Shoah au Luxembourg

Shoah au Luxembourg
Défilé nazi en 1941 devant la synagogue de Luxembourg,  détruite en 1943.
Défilé nazi en 1941 devant la synagogue de Luxembourg, détruite en 1943.

Type Génocide
Organisateur Nazi Swastika.svg Troisième Reich
Date 1941-1944
Bilan
Morts 1220[Note 1]

La Shoah au Luxembourg recouvre les persécutions, les déportations et l'extermination subies par les Juifs durant la Seconde Guerre mondiale au Luxembourg[1].

Invasion du Luxembourg

Article détaillé : Invasion du Luxembourg en 1940.

Le , l'Allemagne nazie mettant en œuvre son Plan Jaune (Fall Gelb), viole la neutralité du Luxembourg et envahit son territoire. La Grande Duchesse Charlotte et le gouvernement Dupong fuient vers la France puis l'Angleterre. Les Nazis considèrent que le territoire du Luxembourg fait partie intégrante du Grand Reich allemand et l'annexent officiellement en [2]. La jeunesse luxembourgeoise est alors enrôlée de force dans les unités allemandes. Ceci déclenche des grèves qui sont durement réprimées par l'occupant. De nombreux Luxembourgeois rallient Londres pour servir au côté des Belges dans la Brigade Piron. Après avoir placé le pays sous une administration militaire, Hitler nomme un gauleiter à la tête du Gau de Coblence-Trèves (Gau Koblenz-Trier), Gustav Simon. Il prend ses fonctions le . En septembre, les premières ordonnances antisémites entrent en vigueur[3].

Populations juives au 10 mai 1940

Établir quelle était la population juive au Luxembourg aux premières heures de la guerre n'est pas une chose aisée, le dernier recensement de la population remontant au . A cette époque, 3144 personnes étaient réputées être de confession israélite dont 870 citoyens luxembourgeois, soit 1,1% de la population luxembourgeoise de 1935. En 2009, une commission est chargée d'établir de la manière la plus précise possible cette population au . Elle établit ainsi un fichier [Note 2] reprenant entre autres les noms, prénoms, domicile, lieu de déportation et le cas échéant, la date de décès ou la survivance à la guerre. L'objectif est de retrouver les ayants droit en vue de restituer les avoirs spoliés par les Nazis[1].

Population juive sur le territoire luxembourgeois[4]
Populations juives 1935 1940
Nombre % Nombre %
Juifs luxembourgeois 870 27,7 1005 25,7
Juifs non-luxembourgeois 2274 72,3 2902 74,3
Total 3144 100 3907 100

Cette étude revoit un peu à la hausse les estimations de Paul Cerf  de 1986 qui mentionne le chiffre de 3700 Juifs[5] et est compatible avec les vues de Georges Als[6] qui situe la population juive entre 3500 et 4000 personnes dont 1005 ressortissants luxembourgeois.

Du au (date à laquelle les Allemands interdisent l'émigration), environ 2500 juifs ont quitté le territoire pour gagner la zone libre de la France, la Suisse et d'autres territoires laissés libres par l'occupant. Plus de 500 d'entre eux sont repris et déportés via la France ou la Belgique[2].

CdZ-Gebiet Luxemburg

Du au , le Luxembourg avait tout d'abord été placé sous une administration militaire (Militärverwaltung) dirigée par Walter von Reichenau. Le le Gauleiter Gustav Simon est nommé et le Luxembourg est placé sous son administration civile (CdZ-Gebiet Luxemburg ). Gustav Simon dépend de l'administration militaire à Bruxelles. Le Luxembourg est alors rattaché au district de Trêves, dirigé par Heinrich Christian Siekmeier .

Ordonnances allemandes et mesures antisémites

Plaque commémorative à l'emplacement de l'ancienne Synagogue de Luxembourg  détruite en 1943.

Le , le gauleiter Gustav Simon fait paraître des ordonnances par lesquelles le Luxembourg se voit appliquer les lois de Nuremberg de 1935 et les mesures économiques anti-juives de 1938. La Gestapo somme les Juifs de quitter le territoire dans les quinze jours. Néanmoins, la mesure n'est finalement pas adoptée suite à l'intervention du Consistoire israélite de Luxembourg, qui propose de se charger de l'émigration des Juifs. Le , de nouvelles ordonnances concernent les avoirs des Juifs, d'abord l'or et les titres puis le , l'argent liquide qu'ils doivent déposer dans certaines banques. Ils ne peuvent retirer que 250 reichsmarks par mois. En est instaurée l’Abteilung IV A (Juden und Emigrantenvermörgen) dépendant directement du RSHA à Berlin. Le , les biens des Juifs ayant émigré sont saisis avec effet rétroactif pour les familles ayant quitté le territoire depuis le . Le , la spoliation concerne également les Juifs résidant encore sur le territoire. Le , la Synagogue d'Esch-sur-Alzette est démolie. En juillet, la Synagogue de Luxembourg  est profanée (elle est détruite en 1943). Le , une nouvelle ordonnance exclu totalement les Juifs de la sphère publique[3]. Ils doivent porter un brassard jaune au bras gauche.

