Rudolf Slánský

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Rudolf Slánský
Rudolf Slánský.jpg
Biographie
Naissance
Décès
(à 51 ans)
Prague
Nom de naissance
Rudolf Salzmann
Nationalité
Activité
Conjoint
Josefa Slánská ()
Enfant
Rudolf Slánský ()
Autres informations
Parti politique
Condamné pour
Condamnation
Distinctions
Order of Socialism () ()
Rudolf Slánský

Rudolf Slánský ( à Nezvěstice près de Plzeň3 décembre 1952 à Prague) est un militant communiste, homme politique et secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque après la Seconde Guerre mondiale. Il est exécuté à la suite des procès de Prague.

Débuts

Slánský reçoit son éducation à l’Académie de commerce de Plzeň. Après la Première Guerre mondiale, il rejoint Prague et un club d'inspiration marxiste. Au moment de sa création (sécession d'avec le Parti socialiste) en 1921, il s'inscrit au Parti communiste tchécoslovaque. À partir de 1924, il est journaliste de journaux de parti, obtenant son baptême prolétarien dans la ville industrielle d'Ostrava où il devient secrétaire régional du parti[1].

C'est à Ostrava que son amitié s'est développée avec le futur chef du parti, Klement Gottwald. Lorsque Gottwald s'empare du pouvoir au cinquième congrès du parti, Slansky en est l'un des principaux bénéficiaires. Il est nommé au nouveau comité central et au bureau politique et devient secrétaire du parti pour Prague[1].

De 1929 à 1935, Slánský vit dans la clandestinité en raison du caractère illégal du Parti communiste qui n'est autorisé à participer aux élections en tant que parti qu'en 1935. Slánský et Gottwald sont alors tous deux élus à l'Assemblée nationale.

Ils ne restent pas député longtemps : en 1939, à la suite de l'invasion de la Tchécoslovaquie par le Reich, Slánský qui est juif et communiste fuit le pays en direction de l'URSS. De là, il travaille à radio Moscou dans les émissions destinées à la Tchécoslovaquie. À Moscou, il lie des liens avec les apparatchiks communistes et se familiarise aussi avec les méthodes parfois brutales pour imposer la discipline au sein du parti. Il participe contre la Wehrmacht à la bataille de Moscou entre 1941 et 1942.

En 1943, sa petite fille Naďa (Nadia) est enlevée alors qu'elle joue dans un parc avec son frère aîné, Rudolf junior. Ni Naďa, ni ses ravisseurs ne seront jamais retrouvés.

Alors qu'il est en Russie, Slánský organise la Résistance tchécoslovaque et participe à la libération de la Slovaquie en 1944. C'est lors de cette lutte du soulèvement national slovaque au milieu de l'année 1944 qu'il échappe aux troupes allemandes dans les montagnes - fuite au cours de laquelle Jan Šverma, le chef du parti - meurt. Slánský retourna en Tchécoslovaquie à la suite de l'Armée rouge victorieuse[1].

Au pouvoir

En 1945, Slánský coopère avec le gouvernement en exil d'Edvard Beneš à Londres. L'ex-président tchécoslovaque y prépare un gouvernement de coalition. Slánský devient secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque au huitième congrès du parti en mars 1945 ainsi que vice-premier ministre du gouvernement de coalition alors que Klement Gottwald devient président du parti un poste honorifique (1945-1953) et Premier ministre (1945-1948) du gouvernement de coalition de la Tchécoslovaquie.

En février 1948, le coup de Prague donne les pleins pouvoirs aux communistes. Celui-ci a été pleinement réussi grâce au génie managérial et organisationnel de Slánsky qui est alors au zénith de son pouvoir[1].

Aussi, la chute de Slánský est-elle d'autant plus surprenante qu'il est « un stalinien pleinement dévoué depuis ses premiers moments en politique » et que du début des années 1920, lorsque le parti a vu le jour, jusqu'à son arrestation, il est impatient et désireux d'imiter la ligne qui vient de Moscou[1].

Selon certains historiens, Staline désire une obéissance totale et menace de purge les « communistes nationaux ». Gottwald, craignant pour son propre futur, aurait alors décidé de sacrifier Slánský. Selon d'autres spécialistes, c'est la rivalité croissante entre Gottwald et Slánský, surtout après le coup de février 1948, qui explique la défaveur de Slánský qui place ses hommes à des postes clés de l'appareil d'État mais qui viole le pouvoir de Gottwald.

