Rouelle (Moyen Âge)

Juif allemand portant la rouelle.
Manuscrit médiéval (c.1476).
Juifs portant la rouelle condamnés au bûcher, probablement à Augsbourg en 1422 (Manuscrit médiéval).

La rouelle, ou la roue[1],[2], est une petite pièce d’étoffe dont le port ostensible a été imposé aux juifs[a] comme signe vestimentaire distinctif par les autorités civiles[3]. Découpée en anneau, elle symboliserait les 30 deniers de Judas selon l'interprétation traditionnelle[4].

Histoire

Étymologie

Le substantif féminin[3],[5],[6] « rouelle » est issu du latin[6] tardif[3],[5] rotella (« petite roue »)[3],[5], substantif féminin, diminutif de rota (« roue »)[3],[6].

La graphie rüele apparaît en 1119 au sens de « petite roue », et en 1363 au sens de « cercle d'étoffe de couleur, porté comme signe infamant, au Moyen Âge par les juifs »[7].

C'est un juif converti, baptisé Paul Chrétien, dominicain, qui convainc Louis IX en 1269 de rétablir l'usage de la rouelle.

Cadre historique

Aquarelle du XVIe siècle représentant un juif de la ville allemande de Worms. La rouelle est ici accompagnée d'un sac de pièces et de gousses d'ail, autres attributs associés aux juifs.

La rouelle naît dans un contexte très particulier. L’historiographie française s’accorde à dire que le XIIIe siècle constitue un tournant pour l’histoire juive en Occident. Preuve en est, « avant le XIIIe siècle, il n’existe aucune altérité dans la représentation des individus de confession juive[8]. »

Cette marque fut sans doute réalisée à l'imitation des califes musulmans, pour lesquels les dhimmis devaient porter un signe distinctif souhaitable mais non obligatoire, bleu pour les chrétiens et jaune pour les juifs[9].

Le XIIIe siècle se caractérise par une rhétorique plus ferme et antijuive des élites, celle-ci s’exprime à travers des lois et des décrets, et d'abord au concile du Latran. En effet, cette hostilité envers la communauté juive se fait plus agressive lors du quatrième concile du Latran en 1215. Ce concile va venir définir ou redéfinir les pourtours de la chrétienté, de sa communauté et de ses dogmes.

« […] enfin christianisé en profondeur, l'Occident va fixer, d'une manière qu'il voudra définitive, ses dogmes, ses croyances, son système de pensée. Un mouvement visant à exclure l'hétérodoxe et l'étranger se développe, dont les manifestations les plus significatives seront la création de l'Inquisition et l'élaboration des grandes sommes théologiques[8]. »

C’est dans ce contexte très défavorable aux juifs que naissent des contraintes importantes qui leur sont imposées : ils vont être frappés d’interdiction « d’usure excessive », « d'interdiction de proférer des blasphèmes contre le Sauveur, d'interdiction d'accès aux charges publiques et enfin d'obligation de port d'un habit distinctif »[8]. C’est durant ce concile que les juifs se voient ordonner des vêtements différents des chrétiens, que cela soit pour les hommes ou pour les femmes. Néanmoins, pour qu’une vraie pratique se mette en place, il faut attendre quelques décennies. Cela traduit quand même « […] un changement profond dans la mentalité. Différents événements du XIIIe siècle portent la marque de cet état d'esprit visant à circonscrire le juif dans un champ de plus en plus restreint[8]. »

En effet, si le concile du Latran de 1215 ne prescrit pas de manière précise le vêtement distinctif que doivent porter les individus de confession juive, c’est sur la base de ses recommandations, ou plutôt de ses exhortations, que va se mettre en place le port de la rouelle. C’est en application de celles-ci que son port se fera à différents endroits en terre chrétienne. C’est notamment le cas avec Louis IX qui, en 1227 et en 1269, va prescrire la rouelle aux hommes juifs de son royaume. Les femmes, elles, sont astreintes à un couvre-chef spécifique. Ce n’est pas la seule occurrence : en 1231, le port de la rouelle de couleur jaune est imposé à nouveau aux juifs en Espagne. En Italie, son port culmine en 1516 en même temps que la construction du ghetto de Venise.

