Quilisma

Quilisma Vaticane.png

Le quilisma (du grec Κύλισμα, rouler, tourner) est un signe spécialisé utilisé dans la notation de neumes, pour le plain-chant et notamment le chant grégorien. En notation carrée, il se représente par une note "barbelée".

Le quilisma forme toujours un mouvement ascendant, et réunit toujours une note inférieure à une note supérieure (et toujours sur la même syllabe). Dans la quasi-totalité des cas, les notes ainsi réunies sont à un intervalle d'une tierce. Le plus souvent, cette tierce est mineure, et le quilisma prend place sur le demi-ton inférieur: Mi (en transition du Ré au Fa) ou Si (transition du La au Do).

C'est une note faible, ce que montre le fait qu'il disparaît facilement au cours de l'évolution historique des pièces. Les quilisma de Solesmes se traduisent souvent par de simples podatus sans note intermédiaire dans le graduel dominicain; et la restitution bénédictine elle-même révèle de telles évolutions, quand on compare l'édition vaticane et les neumes cursifs du Graduale Triplex.

En notation cursive, sa représentation est très individualisée, que ce soit dans la cursive de St Gall Quilisma St Gall.png où il prend la forme d'un "oméga" minuscule, ou dans celle de Laon Quilisma Laon.png où il correspond à la "dent" sur la base de la virga supérieure (ou du neume qui suit).

Son interprétation est largement débattue, et ne fait pas consensus.

Note de transition

Quilisma complexe Laon.png
Quilisma complexe.png
Quilisma complexe St Gall.png

Le quilisma n'est pas à proprement parler un neume. Sa forme la plus simple et la plus fréquente (que l'on appelle également quilisma par extension, et abusivement) est celle qui réunit un punctum à une virga. Le quilisma proprement dit n'est que la note de transition "barbelée", que l'on trouve toujours entre deux neumes, et qui peut réunir n'importe quelles formes de neumes. Cependant, on ne rencontre pratiquement jamais qu'un seul quilisma par neume composé (la communion unam petii -V post Pen.- présente un groupe exceptionnel comprenant deux quilisma sur la neume de requiram, le même motif étant répété sur vitae meae).

L'image donne un exemple de Quilisma en position complexe (Alléluia Ostende nobis du premier dimanche de l'Avent): derrière un podatus, et devant un porrectus subpunctis resupinus (la transcription de Solesmes reprise par la vaticane est ici fautive, et décompose le porrectus en une clivis suivie d'une virga).

Interprétation d'ornement musical

L'interprétation musicale "classique" du quilisma se reflète dans le commentaire de l'édition vaticane, qui indique dans sa préface "Il existe une autre note tremblée, c'est le quilisma; il survient dans le chant comme une "fleur mélodique", et on le qualifie de "note arrondie et progressive". Celui qui n'a pas appris à produire ces sons tremblés et arrondis, ou qui, y étant exercé, ne chante pas seul, qu'il frappe simplement la note qui précède le quilisma avec davantage de mordant, afin que le son de ce quilisma ressorte plus subtil, plutôt que plus rapide."

La forme du quilisma est si trompeuse qu'au XIXe siècle, même les spécialistes des neumes sangalliens considéraient qu'il s'agirait de la note pour la voix vivrante [Dom Anselm Schubiger (1858)][1].

C'est l'idée de tremblement et d'enroulement (présente dans les textes médiévaux) qui a conduit à de nombreuses interprétations que l'on retrouve dans les dictionnaires musicaux classiques, où le quilisma correspondait à une petite trille, plus ou moins marquée ("un léger tremblement de la voix"), un trémolo, ou une appoggiature. Les recherches modernes dans ce sens sont très marginales, et montrent en tout cas que cette interprétation, techniquement ardue pour un non spécialiste, ne peut pas être retenue pour la pratique du chant collectif.

