Principales erreurs stratégiques françaises au début de la Première Guerre mondiale

Cet article recense les principales erreurs stratégiques françaises au début de la Première Guerre mondiale.

Les causes de ces erreurs stratégiques

1914 comme l’aboutissement de certaines stratégies militaires françaises particulières, résultantes de l’humiliation de 1871

Après la défaite et la capture de Napoléon III, l’état-major militaire français et les grands stratèges, après avoir pris acte de la supériorité technologique allemande, prônent la mise en place d’une stratégie militaire défensive, basée sur l’artillerie lourde (importance de la « prépondérance du feu »). Cependant, cette idée va peu à peu être oubliée : en partie à cause des guerres coloniales que la France mène entre 1871 et 1914, la guerre se fait essentiellement avec l’infanterie. De plus, la guerre entre la Russie et le Japon en 1905 n'a pas franchement démontré l’efficacité de l’artillerie. Se développe ainsi le concept d’offensive à outrance, soutenu par la quasi-totalité des généraux de l’époque (Bonnal, Cardot, Langlois) et enseigné dans les écoles militaires[1] comme celle de Saint-Cyr. On pourra se référer à l’ouvrage Règlement d’infanterie de 1913, rédigé par le colonel de Grandmaison qui reçut un formidable accueil, et où l'auteur explique l’importance décisive du combat rapproché (utilisation de la baïonnette). L’armée française va alors transférer ses mitrailleuses aux échelons inférieurs, en cas de contre-offensive ennemie[1]. En définitive, l’image de la percée glorieuse du XIXe siècle demeure ; l’idée même de guerre est encore très liée aux valeurs de bravoure, de courage. L'armée française a toujours une guerre de retard.

La stratégie d’offensive à outrance

Article détaillé : Offensive à outrance.

L’échec militaire sur le front ouest peut se constater, du côté français, par l’opiniâtreté du chef d'état-major général de l'armée française Joseph Joffre. En effet, Joffre répondait favorablement au principe d’offensive à outrance. Il fallait, selon lui, une rage de vaincre combinée à une avance rapide de l’infanterie soutenue a minima par l’artillerie. Cette tactique devait, entre autres, faire oublier l’image de mollesse de l’armée française à la suite de la défaite humiliante subie lors de la guerre franco-prussienne de 1870[2].

Cependant, le Règlement de manœuvre d’infanterie, inclus dans l’offensive à outrance, pose problème. Le Règlement suggère fortement l’utilisation de la baïonnette, prônant le combat au corps à corps. Il incombe au soldat de faire une avancée en retardant le plus possible l’ouverture du feu. De plus, il fait appel à l’honneur du combattant. Celui-ci doit, coûte que coûte, avancer sans considérer l’intensité du feu ennemi. L’arrêt ou le recul du soldat, sans qu’en soit donné l’ordre, constitue une faute grave, un déshonneur et prouve la lâcheté du soldat[3].

Celui que l’on peut considérer comme le grand théoricien de l’offensive à outrance reste aujourd’hui Charles Ardant du Picq. Dans son ouvrage « Études sur le combat » Ardant du Picq essaye de prouver qu’une bataille, qu’une guerre, se joue avant tout sur la psychologie des soldats. Pour éviter de céder à la panique, le soldat doit être encadré strictement par des officiers autoritaires. L’État-major français va reprendre dans la quasi-intégralité les thèses d’Ardant du Picq, notamment l’importance de former une percée chez l’ennemi, et les réinterpréter. Les hauts dirigeants militaires et la majeure partie de l’opinion et des troupes sont persuadés que la guerre contre l’Allemagne sera courte, alors, tant pis si elle est coûteuse en vies humaines. Les pertes sont considérées comme inévitables, et l’on peut retenir cette phrase attribuée au Général Lucien Cardot :

« Il faut des massacres et l’on ne va sur le champ de bataille que pour se faire massacrer »..