Ce sont, tout d'abord, deux proches de Slánský, Otto Šling et Bedřich Reicin, qui sont accusés de crimes contre le parti. Slánský laisse faire. Puis les projecteurs se braquent sur lui et lui font porter le blâme sur des problèmes économiques et industriels, le coupant ainsi du soutien populaire. Il n'en reçoit pas moins l'Ordre du socialisme, la plus haute distinction, le et le livre de ses discours est en passe d'être publié sous le titre de Vers la Victoire du socialisme.

Chute et procès

Article détaillé : Procès de Prague.

Le 24 novembre 1951, Slánský et treize autres personnes sont arrêtés et accusés de titisme. Le même jour, les membres du Politburo sont informés de son arrestation et, le 25 novembre, le Bureau du Comité central du Parti communiste est convoqué. À ce moment-là, ses participants apprennent l'existence d'une lettre intitulée Velký metař (Velký metař, le « Grand balayeur », était le nom de couverture de Rudolf Slansky), qui est la raison immédiate de l'action de nuit éclair qui a mené à l'arrestation des suspects[2]. Selon les historiens, cette lettre aurait été créée par les services du général František Moravec nommés OKAPI travaillant alors en liaison avec les services secrets américains du Counter Intelligence Corps[2]. Aucun des présents ne doutait de l'authenticité de la preuve. Seul Zdeněk Fierlinger déclara que la lettre pourrait être une provocation. Mais il resta seul et sa remarque disparut dans un débat où chacun soulignait les défauts du caractère de Slansky et de ses méthodes de travail[2].

Rapidement, la langue de bois du parti charge Slánský d'une conspiration avec les puissances occidentales pour renverser le socialisme et affirme que sa punition exemplaire rachèterait les meurtres par les Nazis des communistes Jan Šverma et Julius Fučík durant la Seconde Guerre mondiale.

Slánský est blessé de cette accusation de titisme de la part de ses anciens partenaires, Klement Gottwald et Antonín Zápotocký, et de compromission avec la bourgeoisie. Slánský et ses coaccusés se sont fait des ennemis dans les rangs des membres du Parti communiste, du gouvernement et surtout du Bureau politique du Parti communiste.

En prison, Slánský est torturé et il tente de se suicider. Il est en fin de compte forcé de s'accuser publiquement lors du procès de crimes contre l'État et contre le parti. Il répond trois heures trois quarts devant le tribunal. Il se déclare responsable indirectement de la mort de Jan Šverma, avoue qu'il voulait « renverser l'établissement démocratique du peuple en Tchécoslovaquie au service de l'impérialisme américain », allant même jusqu'à s'accuser vouloir attenter à la vie de Klement Gottwald[3]. Il requiert pour lui-même la peine de mort. La peine est acceptée par les jurés, le rédacteur en chef de Rudé Právo, André Simon, ayant même exigé plusieurs fois lors de l'audience la peine de mort[3].

Analyses

L'opposition entre Slánský et Gottwald est à peine satisfaisante pour expliquer qu'un homme aussi haut placé au sein de l'appareil du Parti communiste soit soupçonné, emprisonné et exécuté. Aussi plusieurs hypothèses ont été évoquées à ce sujet.

Premièrement, la « piste hongroise » affirme que la chute de Slánský est provoquée par le procès de László Rajk, chef de la diplomatie hongroise et grand rival du chef du gouvernement, Mátyás Rákosi qui, stalinien pur et dur, aurait invité Klement Gottwald à chercher un « Rajk tchécoslovaque ». Cette hypothèse a un point faible : on ne comprend pas pourquoi Rákosi insisterait à un tel point pour élargir l'enquête en Tchécoslovaquie. En revanche, l’exemple Rajk a pu conforter Gottwald sur la « faisabilité » d'une victoire judiciaire.

Deuxièmement, la « piste soviétique » : au début des années cinquante, rien, dans le Bloc de l'Est, ne pouvait se faire sans le consentement des autorités soviétiques. La théorie soviétique explique le caractère antisémite du procès et pourquoi la majorité des condamnés était d'origine juive, au moment même où l'Union soviétique changeait sa politique à l'égard d’Israël. La Tchécoslovaquie a été particulièrement touchée par ce changement de position et cherchait à se « refaire une virginité » aux yeux des Soviétiques, car elle avait livré des armes à Israël.