Villa Pauly , siège de la Gestapo, Boulevard de la Pétrusse  à Luxembourg

En , la Gestapo, qui avait expulsé la communauté et transformé le couvent de Cinqfontaines (Fünfbrunnen), y ouvre une maison de triage et de rassemblement pour les juifs du Luxembourg avant de les déporter dans les camps d'extermination de Theresienstadt, Litzmannstadt, Sobibor et Auschwitz[7]. La Jüdisches Altersheim (maison de retraite juive), comme la désignait l'occupant, ne pouvait contenir qu'une centaine de personnes. Très vite, elle accueille 400 personnes, pour la plupart âgées et malades[3].

Le , cent Juifs sont envoyés aux travaux forcés dans des carrières à Nennig, sur les chantiers de l'autoroute de l'Eifel ou dans les usines Paul Wurth[3].

Le , le port de l'étoile juive leur est imposé[3]. Le , sur ordre d'Heinrich Himmler, il ne leur est désormais plus possible d'émigrer.

Le , le premier convoi de la déportation des Juifs du Luxembourg quitte le territoire pour le Ghetto de Łódź. Le lendemain, la presse de propagande nazie déclare le pays judenfrei. Six autres convois quittent le Luxembourg, jusqu'au , date du dernier convoi vers Theresienstadt. 475 juifs ont été déportés via Drancy et 90 via le Camp de rassemblement de Malines. Au total, 1289 personnes sont déportées, seules 69 survivent à la guerre[4].

Convois de la déportation des Juifs du Luxembourg

Monument commémoratif à Cinqfontaines.
Convois de la déportation[4]
Date des convois au départ du Luxembourg Déportés Survivants Destination
1 327 12 Ghetto de Łódź puis Chełmno
2 24 0 Izbica (Lublin)
3 24 0 Auschwitz
4 24 2 Theresienstadt
5 157 11 Theresienstadt
6 99 18 Theresienstadt
7 9 1 Theresienstadt
Total 664 44
+ Juifs déportés via Drancy 475 20
+ Juifs déportés via le Camp de rassemblement de Malines 90 5 Auschwitz
+ Déportés hors convois 13 0
+ Disparus 47 0
Total général 1289 69

Libération

Le Luxembourg est libéré par les alliés le .

Procès et jugements

A la fin de la guerre, la justice luxembourgeoise ouvre 162 procès pour juger les criminels nazis. Il y a 44 condamnations à mort, 15 acquittements et 103 renvois. 5242 faits de collaboration font l'objet de poursuites par les tribunaux luxembourgeois et dans douze cas, la condamnation à mort est prononcée[8].

Gustav Simon est arrêté le . Il est incarcéré à la prison de Paderborn en attente de son transfert et de son procès pour crimes de guerre au Luxembourg. Pour échapper à la justice, il se pend dans sa cellule le . Sa dépouille est ramenée au Luxembourg pour identification. Son adjoint Heinrich Christian Siekmeier  est condamné à sept années de réclusion[8]. Fritz Hartmann , le chef de l'Einsatzkommando de la police de sécurité du service de sécurité à Luxembourg est condamné à mort, gracié et renvoyé en Allemagne en 1957 ; son adjoint Walther Runge est condamné à mort par contumace et n'est jamais inquiété[9]. Josef Ackermann , qui était responsable de l'aryanisation, est reconnu coupable et libéré dans les années 1950.

Richard Hengst (1903-1982), commissaire de la ville de Luxembourg (Stadtkommissar der Stadt Luxemburg) de à , avait en charge la police et le Sicherheitsdienst. Il est arrêté le par les Soviétiques et emprisonné, puis libéré en raison de ses blessures de guerre en . Le Luxembourg ne le poursuit pas.

Responsabilités et reconnaissances officielles

En 2009, sous la présidence de Paul Dostert , une commission spéciale pour l'étude des spoliations des biens juifs au Luxembourg pendant les années de guerre 1940-1945 remet son rapport. Il ne fait qu'effleurer une éventuelle collaboration de l'appareil administratif resté en place tandis que le gouvernement optait pour l'exil[10].

En 2011, Vincent Artuso défend une thèse de doctorat au Luxembourg et à la Sorbonne à Paris. Il transmet également un rapport final à Xavier Bettel[11]. Vincent Artuso met en exergue

« le rôle et la «lourde responsabilité» de la Commission administrative (CdZ) qui, après l’exil du gouvernement et de la famille grand-ducale ayant rejoint les Alliés en mai 1940, ne se considérait pas comme «le représentant» de ce dernier mais comme son «successeur»[12]. »

Suite à ce rapport, le gouvernement luxembourgeois présente officiellement ses excuses au peuple juif en 2015.

Le déni de la Shoah est désormais une infraction pénale au Luxembourg (art. 457-3 du code pénal).

Commémorations

Mémorial de la déportation à Hollerich.