Cette obsession de la guerre par l’infanterie va amener les généraux à ne plus avoir recours du tout aux quelques pièces d’artillerie lourde que la France possédait. Sans tenir compte que l'armée allemande s'était dotée de mitailleuses lourdes. Concrètement parlant, la France ne possédait pas d’artillerie lourde digne de ce nom, d’autant plus qu’à l’aube du conflit en 1914 elle reste persuadée que ce dernier sera court à l’image des précédents. À partir de là, la pensée stratégique dominante en matière d’artillerie est qu’il faut attaquer à base de bataillons d’infanterie dans l'intention de voir l’ennemi avancer et surtout se découvrir.

L'attaque est donc perçue au début de la Grande guerre et du côté français de cette manière : une approche appuyée par des feux contrôlés jusqu'à 400 mètres ou moins de l'ennemi, après quoi une attaque à la baïonnette classique, contre laquelle l'adversaire ne pourrait réagir par des feux ajustés, emporterait tout sur son passage[4]. La « petite artillerie » conserve donc tout son rôle majeur. Logiquement, on néglige alors l'artillerie lourde au bénéfice de 62 régiments d’artillerie, tous pourvus de canons de 75 modèle 1897. En effet si le 75 est le meilleur canon de campagne de l'époque, il est beaucoup moins à l'aise et utile dans une guerre de position, où l'on a besoin d'artillerie lourde, pour atteindre les troupes retranchées. Il faut noter que les stratèges français ne faisaient réellement confiance qu'à l'armée d'active, laquelle était censée être bâtie en force, avoir plus de cran, de cohésion, afin de gagner la guerre d'offensive, et dans leurs outrances ils proclamaient qu'avec 700 000 baïonnettes on ferait le tour de l'Europe[4].

Les manifestations de ces erreurs stratégiques

Le lieu de l'affrontement initial

Aussi, une autre opiniâtreté de Joffre le poussa à ne pas tenir compte des mises en garde apportées par ses généraux. Le général Charles Lanrezac prenait en considération la possibilité que l’affrontement ne se produise pas là où Joffre l’escomptait, c'est-à-dire aux frontières de l'Alsace-Lorraine (voir bataille des frontières). En vain, Lanrezac fit part de ses craintes à Joffre à l'effet que l'offensive allemande passe par le territoire belge[5].

De plus, le peu d’importance allouée par Joffre à la possibilité d’une offensive majeure venant du nord comme le redoutait Lanrezac et comme le précisait le plan Schlieffen, rendit négligeable le soutien accordé aux alliés belges[6].

L’hésitation de Joffre quant à la ligne de défense à suivre : Échec du Plan XVII

Joffre, nommé commandant des armées de l’Est et du Nord en 1913, conçoit avec le colonel de Grandmaison un plan stratégique en prévision d'une guerre avec l'Allemagne. Désigné plan XVII car faisant suite à d’autres plans de stratégie français, ce plan prévoit une attaque des troupes actives à la fois en Alsace et en Lorraine, et ce de manière à couvrir ces territoires et également la frontière belge. C’est la première illustration concrète de la doctrine d’offensive à outrance car ce plan s'oppose au précédent (du général Charles Lanrezac) qui prévoyait une stratégie défensive afin de couvrir la zone allant de la mer du Nord jusqu’à la Suisse. Dès le mois d’août 1914, Joffre met en œuvre ce plan mais il est très rapidement rattrapé par l’Allemagne qui, en appliquant son propre plan, attaque massivement par la Belgique – ce que Joffre n’avait pas prévu. C’est la bataille des frontières. Ce premier échec stratégique est dû au fait que, en vertu du plan XVII, l’armée française n’avait envisagé d’attaque des Allemands qu'uniquement par leurs troupes actives et effectives (environ du même nombre que les leurs) alors que ces derniers utiliseront également les corps de non-actifs à ce moment de la guerre[7]. Cela est illustré par la négligence de l’artillerie lourde : le plan la néglige totalement, jusqu’à en faire totalement l’impasse. De fait, à la lecture de ce plan, il semble n’y avoir aucune réelle intention stratégique de faire battre l’ennemi en retraite, mais uniquement d’accéder le plus vite possible aux terres que l’on souhaite annexer[8]. C’est là sa plus grande faiblesse stratégique. En somme, les effets conjugués de ces erreurs du Plan XVII (manque de prise en compte de l’artillerie avec par exemple des mitrailleuses en première ligne, engagement imprévu et massif de l’ennemi) allaient causer de nombreuses pertes (le mois d’août est le plus meurtrier de toute la guerre : 27 000 morts le 22 août par exemple[8]).

