Socialisme à visage humain

Mémorial des victimes du communisme, Ujezd, Malá Strana, Prague.

Le socialisme à visage humain (en tchèque socialismus s lidskou tváří) est le programme annoncé par Alexander Dubček quand il devient président du Parti communiste tchécoslovaque en janvier 1968. Les évènements qui découlent de l'application de ce programme en République socialiste tchécoslovaque sont connus sous le nom de Printemps de Prague. Certaines idées de ce programme proviennent de l'Austromarxisme. Il a des équivalents en Italie (« eurocommunisme » du PCI) et au Japon (« communisme souriant » de Kenji Miyamoto[1]). Il prit fin lors de l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie, qui fut suivie de la « Normalisation » politique, sociale et économique du pays.

Contexte et élaboration

En juin 1967, le Congrès de l'Union des écrivains tchécoslovaques avait déjà dénoncé, à mots couverts bien sûr, la bureaucratisation, l'étouffement de la créativité, la « manque de confiance des autorités dans le peuple » (critique très grave pour un régime qui prétendait être une « démocratie populaire ») et l'« atmosphère kafkaienne » qui en découlait. Des copies des interventions circulaient en samizdat, ainsi que les versions intégrales d'œuvres introuvables, comme celles de Kafka (interdit dans son pays car jugé « pessimiste et décadent »), ou bien la pièce de théâtre « La Fête en plein air » (Zahradní slavnost) du jeune auteur Václav Havel. Le Parti unique communiste lui-même était en partie gagné par ce vent de contestation de l'ordre établi.

La désignation, controversée, d'Alexander Dubček à la tête du Parti découle du désir d'une majorité des hiérarques de la « nomenklatura » de donner des gages à la contestation pour éviter qu'elle n'enfle, tout en la contrôlant. Mais Dubček est sincèrement convaincu de la nécessité des réformes et va aller plus loin que prévu. Un « compte rendu détaillé des débats du Présidium du CC » commence à circuler officieusement à partir de mars 1968. Une phrase attire l'attention des lecteurs : « Au cours de la discussion, la réflexion sur la mise en œuvre de la politique du Parti a vu s’affronter le nouveau et l’ancien. Une première tendance s’est exprimée qui [...] ne tient pas compte du stade déjà atteint dans le développement socialiste de notre société et qui s’évertue à défendre des formes périmées de travail du Parti ; à ses yeux, les causes de nos défaillances sont avant tout des difficultés rencontrées dans la marche de l’économie, les insuffisances du travail idéologique, le manque de rigueur et les attitudes „libérales” sur le front idéologique, les effets de „manœuvres de diversion idéologique de l’Occident”. Pour cette tendance, il y a assez de démocratie comme ça à l’intérieur du Parti et dans le pays. Il se trouva même une voix » [celle d'Antonin Novotny, 1904-1975, premier secrétaire du PCT depuis quinze ans] « pour dire qu’il y aurait chez nous „un excès de démocratie” ». Cette phrase faisait allusion à la ligne politique devenue majoritaire dans le Présidium, qui prônait « ...un changement inéluctable des méthodes de direction du parti, afin de ménager un champ suffisamment large pour l’initiative et l’activité publique des groupes sociaux en tant que tels ». Alexandre Dubček était le chef de file de cette nouvelle position, qui, malgré des divergences de vue entre ses membres, adopte un programme commun en avril 1968. Ces textes suscitent un immense espoir, car le Parti unique y admet officiellement des « insuffisances, défaillances et difficultés » (brèche énorme dans la propagande officielle, suffisante pour ébranler la légitimité de la dictature et le contrôle totalitaire du régime sur la société). Mais déjà ils suscitent aussi des craintes, car la position de Novotny peut présager un « retour de bâton » répressif.