Selon la troisième piste dite « américaine », la CIA, voulant écarter les communistes nationaux pour les remplacer par les communistes pro-soviétiques qui inciteraient le peuple à la révolte, aurait sciemment compromis Slánský et ses acolytes.

L'historien Jiří Šolc (1932–2010) dans les années 1990 a montré que derrière le lancement de l'opération contre Slánský ne se tenaient pas les services secrets soviétiques ou tchécoslovaques comme on l'avait longtemps supposé mais les services du général Moravec. Moravec n'avait pas informé le siège de la CIA à Washington de l'opération. En cas de succès, il espérait que le prestige en rejaillirait sur l'OKAPI - les services secrets de l'émigration tchécoslovaque -[2]. L'activité de l'OKAPI était d'assister l'Agence de renseignement et le Département d'État américain et avait pour but de déstabiliser le système politique de la Tchécoslovaquie après le coup d'État de février 1948[2].

František Ostrý et les hommes de l'OKAPI avaient remarqué que, lors de la célébration de son cinquantième anniversaire le 31 juillet 1951, Rudolf Slánský n'avait pas reçu de télégramme de félicitations de Moscou. Des soupçons naquirent que Slánský aux yeux de Staline perdait sa position, soupçons qui se confirmèrent en certitude après son renvoi du poste de secrétaire général du Comité central du PCT en septembre 1951[2]. Le major František Ostrý à la tête du commandant de l'OKAPI eut alors l'idée de profiter de la situation difficile de Slánský et de lui offrir une évasion vers l'Ouest. Sur la proposition d'Ostrý fut lancée l'opération, qui plus tard fut nommée le « Grand balayeur »[2]. La lettre préparée par Ostrý fut néanmoins interceptée par les services secrets tchécoslovaques. Les services secrets soviétiques rapidement informés envoyèrent Anastase Mikoyan présenter à Klement Gottwald la volonté de Staline d'arrêter Rudolf Slánský immédiatement afin d'éviter qu'il ne se réfugie à l'Ouest. Gottwald, un moment hésitant devant l'absence de preuve, se décida à la lecture de la lettre rédigée par l'OKAPI[2]. Quand le 27 novembre 1951, la radio tchécoslovaque annonça l'arrestation de Slansky, le général Moravec, conscient du désagrément, écrivit rapidement à Washington au sujet de l'opération ratée qu'ils avaient eux-mêmes menée. Moravec et Ostry furent tous deux réprimandés en mai 1952, les Américains contrôlant par la suite plus étroitement les opérations de l'OKAPI[2].

L'historien Petr Blažek précise que la lettre de l'OKAPI est arrivée au moment opportun. Le procès contre Slánský était déjà en préparation et suivait le procès fabriqué de l'ancien ministre hongrois de l'Intérieur et des Affaires étrangères, László Rajk, exécuté en 1949 en tant que traître. C'était le résultat d'une prétendue grande conspiration liée à l'éclatement de l'Union Soviétique et de tout le bloc de l'Est avec la Yougoslavie et la guerre froide imminente. Les conspirateurs hongrois ont été étudiés par les conseillers soviétiques Lichachov et Makarov, qui ont constaté que des traces conduisaient également en Bulgarie, Pologne et en Tchécoslovaquie. Un groupe d'enquête est né en Tchécoslovaquie et l'une des victimes fut Slánský[4]. Selon Blažek, Slánský a aussi payé pour ses origines juives. Les relations entre l'Union Soviétique et Israël, qui à l'origine avait bénéficié d'une aide significative de la Tchécoslovaquie, se sont déteriorées. Au début des années 1950, Israël ne jouait pas le rôle de cheval de Troie au Moyen-Orient, comme Moscou le voulait. En relation avec la paranoïa antisémite générale de Staline, des coupables furent recherchés. De surcroît, en Tchécoslovaquie jouèrent probablement un rôle les problèmes économiques qui affectaient le pays. Ces procès politiques, dans une certaine mesure, remplirent le rôle de bouc émissaire et ces condamnations jetèrent à la foule ceux qui étaient responsables de la mauvaise situation du pays parce qu'ils avaient comploté avec l'ennemi[4].