L’obligation du port ostensible de la rouelle, comme insigne vestimentaire, trouvait son fondement dans le canon 68 du quatrième concile du Latran (, et ) qui, dans sa première partie, exigeait à la fois des Juifs[a] et des « Sarrasins » — c’est-à-dire des musulmans — qu’ils pussent être aisément distingués des chrétiens par leurs habits, afin que nulle excuse ou occasion ne justifiât les « unions » — c’est-à-dire les rapports sexuels — entre chrétiens, d’une part, et juifs ou musulmans, d’autre part[10]. La première partie du canon 68 réitérait — en l’étendant ratione personae aux Juifs et ratione territoriae à toute la chrétienté — le canon 16 du concile de Naplouse () qui avait interdit aux « Sarrasins » musulmans du royaume latin de Jérusalem de s’habiller comme les « Francs » — c’est-à-dire les croisés[10],[11].

Son origine, comme l’avance Ulysse Robert dans son article « La roue des juifs depuis le XIIIe siècle », « paraît être […] française et avoir été en usage dans le diocèse de Paris, au moins dès le commencement du XIIIe siècle »[12] Cependant, c’est à la suite du concile du Latran de 1215 que son usage se généralise vraiment quand le port de vêtements distinctifs y est ordonné aux juifs par le pape Innocent III. Le choix de la rouelle comme signe distinctif se précise ensuite dans trois pays européens : la France, l'Espagne et l'Italie.

Concernant l’aspect de celle-ci, il va être variable et lui aussi sujet à des lois et ordonnances visant à le fixer et le délimiter. En effet, sa couleur, sa taille, son emplacement, son nombre et même l’âge auquel la porter devient obligatoire vont se voir discutés et certaines fois modifiés.

« […] nous vous ordonnons, à la demande de notre très cher frère dans le Christ Paul Chrétien, de l'ordre des frères prêcheurs, d'imposer des insignes à chaque juif des deux sexes : à savoir une roue de feutre ou de drap de couleur jaune, cousue sur le haut du vêtement, au niveau de la poitrine et dans le dos, afin de constituer un signe de reconnaissance, dont la circonférence sera de quatre doigts et la surface assez grande pour contenir la paume d'une main[4]. »

C’est ainsi que, sous le règne de Saint Louis, deux rouelles sont même prescrites et précisément définies.

Cependant, il y a eu des variations sur ces éléments, notamment sur l’âge fixé pour le port de la rouelle. À Marseille, par exemple, l’âge a été fixé à sept ans puis modifié par le concile d'Arles de 1234, à treize ans pour les garçons et douze ans pour les filles, ce qui correspond à l’âge de l’entrée dans la vie adulte dans la communauté juive[13].

L’emplacement, à l’inverse, a très peu varié : « La place ordinaire de la roue était sur la poitrine. Elle est expressément déterminée par la plupart des canons des conciles […][14]. »

La couleur ne fut pas toujours fixée. C’est notamment le cas sous le pouvoir de Philippe le Hardi. En revanche, lorsque ce fut le cas, il est intéressant de noter que ce fut des couleurs dont le symbolisme était extrêmement négatif dans l’imaginaire médiéval. La rouelle fut tout d’abord jaune, notamment en Espagne, en France, sous les règnes de Saint Louis et d'Alphonse de Poitiers, puis rouge et blanche sous le règne du roi Jean II le Bon[15].

Causes du port de la rouelle

Il y a, au XIIIe siècle, une volonté des élites chrétiennes de définir, dans une Europe enfin largement dominée par la religion chrétienne, les contours de leur foi ; ceci afin de pouvoir se maintenir et se renforcer face aux non-chrétiens.

Pour cela, les autorités religieuses vont viser à purger les mœurs et la population. Ainsi le canon 3 du concile affirme ceci :

« Nous excommunions et anathématisons toute hérésie dressée contre la foi sainte, orthodoxe et catholique[16]… »

Cette lutte contre les hérésies chrétiennes va également toucher la communauté juive.

Une figure se détache dans le durcissement qui s’opère, celle du pape Innocent III, pape à la base du concile de Latran. Comme le mentionne John Tolan : « Pour de nombreuses raisons, le pontificat du pape Innocent III est considéré comme le précédent essentiel de la confrontation médiévale des papes et des juifs. [Il] représente à la fois un durcissement de la politique de l'Église envers les juifs[a] et une exacerbation de la rhétorique anti-juive »[b].

L’un des griefs qu’Innocent III met en avant envers cette communauté est sa peur de la contamination que représenteraient les juifs notamment par leur fluide et leur contact. « Innocent paraît manifester une préoccupation de pureté à l'égard des dangers de pollution que le contact quotidien étroit avec les juifs représentent pour le corps de la chrétienté »[c]. En demandant le port d'un signe distinctif qui se présente sous la forme d’une rouelle, entre autres, il espère créer une distance avec la population chrétienne.