Principes

Au terme de ces débats internes, le Programme d’action proposé par Alexandre Dubček est adopté[2]. Il comporte un ensemble de mesures inspirées entre autres par l’économiste Ota Šik (qui enseignera plus tard à l’Université de Saint-Gall, en Suisse) ou par le journaliste Petr Uhl (qui deviendra après 1989 le chef de l’agence de presse tchécoslovaque), tous deux marxistes mais opposés au totalitarisme centralisateur :

  • sur le plan politique, des réformes structurelles du Parti communiste qui, tout en gardant de jure sa position de parti unique, démocratisent son fonctionnement, permettent de facto la constitution et l’expression de « courants », et tendent à « inverser le courant de l’autorité et de légitimité » (la souveraineté), qui devait désormais « s’écouler de la base vers le sommet »… ;
  • sur le plan économique, la diminution de la planification d’état, désormais réservée aux orientations macro-économiques et au commerce international, et une grande augmentation de l’autogestion avec utilisation sur le marché intérieur des mécanismes d’offre et de demande, afin d’ajuster la production aux besoins de la population… ;
  • sur le plan logistique, la fin de la censure, de l’écoute aléatoire et sans aucun contrôle juridique des conversations téléphoniques, de l’ouverture du courrier, du quadrillage territorial, institutionnel et professionnel systématique par la police politique « StB » ;
  • sur le plan social, une libéralisation des activités culturelles, des médias et surtout du droit des citoyens tchécoslovaques au déplacement sans autorisations et visas préalables (soit pour changer librement d’emploi, de domicile, de résidence à l'intérieur du pays, soit pour voyager dans et hors du pays, y compris dans les pays non-communistes).

C’était, en pratique, la fin non seulement du totalitarisme (tel que défini par Hannah Arendt) mais même de la dictature du Présidium sur le Parti, et du Parti sur la société ; le résultat fut d’une part un soutien massif de la population à la direction Dubček (qui manquera, vingt ans plus tard, à Mikhail Gorbatchev), mais d’autre part, sur le plan géopolitique (dont Dubček avait sous-estimé l’importance), une inquiétude croissante des gouvernements des deux « blocs » antagonistes de l’« Est » et de l’« Ouest » qui justifiaient l’un par l’autre leurs politiques militaro-industrielles, le second étant lui aussi confronté à des mouvements de contestation des guerres en cours ou de l’ordre établi.

Les principes de ce socialisme à visage humain furent publiés dans la presse tchécoslovaque de l’époque (comme Literarni Noviny ou Literarni Listy, revues de l’Union des écrivains, ou le journal économique Hospodarské Noviny) et parfois traduits à l’étranger (par exemple dans la revue française Les Temps modernes). Il faut noter qu’à la même époque, en URSS, Evseï Liberman et Vadim Trapeznikov proposaient les mêmes recettes, mais le fait que ces réformes purement techniques ne pouvaient s’accomplir sans renoncer au pouvoir totalitaire, inquiétait la « nomenklatura » (ou « bureaucratie » pour les marxistes, tant civile que militaire) autant qu’il donnait des espoirs aux populations et aux intellectuels qui, encouragés par la « déstalinisation », mettaient en cause le bilan du régime depuis plusieurs années déjà : au comité central tchécoslovaque d’avril 1963, Antonin Novotny avait été contraint de présenter un rapport sur les « violations des principes du parti et de la légalité socialiste à l’ère du culte de la personnalité ».

Suites

Jusqu'en avril 1968, le Socialisme à visage humain n’était qu’une « révolution de palais » de plus, au sein d’un régime qui ne remettait en question ni le principe du parti unique, ni son appartenance au bloc de l'Est (Pacte de Varsovie et Comecon). D’ailleurs Léonid Brejnev lui-même ne s’inquiétait pas outre-mesure : invité par Novotny à Prague en décembre 1967, il s’en était tenu à la position : « ce sont vos affaires intérieures », mais s’était tout de même rendu à Bratislava pour rencontrer Dubček et se faire une opinion. En mai, c’est l’intrusion inattendue de la population tchécoslovaque elle-même dans le jeu politique, qui déborda au-delà du programme du Socialisme à visage humain, inaugurant le « printemps de Prague », étouffé le , lorsque 400 000 hommes de troupe et 5 000 chars du Pacte de Varsovie envahirent la Tchécoslovaquie.

