Scandale des décorations

Jules Grévy, président de la République au centre du scandale.

En France, le scandale des décorations est un scandale politico-financier de trafic de décorations qui éclaboussa le président de la République Jules Grévy et le contraignit à la démission le [1]. Il ne faut pas confondre cette affaire avec celle du trafic des décorations de 1926 impliquant un fonctionnaire, Marcel Ruotte[2],[3].

Les faits

Fin , Henriette Boissier, retirée depuis peu de la prostitution active en maison close, entre dans un commissariat parisien. Nourrissant un profond ressentiment à l'encontre des deux mères maquerelles (la dame Limouzin et la dame Ratazzi) sous la houlette desquelles elle a travaillé, elle se venge et raconte à la police que, dans les lupanars de ces tenancières, le commerce de charmes couvre en fait bien d'autres trafics. Convoquées par la police, les deux maquerelles doivent révéler à la brigade des mœurs, sous peine de fermeture de leurs établissements et d'emprisonnement, la nature de ces trafics. Elles reconnaissent ainsi que, dans le secret de leurs boudoirs, des personnalités négocient à prix d'or des honneurs. Le , le préfet de police, agissant en vertu de l'article 10 du Code d'instruction criminelle, ouvre une enquête. Celle-ci progresse rapidement et met en cause le général Caffarel accusé de monnayer des décorations militaires et de favoriser des concurrents dans l'attribution de marchés militaires. Convoqué par le préfet de police, Caffarel avoue. Le ministre de la Guerre préfère étouffer l'affaire en plaçant le général à la retraite anticipée, sans poursuites judiciaires[4].

Le scandale éclate le lorsque Le XIXe siècle (journal proche du boulangisme), sous la plume de Portalis, son directeur, révèle l'existence d'un trafic de décorations, sous le titre « La Légion d'honneur à l'encan ». Ce scandale, que la presse baptise « l'affaire des décorations », devient une affaire politique lorsque l'enquête révèle que le trafic de décorations est orchestré, depuis l'Élysée, par Daniel Wilson, député d'Indre-et-Loire et gendre du président de la République Jules Grévy. Wilson a en effet utilisé son influence pour négocier des participations d'hommes d'affaires dans ses entreprises en échange de l'obtention de décorations. Il a revendu depuis un bureau de l'Élysée des milliers de décorations — notamment la Légion d'honneur pour 25 à 100 000 francs[5] de l'époque — pour verser des subventions à des journaux de province[6]. Parmi ses complices, on compte le général Caffarel, le général comte d'Andlau, sénateur de l'Oise, et les deux maquerelles qui ont fait les révélations à la brigade des mœurs. L'instruction, confiée à un juge réputé intègre, M. Atthalin, met également en cause des intermédiaires et rabatteurs louches des deux sexes, qui se retranchent derrière les deux personnages influents du trafic, le général d'Andlau et Daniel Wilson[7].

Conséquences

La rue, les journalistes, la classe politique mais surtout Georges Clemenceau et Jules Ferry utilisent cette affaire pour s'acharner sur le président Jules Grévy et le poussent à la démission le 2 décembre après un vote du Parlement. Sadi Carnot lui succède, obtenant une majorité de suffrages notamment parce qu'en tant que ministre des Finances, il a refusé des recommandations de Wilson[8]. Après avoir vainement tenté de préserver Jules Grévy, le président du Conseil Maurice Rouvier remet sa démission à son successeur.

Le procès en correctionnelle commence le 18 février 1888, et se termine le 3 mars, par la condamnation pour escroquerie de Madame Limouzin à six mois de prison, de Caffarel à 3 000 francs d'amende et Wilson à deux ans de prison, 3 000 francs d'amende et cinq ans de privation de ses droits civiques. Ce dernier, dont l'immunité parlementaire a été levée, fait appel un mois plus tard et est acquitté, les juges considérant que le délit d'escroquerie n'est pas constitué puisqu'il a bien utilisé de son influence pour faire obtenir de vraies décorations. En novembre 1888, Wilson rejoint les bancs des députés à la Chambre, indifférent aux quolibets et à l'opprobre de ses collègues, et est réélu en 1893 et en 1896[9].
Le constat de l'absence de loi interdisant ce type de trafic entraîne la création d'une incrimination spécifique permettant de le réprimer : le trafic d'influence[10].