Il est également important de contextualiser que c’est encore une période de croisade. Ainsi, le pape souhaite une communauté chrétienne galvanisée dans la lutte contre ses ennemis internes et externes. Aussi, il en appelle à une très forte unité, et le dit très clairement comme le mentionne John Baldwin :

« Dans le soixante-onzième et dernier canon, Innocent reprend le thème de son sermon inaugural et conclut : “Libérer la Terre Sainte des mains des infidèles est notre plus ardent désir”[19]. »

Le souhait du pape Innocent III d’une particularisation des individus juifs en terre chrétienne par des signes distinctifs représente sa crainte de cette communauté. En effet, il estime également que ceux-ci pourraient présenter une menace contre la foi chrétienne en s’alliant notamment aux musulmans. « Nous souhaitons cependant que seuls soient fortifiés par la garde de cette protection [des juifs par es chrétiens] ceux pour qui aucun complot pour la subversion de la foi chrétienne ne sera soupçonné »[d]. Saint Louis pour les mêmes raisons instaure le port de la rouelle comme le mentionne Danièle Sansy : « En 1269, à la veille de son départ pour la huitième croisade, Saint Louis impose aux juifs de son royaume le port d'une marque distinctive[4]. » La rouelle est ainsi censée lutter contre la présumée dissension due à la présence juive parmi les chrétiens.

La peur que des mariages puissent être contractés entre deux membres de ces communautés distinctes est aussi avancée comme justification du port de la rouelle, suivant en cela les recommandations du quatrième concile du Latran.

Les pénalités

Les risques encourus sur le refus du port de la rouelle ont été variés. En effet, sous le règne de Saint Louis, une forte amende, ou bien même la perte de leur vêtement peut avoir lieu « si, à la suite de cette mesure, un juif est trouvé sans cet insigne, son vêtement supérieur appartiendra à celui qui l'aura trouvé ainsi[4]. »

Cela pouvait également aller jusqu’à de fortes vexations et des menaces de mort. Par les chroniques de Salomon ibn Verga, on apprend également que des châtiments corporels auraient eu lieu.

Le port de la rouelle aussi représentait un risque pour les individus juifs car cela les « signalait à la haine publique »[8]. Certains juifs monnayant argent ou loyauté se verront accorder le droit de son non-port, notamment en 1372 Manessier de Vesoul, procureur général du Languedoc.

Chronologie

  • 1227 : le concile de Narbonne proclame le port de la rouelle obligatoire pour les juifs, et l’interdiction pour eux de sortir pendant la Semaine sainte. Les prélats doivent les protéger des humiliations des chrétiens, notamment pendant ladite semaine.
  • 1231 : l'obligation pour les Juifs de porter la rouelle jaune est publiée dans toute l’Espagne. Les juifs de Castille refusent d’obéir et commencent à émigrer vers les pays musulmans.
  • 1269 : en application d'une recommandation du quatrième concile du Latran de 1215, Saint Louis impose aux juifs de porter des signes vestimentaires distinctifs : pour les hommes, la rouelle sur la poitrine, et un bonnet spécial pour les femmes. Ceux qui refusent sont astreints à une amende de 10 livres. Ces signes permettent de les différencier du reste de la population et d'empêcher ainsi les mariages mixtes, sauf si les intéressés se convertissent. Les juifs doivent également cesser de cohabiter avec les chrétiens ; c'est la naissance du concept de ghetto (le terme lui-même n'apparait en Italie que deux siècles plus tard).
  • 1415 : les juifs de Murviedro, dans le royaume de Valence, obtiennent du roi Alphonse V d'Aragon l’abrogation de toutes les mesures d’interdiction les concernant : ils ne sont pas astreints au port de la rouelle, peuvent circuler librement le dimanche, n’écoutent les frères prêcheurs que si ceux-ci viennent parler dans leurs synagogues.
  • 1516 : création du ghetto de Venise. Les juifs de la ville sont contraints par le sénat de vivre dans une île au nord de la ville (geto nuovo). Ils doivent porter la rouelle, le chapeau rouge pointu à bord relevé, la ceinture à frange. Les femmes ne peuvent sortir sans longs voiles ni larges manteaux drapés sur leurs robes, auxquelles des lois somptuaires interdisent tout luxe.

Postérité

Au XXe siècle, l'étoile jaune instaurée par le nazisme peut être considérée comme une résurgence de la rouelle[21].