Interprétation rythmique "classique"

Les indications données par le "800" sont un peu contradictoires, et ont souvent conduit à des interprétations fautives. Ce classique de Solesmes indique en effet correctement (p. ix) que "son exécution est toujours préparée par un ritardando bien marqué de la note ou du groupe qui précède; quand un groupe précède le quilisma, c'est la première note de ce groupe qui est la plus retardée". En revanche, quelques pages plus loin (p. xii), il indique que "sont affectées de l'ictus rythmique [...] toutes les notes vraiment longues, à savoir [...] la note qui précède le quilisma.".

De nombreux paroissiens n'ont retenu que l'indication concernant les ictus, d'autant que les éditions de Solesmes font pratiquement toujours précéder le quilisma par un point mora dans les groupes complexes. L'interprétation qui en résulte se résume à doubler la note qui précède le quilisma (les deux notes précédentes, si la pénultième est marquée d'un point mora).

Cette interprétation (qui a le mérite indéniable d'être facile à pratiquer en assemblée) est cependant fautive, dans la mesure où elle introduit une rupture mécanique dans ce qui devrait être un enchaînement fluide (principe du legato rythmique). Elle est également fautive par rapport à la notation rythmique cursive. On trouve de temps à autre des quilisma précédés d'un neume composé de type subpunctis, où l'on peut constater que les notes de transition précédant le quilisma ne sont pas des tractulus qu'exigerait un ralentissement, mais bien des punctum à valeur légère. Une telle notation n'est pas compatible avec un ralentissement trop marqué, ni avec l'insertion d'un ictus avant le quilisma.

Exécution de l'enchaînement rythmique

Pour obtenir une exécution "fluide" du quilisma, un legato rythmique, il vaut mieux l'interpréter comme une note de redémarrage:

  • Le neume qui le précède (voire l'incise précédente) est ralenti progressivement, comme s'il fallait se préparer à un arrêt (rythme final) sur la dernière note du premier neume; tout se passe comme si le quilisma était remplacé par les deux barres de fin de pièce.
  • Le quilisma réveille le ralentissement général, en démarrant sur la dernière note du groupe sans lui laisser la durée qui aurait été naturelle pour une finale. C'est une note d'attaque, et une reprise à contre temps, mais non accentuée (que ce soit en force ou en durée).
  • Ce réveil relance le rythme, et permet l'ajout d'un ou de plusieurs neumes supplémentaires.

C'est ce "coup de fouet" du réveil, que donne la main du chef de chœur, se traduit graphiquement par l'enroulement de St Gall, ou par l'impulsion sur la virga de Laon. Le déséquilibre rythmique que le quilisma provoque par ce redémarrage sur un temps faible doit conduire à l'accent du neume suivant, où il est résolu.

Sursum corda.png

Quand le quilisma est en début d'incise, comme dans le "Sursum corda" (introduction de la préface), le groupe qui le précède est limité à une seule note, qui ne peut évidemment pas donner par elle-même l'idée d'un ralentissement. Dans ce cas:

  • Le La initial reçoit l'attaque, et un accent de durée et d'intensité. C'est la note principale du groupe, qui doit s'épanouir et remplir tout le volume sonore pour maintenir son écho.
  • Le Si du Quilisma est brève et faible, il ne fait que ménager un espace pour introduire la note suivante.
  • Le Do réalise l'accent de hauteur du mot Sursum, et reçoit un accent d'intensité secondaire, mais reste bref et relativement discret, pour ne pas effacer l'écho du La initial.
  • Le Si suivant est plus faible et détendu (c'est la syllabe faible du mot).

S'il y a une réverbération favorable (ce qui est fréquent dans les églises), l'impression auditive sera finalement dominée par la tierce La-Do, comme si en fin de neume les deux notes avaient été émises simultanément en polyphonie, pour marquer l'accent tonique du mot latin.

Références

  1. Histoire de l'école de chant de Saint-Gall du VIIIe au XIIe siècle (1858, traduction 1866); prêtre et musicologue auprès de l'abbaye territoriale d'Einsiedeln († 1888)

Voir aussi