La Révolution mange ses enfants

Les procès de Prague qui s'ensuivirent du au sont célèbres pour leur « mise en scène » (les accusés apprennent leur « texte » avant la séance au tribunal. La « petite Histoire » raconte qu'un juge ayant sauté une question, l'accusé suivit néanmoins docilement le scénario de ses réponses). Un indéniable contexte antisémite les entoure (onze des quatorze accusés sont juifs), contexte probablement lié à l'évolution diplomatique au Moyen-Orient, au cours de laquelle Moscou avait prise une position pro-arabe contre l'État hébreu[5].

Les accusations de haute trahison, d'espionnage et de sabotage sont rendues le 27 novembre. Les pourvois en grâce sont promptement rejetés.

Le président du gouvernement, Antonín Zápotocký et futur président de la République tchécoslovaque, déteste personnellement Rudolf Slánský depuis qu'en 1929, avec le processus de bolchévisation du parti, Slánský avait tenté d'évincer Zápotocký lors du Ve congrès du PCT. On peut voir une vengeance personnelle dans le refus de la grâce présidentielle plaidée par Slánský[réf. nécessaire], on peut aussi deviner que, dans une atmosphère délétère où Zápotocký se voit lui-même menacé de déviance bourgeoise (peu avant, il a publiquement soutenu les petits propriétaires terriens contre la collectivisation forcée des terres), il ne peut apporter son soutien à son ancien « camarade ».

Slánský est pendu le avec dix autres de ses compagnons d'infortune, trois, dont Artur London sont condamnés à la prison à perpétuité. Ses cendres sont dispersées dans des endroits inconnus en Bohême centrale[5].

Un an plus tard, c'est au tour de Gustav Husák, futur président, de se voir condamné à la prison à perpétuité pour « déviance nationaliste bourgeoise ».

Comme le dit le professeur Václav Černý dans ses Mémoires : « Avant le procès de Slánský ce n'étaient que les têtes des adversaires qui tombaient. Avec Slánský, la Révolution a commencé à manger ses propres enfants ».

Dans L'empire stalinien, L'URSS et les pays de l'Est depuis 1945 (2000), Jean-François Soulet, écrit au sujet de Slánský : « Intraitable dans la répression, il avait été à l'origine directe d'une première vague d'arrestations de dirigeants communistes slovaques, en février 1951 (Clementis, ministre des Affaires étrangères, Gustav Husák, ancien de la Résistance…). L'année suivante, en novembre 1952, Slánský se retrouva sur le banc des accusés, aux côtés de ceux qu'il avait fait arrêter. »[6]

Réhabilitation posthume

La déstalinisation atteint aussi Slánský qui est absous en avril 1963 et totalement réhabilité lors du Printemps de Prague en mai 1968.

Son nom est cité par Jean Ferrat dans sa chanson de 1980 Le Bilan, parmi les victimes du stalinisme.

Son fils, également prénommé Rudolf, devient ambassadeur tchèque en URSS en 1990, sur décision du président Václav Havel.

Sources

  • Deux documentaires de Bernard Cuau à propos de Rudolf Slánský :
    • 1994 : Slanski (52 min)
    • 1995 : Les Mots et la mort, Prague au temps de Staline (52 min ou 57 min)

Voir aussi

  • L'Aveu, récit d'Artur London relatant les évènements du procès à l'issue duquel l'auteur fut condamné à de la prison, adapté au cinéma par Costa-Gavras.

Notes et références

  1. a, b, c, d et e (en) Chris Johnstone, RUDOLF SLÁNSKÝ: ARCHITECT OF COMMUNIST TAKEOVER AND PURGE VICTIM, radio.cz, 8 juillet 2009
  2. a, b, c, d, e, f, g, h et i (cs) Zpackaná operace Velký metař, novinky.cz, 20 novembre 2016
  3. a et b (cs) ‚Dopustil jsem se nejpodlejších zločinů.‘ Poslechněte si zdigitalizovaný záznam procesu s Rudolfem Slánským, irozhlas.cz, 21 mai 2018
  4. a et b (cs) Pavel Baroch, Monstrproces se Slánským: pravda o justiční vraždě, tyden.cz, 13 avril 2018
  5. a et b (cs) Vykonstruovaný proces. Před 65 lety byl popraven komunista Rudolf Slánský, lidovky.cz, 2 décembre 2017
  6. L'empire stalinien, L'URSS et les pays de l'Est depuis 1945 (Jean-François Soulet, Le Livre de Poche, La Librairie Générale Française, 2000, page 86

Liens externes