Ces erreurs stratégiques ont eu pour conséquence que les Allemands, en août et septembre 1914, percent un front extrêmement large à l’Ouest, menaçant Paris[9]..

Le cuisant échec de Gallipoli

Carte des Dardanelles

La Turquie est entrée en guerre en novembre 1914 au côté de la Triplice[10]. Cette entrée en guerre est immédiatement suivie d'une déclaration de guerre de la Grande-Bretagne, la France et la Russie. Gallipoli est située dans les Dardanelles, et c'est ici que les Russes décident d'intervenir contre les Turcs. Ils demandent naturellement l'aide des Alliés[11]. Churchill donne rapidement son accord pour intervenir, avec la forte confiance qu'il accorde à sa flotte. Joffre, commandant en chef des armées françaises, fait lui part de son aversion pour l'intervention. Finalement, le projet se voit accepté par l’État-major allié et des soldats français seront envoyés, avec d'autres nations alliées[12]. Dès le départ, les états-majors alliés prennent à la légère des Turcs, qu'ils pensaient voir rapidement fuir devant la puissance militaire alliée. Les soldats eux-mêmes font preuve, au début du conflit, d'un certain mépris envers les Turcs. Finalement, ils peuvent constater un fort esprit patriotique qui galvanise les soldats turcs, qui résistent, et font même mieux que ça. La première opération a lieu en février 1915 et c’est un échec total avec la perte de plusieurs navires alliés[7]. L'état-major responsable de la bataille commet deux autres erreurs fatales : il pense le secteur peu défendu alors que les autorités turques se sont méfiées et ont consolidé le secteur autour des détroits, avec de nouvelles redoutes bâties pour son artillerie.

L'erreur principale dans cette bataille réside principalement dans la trop forte apathie des généraux, qui est vue comme un déterminant du désastre de Gallipoli pour les Alliés. C'est un véritable désastre humain[13], cela pour des gains totalement nuls. Finalement, les Turcs sont toujours dans la guerre, et les Russes, déjà coupés des Alliés par la position des empires centraux, se voient toujours plus isolés.

Les erreurs de l'Artois

Une nouveauté sur les champs de bataille : les tranchées

Les offensives d'Artois représentent dans l'imaginaire commun le début des tranchées que découvrent les soldats[14]. Le conflit évolue donc, passant d'une guerre de mouvement à une nouvelle forme de guerre qu'est celle des tranchées. Elle devient ainsi statique avec des préparations d'artillerie et des assauts violents vers les tranchées adverses, souvent voués à l'échec.

