des passions humaines, le meilleur exemple, pour Aristote, étant Œdipe Roi de Sophocle.

Interprétation esthétique de la catharsis

Certains auteurs[Qui ?] considèrent que la catharsis n'est pas un enjeu moral, mais exclusivement esthétique. Le spectateur ne se purge pas de ses émotions en voyant des exemples édifiants, mais c'est plutôt le dispositif scénique, le mode de la représentation, qui purge le spectateur de ses émotions. L'homme peut « prendre plaisir aux représentations » :

« [N]ous prenons plaisir à contempler les images les plus exactes de choses dont la vue nous est pénible dans la réalité, comme les formes d'animaux les plus méprisés et des cadavres [...][10]. »

Psychanalyse

En psychanalyse, la catharsis est un concept apparu pour la première fois en 1893 dans la « Communication préliminaire » qui servira de premier chapitre aux Études sur l'hystérie (1895) de Josef Breuer et Sigmund Freud. Il sert à désigner la prise de conscience par laquelle un sujet se remémore un évènement traumatique passé[11], le revit puis le dépasse dans le cadre d'une cure psychanalytique. La catharsis repose sur l'abréaction des affects liés au traumatisme, c'est-à-dire la décharge émotionnelle qui accompagne la prise de conscience. La catharsis est ainsi le processus, parfois émotionnellement violent, au travers duquel le sujet se libère du refoulement. La catharsis est le premier pas nécessaire d'une mise à distance, ou d'une objectivation du trauma qui peut aboutir à un véritable processus de perlaboration[12] de l’évènement, c'est-à-dire son intégration, par les moyens du langage, dans l'histoire du sujet.

Théâtre

L'idée de catharsis, telle qu'Aristote la formule dans sa Poétique, fait partie des concepts traversant l'histoire du théâtre. Les actions des personnages et leurs issues souvent funestes, dans la tragédie, susciteraient la crainte et la pitié et le spectateur se verrait alors allégé, purgé, des passions dont il vient de voir la représentation scénique. Cette mécanique cathartique a longuement été discutée, notamment par les dramaturges du XVIIe siècle.

Pour Racine, il s'agit d'une question morale, prise en charge non plus par la représentation mais par la virtuosité de l'écriture. C'est ce qu'il résume dans la préface de Phèdre :

[...] les moindres fautes y sont sévèrement punies ; la seule pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime même ; [...] et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C'est là proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer ; et c'est ce que les premiers poètes tragiques avaient en vue sur toute chose.

Corneille, quant à lui, se montre dubitatif quant à cette notion et à son mécanisme ; c'est ce qu'il exprime dans l'un de ses discours sur la poésie dramatique, en prenant l'exemple de la récéption du Cid par le public :

Cette pitié nous doit donner une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce trop d'amour qui cause leur infortune et nous les fait plaindre ; mais je ne sais si elle nous la donne, ni si elle le purge, et j'ai bien peur que le raisonnement d'Aristote sur ce point ne soit qu'une belle idée, qui n'ait jamais son effet dans la vérité[13].

On retrouve également une mise en cause du fonctionnement cathartique chez Bertolt Brecht, pour qui la catharsis est profondément liée avec l'identification du spectateur au personnage ; identification qu'il rejette absolument, au profit d'une mise à distance (Verfremdung) du spectateur. La catharsis n'y est plus alors ni une spécificité de la mimesis ou un trait de l'écriture dramatique : elle y est considérée comme une "« expérience affective » lors de laquelle l’activité intellectuelle du spectateur serait entièrement « épuisée »"[14].

Diverses réinterprétations poétiques de ce mécanisme cathartique continuent d'irriguer les dramaturgies contemporaines, que ce soit chez Edward Bond, Heiner Müller, Fabrice Melquiot ou Wajdi Mouawad[14].

Notes et références

  1. Brisson 2008, p. 294
  2. Jean-Michel Vives, « La catharsis, d'Aristote à Lacan en passant par Freud », Recherches en psychanalyse, no 9,‎ , p. 22-35
  3. Jean-Michel Vives, « La catharsis, d'Aristote à Lacan en passant par Freud », Recherches en psychanalyse, no 9,‎ , p. 22–35 (ISSN 1767-5448, lire en ligne)
  4. Platon, Le Sophiste (231b)
  5. « catharsis [grec] », sur robert.bvdep.com (consulté le 10 novembre 2016)
  6. Pierre Destrée, « Éducation morale et catharsis tragique », Les Études philosophiques, no 67,‎ , p. 518–540 (ISSN 0014-2166, lire en ligne)
  7. Henri Joly, Le renversement platonicien: logos, épistémè, polis, Vrin, (ISBN 9782711612109, lire en ligne)
  8. La Politique, traduction de Jean Tricot, Librairie philosophique J. Vrin, 1995, p. 584 (Livre VIII, 7, 1342a 10)
  9. Aristote, Poétique, 1449b28
  10. Aristote, Poétique, 1448b10
  11. Elisabeth Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, coll. « La Pochothèque », (1re éd. 1997) (ISBN 978-2-253-08854-7), p. 251 : « La réaction du sujet qui subit quelque dommage n'a d'effet réellement "cathartique" que lorsqu'elle est vraiment adéquate comme dans la vengeance. Mais l’être humain trouve dans le langage un équivalent de l’acte, équivalent grâce auquel l'affect peut être "abréagi" à peu près de la même façon ».
  12. Mondzain 2003, p. 120-130
  13. Pierre Corneille, Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire, (lire en ligne)
  14. a et b Catherine Naugrette, « De la catharsis au cathartique : le devenir d’une notion esthétique », Tangence,‎ , p. 88 (ISSN 1189-4563 et 1710-0305, DOI 10.7202/029754ar, lire en ligne)

Bibliographie

  • Aristote (trad. Odette Bellevenue et Séverine Auffret), Poétique, Mille et une nuits, , 95 p. (ISBN 978-2-842-051174). 
  • Pierre Pellegrin (dir.) (trad. Pierre Destrée), Aristote : Œuvres complètes, Éditions Flammarion, , 2923 p. (ISBN 978-2081273160), « Poétique ». 
  • Pierre Pellegrin (dir.) (trad. Pierre Chiron), Aristote : Œuvres complètes, Éditions Flammarion, , 2923 p. (ISBN 978-2081273160), « Rhétorique ». 
  • Luc Brisson (dir.), Platon, Œuvres complètes, Éditions Gallimard, (1re éd. 2006) (ISBN 978-2-0812-1810-9). 
  • Marie-José Mondzain, Le Commerce des regards, Éditions du Seuil, (ISBN 978-2-02-054170-1)
  • Jean-Michel Vives, « La catharsis, d'Aristote à Lacan en passant par Freud », Recherches en psychanalyse, Association Recherches en psychanalyse, vol. n° 9, no 1,‎ , p. 22-35 (DOI 10.3917/rep.009.0022)
  • Alain-Bernard Marchand, « Mimèsis et catharsis : de la représentation à la dénégation du réel chez Aristote, Artaud et Brecht », Philosophiques, Société de philosophie du Québec, vol. 15, no 1,‎ , p. 108-127 (DOI 10.7202/027038ar)