Entre la politique d’Imre Nagy en Hongrie en 1956, et celle de Mikhaïl Gorbatchev en URSS entre 1986 et 1991, le Socialisme à visage humain fut la deuxième des trois tentatives historiques de démocratiser le « communisme réel ». La faiblesse de la mobilisation internationale pour soutenir la lutte de la population tchécoslovaque face à la répression, cyniquement nommée « normalisation », compromit l’avenir du printemps de Prague, au grand soulagement des autres dirigeants du Bloc de l'Est, aux yeux desquels le succès d’une pareille formule aurait représenté un sérieux danger pour leurs pouvoirs et privilèges. Ainsi le « printemps de Prague » fut qualifié, par les pouvoirs de l’Est et les partis communistes de l’Ouest, d’« offensive menée par les réactions avec l’appui de l’impérialisme contre le parti et les bases du régime socialiste »[3], et par les pouvoirs de l’Ouest de « démonstration éclatante de l’impossibilité de démocratiser le communisme »[4].

Selon des analystes comme Andreï Amalrik[5] ou Hélène Carrère d'Encausse[6], en refusant d’adopter le Socialisme à visage humain et en choisissant de l’étouffer, les dirigeants du Pacte de Varsovie[7] ont voué à l’échec toute future tentative de réforme du « communisme réel », de sorte que celles de Mikhaïl Gorbatchev n’ont pu déboucher que sur la chute des régimes communistes en Europe[8].

Notes et références

  1. (en) D. MARTIN, « Kenji Miyamoto, 98, Leader of Japan’s Communist Party, Dies », The New York Times, 20/07/2007 et (en) Kyodo News, « Miyamoto, key postwar leader of JCP, dies at 98 », Japan Times, 19/07/2007.
  2. Dans une interview au journal communiste italien Unità du 19 décembre 1987, Dubček affirma qu’il existait d’importantes similitudes entre la perestroïka de Gorbatchev et le Printemps de Prague, similitudes qu’il attribuait à leurs « sources d’inspiration »
  3. Lettre envoyée à Dubček par cinq de ses homologues, dont Brejnev, réunis à Varsovie les 14 et 15 juillet 1968, et reprise par les média communistes.
  4. Revue « Pouvoirs » n° 45, Alain Besançon, Cornelius Castoriadis, Robert Charvin, Jean Elleinstein, Marc Ferro, Patrice Gélard, Annie Kriegel, Michel Lesage et Lilly Marcou : débat De Khrouchtchev à Gorbatchev, le système soviétique est-il réformable ?, pp. 115-130 sur [www.revue-pouvoirs.fr].
  5. Andreï Amalrik, L'Union soviétique survivra-t-elle en 1984 ?, Paris, Fayard, 1970 (OCLC 462991990)
  6. Hélène Carrère d'Encausse, L'Empire éclaté, Flammarion 1978
  7. À la seule exception du roumain Nicolae Ceaușescu alors jeune dirigeant, qui finit aussi par abandonner toute trace de Socialisme à visage humain six ans plus tard, pour inaugurer à son tour lors du onzième congrès de son parti une « ligne dure ».
  8. « Pouvoirs » n° 45, Op. cit..

Voir aussi

Sources

  • Karel Bartošek, Les Aveux des archives, Prague-Paris-Prague, 1948-1968, Seuil, Paris, 1996
  • Jiři Hajek, Dix ans après, Seuil 1978,
  • Ludwik Vaculik, Les deux mille mots, déclaration de principes du socialisme à visage humain.