Références culturelles

L'affaire ayant profondément choqué l'opinion publique, elle a donné lieu à des chansons et des caricatures.

Ferblanterie de Caran d'Ache

Le caricaturiste Caran d'Ache en a tiré une série de dessins satiriques, publiés par L'Assiette au beurre sous le titre de Ferblanterie, c'est-à-dire du commerce d'objets en fer-blanc.

Ah ! Quel malheur d'avoir un gendre

Une chanson satirique, écrite par Émile Carré au moment du scandale, multiplie les jeux de mots pour nommer les protagonistes de l'affaire[11]. En voici les paroles :

J'suis un honnête père de famille
ma seul' passion, c'est l'jeu d'billard
Un blond barbu, joli gaillard
Une fois m'demand la main d'ma fille
Nini, qui s'déssèchait d'attendre
Un parti, m'dit « papa, j'le prends »
Y sont mariés, mais c'que j'men r'pens !
Ah quel malheur d'avoir un gendre

D'abord y s'fit donner un poste
Grâce auquel il put à propos
En s'affranchissant des impôts
Ne rien affranchir à la poste
Un jour il voulut s'en défendre,
À Tours et dans les alentours
Mais il en fut pour son discours !
Ah quel malheur d'avoir un gendre !

Sous c'nom : podvins et compagnie
Mon gendre ouvrit des magasins
S'associant à des « limousins »
Pour exploiter un fond d'merc'rie
A sa boutique y s'chargeait d'vendre
Rubans, faveurs, ah quel cam'lot
Maintenant, son commerce est « dans l'eau
Ah quel malheur d'avoir un gendre

Moi, j'suis pur et bon d'ma personne,
On m'appelle même papa clément
Mon gendre n'peut pas en dire autant,
Maintenant qu'son nom dans la « vill'sonne »
Comme un nom qu'on n'peut pas entendre
Sans dire : enlevez-le, il n'en faut plus
J'crois qu'il est fini … comme paulus !
Ah quel malheur d'avoir un gendre !

ma fille qu'aime pas les « cafards, elle »
Et craint qu'y ne nuisent à son mari
Pendant qu'mon gendre à son « gré vit »
Sur lui veille et fait sentinelle
Que d'tours il fait sans s'laisser prendre !
L'impudent pour les « fair'bravait »
Tout ! Jusqu'à la plainte du parquet
Ah quel malheur d'avoir un gendre !

Avec lui, j'en ai vu de grises !
Fallait qu'jemploie à chaque instant
Mon nom, mon crédit, mon argent
A réparer toutes ces sottises
Dans ma caisse, à force d'en prendre ,
Avec un sou, s'il me laissait ,
J'vous d'mand' c'que « mon sou vaudrait »
Ah quel malheur d'avoir un gendre[12] !

Notes et références

  1. Jean-Marie Mayeur, Les débuts de la Troisième République, 1871-1898, Seuil, 1973, p. 171.
  2. André Bessière, Il était une fois la Légion d'honneur : De la croix des braves au ruban rouge, L'Harmattan, , 270 p. (lire en ligne), p. 207.
  3. « Une affaire de trafic de décorations », Le Petit parisien,‎ (lire en ligne).
  4. Jean-Paul Lefebvre Filleau, Les scandales de la IIIe République, Safed Editions, , p. 26-27.
  5. Soit 300 000 euros actuels.
  6. Maurice Toesca, Le scandale des décorations, Mame, , p. 26.
  7. Jean-Paul Lefebvre Filleau, Les scandales de la IIIe République, Safed Editions, , p. 28.
  8. Jean-Marie Mayeur, Les débuts de la Troisième République, 1871-1898, Seuil, 1973, p. 172.
  9. Maurice Toesca, Le scandale des décorations, Mame, , p. 158.
  10. Geneviève Giudicelli-Delage, Droit pénal des affaires (6e édition), Dalloz, 2006.
  11. France Vermillat et Pierre Barbier, CD Histoire de France par les chansons.
  12. On trouvera le texte dans La France du XXe siècle : Documents d'histoire de Christophe Prochasson et Olivier Wieviorka, disponible au Format Kindle, et on l'entendra sur Youtube.