Notes et références

Notes

  1. a, b et c De nos jours, le nom « juif » s'écrit avec une minuscule pour désigner l'adepte de la religion judaïque, ce conformément aux principes de la typographie ; il prend une majuscule pour désigner le peuple juif : cf. par exemple l'article « Juifs ».
    Dans le texte du quatrième concile du Latran, le mot semble avoir été écrit en latin avec une majuscule ; le choix de garder une majuscule dans la traduction en français répond alors à deux soucis : 1° respecter la typographie du texte original en latin ; 2° adopter une typographie similaire à celle du mot « Sarrasins » lorsque le mot « Juifs » se trouve à proximité ; en effet de nos jours, Sarrasins ne peut que prendre la majuscule car il désigne toujours un ensemble de peuples, en l'occurrence liés à la religion musulmane
    Ainsi dans le présent article, le mot s'écrit avec une minuscule initiale, sauf dans la circonstance exceptionnelle qui vient d’être citée.
  2. For many reasons, the pontificate of Pope Innocent III has been taken as the central instance of the medieval confrontation of popes and Jews. […] the pontificate of Innocent III represents both a hardening of Church policy towards the Jews and a sharpening of anti-Jewish rhetoric[17].
  3. Innocent seems to show a preoccupation with purity and with the dangers of pollution that close daily contact with Jews represent to the body of Christendom[18].
  4. We desire, however, that only those be fortified by the guard of this protection who shall have presumed no plotting for the subversion of the Christian faith[20].

Références

  1. Définitions lexicographiques et étymologiques de « roue » (sens C, 1) du Trésor de la langue française informatisé, sur le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales [consulté le ].
  2. Entrée « roue » (sens 11), dans Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, t. IV : Q – Z, Paris, L. Hachette, , 1 vol., 2628 p., gr. in-4o (32 cm) (OCLC 457498685, notice BnF no FRBNF30824717, SUDOC 005830079, lire en ligne [fac-similé]), p. 1765, col. 3 (lire en ligne [fac-similé]) [consulté le 27 septembre 2017].
  3. a, b, c, d et e Définitions lexicographiques et étymologiques de « rouelle » (sens B, 1, b) du Trésor de la langue française informatisé, sur le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales [consulté le 27 septembre 2017].
  4. a, b, c et d Sansy 2001.
  5. a, b et c Entrée « rouelle » (sens 4) des Dictionnaires de français [en ligne], sur le site des éditions Larousse [consulté le 27 septembre 2017].
  6. a, b et c Entrée « rouelle » (sens Historique, XIVe siècle), dans Émile Littré, op. cit., p. 1766, col. 1 (lire en ligne [fac-similé]) [consulté le 27 septembre 2017].
  7. CNRTL.
  8. a, b, c, d et e Dahan 1983.
  9. Suzanne Citron, Le Mythe national. L'histoire de France revisitée, éditions de l'Atelier, L'Atelier de poche, rééd. 2017, p. 249.
  10. a et b Jessie Sherwood, « Concilium Lateranense IV [c. 68] », notice no 30326, sur cn-telma.fr, Traitement électronique des manuscrits et des archives (consulté le 27 septembre 2017) du projet Relmin.
  11. Adam Bishop, « Concilium Neapolitanum [Capitulum XVI] », notice no 40871, sur cn-telma.fr, Traitement électronique des manuscrits et des archives (consulté le 27 septembre 2017) du projet Relmin.
  12. Robert 1883, p. 2.
  13. Robert 1883, p. 3-4.
  14. Robert 1883, p. 4.
  15. Robert 1883, p. 5.
  16. Baldwin 1997, p. 122.
  17. Tolan, p. 2.
  18. Tolan, p. 10.
  19. Baldwin 1997, p. 102.
  20. Tolan, p. 3.
  21. Poliakov 1999, p. 146.

Voir aussi

Bibliographie

Monographies

  • (en) Mark Cohen, Under Crescent and Cross: The Jews in the Middle Ages, Princeton University Press, 1994.
  • Léon Poliakov, L'Étoile jaune, Jacques Grancher, (lire en ligne).
  • John Tolan, Enjeux identitaires en mutations : Europe et bassin méditerranéen, Paris, Internationaler Verlag Der W, 2014.
  • (en) John V. Tolan (Editor), Expulsion and diaspora formation : religious and ethnic Identities in flux from Antiquity to the seventeenth century, Brepols, , 244 p. (ISBN 978-2503555256 et 250355525X).
  • (en) John V. Tolan, Jews and Christians in Thirteenth-Century France, USA, Palgrave Macmillan, .

Articles

Article connexe