Déroulement de la bataille

Avant les batailles de l'Artois, le moral est excellent côté français. Globalement, les soldats ont une certaine confiance pour ébranler l'armée allemande après de nombreux préparatifs (reconnaissance aérienne ; informations aux soldats ; solides effectifs...). L'armée française s'appuie notamment sur le 33e corps dirigé par Philippe Pétain, qui effectue une importante avancée de plusieurs kilomètres en quelques heures. Mais finalement, l'avancée du 33e corps, bien que victorieuse, symbolise l'échec final. Une importante erreur réside dans le fait que les officiers responsables ne sont pas déployés en première ligne, et sont donc tributaires des comptes rendus qui leur parviennent, souvent avec retard et de manière parcellaire. Ainsi, la division marocaine qui compose de manière importante le 33e corps parvient à effectuer une fulgurante percée ; le général commandant la division demande alors des renforts, mais le problème est que les éléments de réserve n'ont pas été mis en alerte et se trouvent à 8 kilomètres en arrière. La pointe de l'attaque est finalement atteinte trop tard : les Allemands ont eu le temps de déployer des réserves pour parer la menace[15]. Sur le plan militaire seul, les gains de territoires sont plutôt intéressants[16]. Mais les pertes humaines sont considérables, bien trop pour les kilomètres grappillés. En effet, 100 000 hommes périssent. Finalement, les offensives d'Artois témoignent d'une certaine incompréhension de la part des états-majors, qui ne se rendent pas réellement compte du changement de la manière de faire la guerre. Les armes à tir rapide ainsi que l'artillerie obligent à d'énormes efforts pour pouvoir effectuer une percée. En résultent de très importantes pertes humaines[7].

Notes et références

  1. a et b Serge Berstein et Pierre Milza, Histoire de la France au XXe siècle, Perrin, collection Tempus, 2009
  2. « La doctrine militaire française de 1871 à 1914 : considérations théoriques et matérielles », Le blogue de Carl Pépin, Ph. D., historien ©,‎ (lire en ligne)
  3. Bernard Schnetzler, Les erreurs stratégiques pendant la Première guerre mondiale, Paris, Economica, coll. « Campagnes & stratégies / Grandes batailles » (no 41), , 236 p. (ISBN 978-2-717-86128-0, OCLC 764565216), p. 20-21
  4. a et b L'artillerie, ce qu'elle a été, ce qu'elle est, ce qu'elle sera, Général Frédéric Georges Herr - Berger-Levrault, Paris 1923
  5. André Baleriaux, Août 1914, de Sarajevo à Carleroi, Belgium, Quorum, coll. « L' histoire aux Editions Quorum / Récits et documents », , 293 p. (ISBN 978-2-930-01432-6, OCLC 643337879), p. 82
  6. André Baleriaux 1994, p. 141-142.
  7. a b et c Antoine Bourguilleau, Les grandes batailles de la Première et de la Seconde guerre mondiale, Paris, Éd. ESI, , 151 p. (ISBN 978-2-353-55764-6, OCLC 780324873)
  8. a et b Henri Ortholan et Jean-Pierre Verney, L'armée française de l'été 1914, Paris, Giovanangeli Ministère de la défense, , 159 p. (ISBN 978-2-909-03448-5, OCLC 54971316)
  9. « La Grande Guerre : 1914 - 1918 », sur www.persogeneal.fr (consulté le 19 mai 2018) : « L'influence des taxis de la Marne sur le déroulement de la [[bataille de la Marne (1914)|]] comme dans la protection de Paris fut insignifiant. »
  10. C'est le résultat d'un certain rapprochement avec Berlin, notamment dû à la modernisation turque (industrialisation notamment) faisant que le pays commerce et dialogue davantage avec l'Allemagne.
  11. « Gallipoli 1915 une bataille pour rien? », sur Forum Fr (consulté le 19 mai 2018)
  12. 490 000 russes, britanniques, français, néo-zélandais, vs 500 000 turcs.
  13. avec près de 250 000 morts côté allié (pareil pour les Turcs).
  14. "Cette tranchée toute neuve était ourlée de terre fraîche, comme une fosse commune. C'était peut-être pour gagner du temps qu'on nous y avait mis vivants." in Les Croix de Bois (Avant l'attaque - 1915) - Dorgelès
  15. François Cochet (dir.) et Rémy Porte (dir.), Dictionnaire de la Grande guerre 1914-1918, Paris, Robert Laffont, coll. « Inedit; Bouquins. », , 1120 p. (ISBN 978-2-221-10722-5, OCLC 265644254)
  16. Sur 8 kilomètres de front, les troupes françaises parviennent à s'enfoncer sur plus de 3 kilomètres de profondeur, ce qui oblige les Allemands à engager des réserves pour essayer de compenser.