Depuis 1946, le memorial day of holocaust victims se déroule au Luxembourg le 10 octobre. Depuis 2009, le Luxembourg comme la plupart des pays européens commémore le souvenir des victimes de la Shoah le 27 janvier, date de la libération d'Auschwitz. Depuis 2007, le ministère de l'éducation luxembourgeois organise en janvier un événement commémoratif dans toutes les écoles[réf. souhaitée].

Le , un mémorial est inauguré à Cinqfontaines en mémoire des victimes de la Shoah. Des commémorations y sont organisées chaque premier dimanche de juillet.

En 1996 est inauguré dans l'ancienne gare d'Hollerich le Mémorial de la Déportation, en souvenir de la déportation des Juifs, de la conscription forcée et des combattants de la résistance.

Depuis 2003, le Luxembourg fait partie de l'Organisation internationale de coopération pour la perpétuation et l'étude de l'holocauste (ITF).

Témoins de la Shoah au Luxembourg

  • Robert Krieps (1922-1990), homme politique luxembourgeois.
  • Alfred Oppenheimer , il témoigne au procès d'Eichmann en 1961[13]
  • Robert Serebrenik , rabbin, il témoignera également lors du procès d'Eichmann.

Juste parmi les nations

Le , Victor Bodson, ancien ministre de la justice et président de la Chambre des députés luxembourgeois a été reconnu Juste parmi les nations par l'Institut Yad Vashem. Durant la Seconde Guerre mondiale, il a mis en place une filière d'évasion qui permit de sauver une centaine de Juifs[14]. Il est le seul Luxembourgeois à avoir reçu cette reconnaissance.

Notes et références

Notes

  1. sur 1289 déportés (dont 475 via Drancy et 90 via le Camp de rassemblement de Malines)
  2. (CDRR:popjuive 1939-1945)

Références

  1. a et b Paul Dostert  (président), La spoliation des biens juifs au Luxembourg 1940-1945, rapport final, Commission spéciale pour l'étude des spoliations des biens juifs au Luxembourg pendant les années de guerre 1940-1945, Luxembourg, juin 2009
  2. a et b « Luxembourg », United States Holocaust Memorial Museum (consulté le 11 mai 2013)
  3. a, b, c, d et e Shoah au Luxembourg, Service information et presse du gouvernement du Grand-Duché du Luxembourg, juillet 2005 [PDF]
  4. a, b et c Centre de documentation et de la recherche sur la résistance (CDRR)  - dissout en 2016.
  5. Paul Cerf , l'étoile juive au Luxembourg, Luxembourg, 1986.
  6. Georges Als, Effets démographiques et économiques de la Seconde Guerre mondiale au Luxembourg: bilan 1940-1973, in Letzbuerger Land, 20, 1973, n°23, p. 3
  7. (de) (fr) Jürgen Michael Schulz, « Fünfbrunnen », in: Lieux de mémoire au Luxembourg. Erinnerungsorte in Luxemburg, 2008, 2e éd., p. 203-208 ; S. Kmec, B. Majerus, M. Margue, P. Peporte, éditeurs. éditions Saint-Paul, Luxembourg. (ISBN 978-2-87963-705-1) (OCLC 243860400)
  8. a et b Emile Krier: Luxemburg am Ende der Besatzungszeit und der Neuanfang, Regionalgeschichte.net, abgerufen 16. November 2016
  9. Änder Hohengarten: Die nationalsozialistische Judenpolitik in Luxemburg. 2004, S. 27.
  10. Maurice Ficks, interview de Steve Kayser, La «machinerie» de l'Holocauste au Luxembourg, Luxemburger Wort
  11. Vincent Artuso, Rapport final:La « Question juive » au Luxembourg (1933-1941), L’Etat luxembourgeois face aux persécutions antisémites nazies remis à Xavier Bettel, premier ministre, le 9 février 2015.
  12. Véronique Poujol, Lumière sur la collaboration, Maison Moderne, mars 2015
  13. (session 68 (17:20 - en allemand)).
  14. Yad Vashem database consultée, le 4 mars 2018

Voir aussi

Articles connexes

Bibliographie

  • Georges Als, Effets démographiques et économiques de la Seconde Guerre mondiale au Luxembourg: bilan 1940-1973, in Letzbuerger Land, 20, 1973, n°23.
  • Vincent Artuso, La collaboration au Luxembourg durant la Seconde Guerre mondiale (1940-1945). Accommodation, Adaptation, Assimilation, Frankfurt a.M. et al., Peter Lang, 2013 (Études luxembourgeoises; 4). (ISBN 978-3-631-63256-7)
  • Paul Cerf , l'étoile juive au Luxembourg, Luxembourg, 1986.
  • Paul Dostert  (dir.), La spoliation des biens juifs au Luxembourg 1940-1945, rapport final, Commission spéciale pour l'étude des spoliations des biens juifs au Luxembourg pendant les années de guerre 1940-1945, Luxembourg, juin 2009.

Liens externes