Presse du cœur

Dans les années d'après guerre, se développe une presse féminine sentimentale appelée aussi la presse du cœur. Ces magazines se composent de nouvelles, récits, romans dessinés puis romans-photos qui racontent l'amour et les sentiments.

Les origines de la presse du cœur

Paul Winkler crée le premier titre avec Confidences en 1938. Il s'inspire des journaux américains de récits vécus. En 1919, l'éditeur Bernard MacFadden a commencé la publication de True Story, un magazine rempli de récits de première main sur des problèmes sociaux et personnels, ce titre vend à deux millions d’exemplaires en 1929. À la suite, il lance True Romance orienté vers les mésaventures féminines sentimentales.

L'autre inspiration est italienne. Le 29 juin 1946, l’éditeur Universo, société de Domenico et Alceo Del Duca lance Grand Hôtel. Cet hebdomadaire tire dès le début à plus de 600 000 exemplaires. Le premier numéro contient des histoires dessinées, des romans, des nouvelles et un courrier du cœur. Ce magazine est conçu à partir des deux succès de leur maison d’édition, le roman feuilleton et la bande dessinée. Ils rassemblent donc le dessin avec le récit sentimental et inventent le roman dessiné.

Cino Del Duca transpose ce modèle dans Nous Deux dont le premier numéro paraît le 14 mai 1947. Entre 1947 et 1963, Cino Del Duca lance 14 magazines féminins, comme Intimité, La Vie en fleur, Secrets de femmes, Festival, Madrigal. Deux titres, Intimité et Nous Deux, connaissent une progression fulgurante, dès leur lancement ils dépassent les 200 000 exemplaires. La croissance de Nous Deux est remarquable, il tire à 1,5 million d’exemplaires en 1955. "Intimité" oscille entre 500 et 600 000 exemplaires. D'autres titres existent comme Rêves, A tout cœur, Lisez-moi bleu[1]...

Le contenu des magazines de la presse du cœur

Entre 1948 et 1955, la grande période de la presse du cœur,la structure de ces journaux reste stable. Ils sont constitués de deux ou trois romans dessinés, puis de romans-photos, d’une ou deux histoires vécues, d’un épisode d’un grand roman d'amour, de deux ou trois nouvelles et quelques rubriques pratiques comme le savoir-vivre, la mode, l'horoscope, les jeux, le courrier des lecteurs. Plus de 75 % de la surface totale est donc dévolue à la fiction sentimentale[2].

La couverture

La presse du cœur se distingue d’abord par une belle couverture dessinée aux couleurs chatoyantes qui met en scène en général un jeune couple heureux. Il évoque l’amour, le bonheur et la réussite par la famille. Pendant de longues années, les dessins des couvertures sont réalisés en Italie par Walter Molino et Giulio Bertoletti. Elles sont souvent retouchées en France. D’autres dessinateurs, comme Pierre Frisano, les illustrent. Les dessins ne sont pas signés. L’anonymat est une constante dans les romans dessinés ou les histoires vraies. Cette part d’inconnu permet au lecteur de mieux s’approprier la fiction. Nous Deux présente toujours un couple ; dans les autres titres, la couverture présente plutôt un délicieux profil de visage féminin, souvent une photographie dont les couleurs sont rehaussées[3].

Le roman dessiné et le roman-photo

Dès la fin du XIXe siècle, avec le développement de la photographie, des histoires sont présentées sous la forme de suites d'autochromes. C’est surtout avec le cinéma que la presse s’empare des films à succès, le nombre de salles de projection étant limité, la présentation des films en photographie, est une alternative appréciée. Le roman-photo est le produit du croisement du cinéma, du roman sentimental et de la bande dessinée. Deux formes de récits illustrés se côtoient pendant quelques années. Des histoires sous forme de vignettes dessinées et celles conçues à partir de photos. Les romans dessinés sont exécutés au lavis et ils dépassent la qualité des bandes dessinées. Les dessinateurs travaillent à partir d’un simple synopsis qu’ils mettent en scène. Le fotoromanzo naît en Italie en avril 1947 dans le numéro onze de la revue Sogno. Gina Lollobrigida est l’héroïne de ce roman en photographie, Nel fondo del cuore. Le premier roman-photo est proposé dans Festival, le 27 juin 1949. Nous Deux l’inaugure en 1950. Tous les titres de la presse du cœur contiennent deux à trois romans-photos et romans dessinés par numéro. Les romans-photos sont surtout dramatiques ou sociaux, parfois historiques, plus rarement humoristique ou fantastiques. La comédie se marie mal avec l’amour[4].

L’histoire vécue

Le récit personnel est un genre apprécié de la presse du cœur. Le vécu et l'intime sont appréciés des lecteurs. Les confessions sont écrites par les journalistes à partir de lettres ou de faits de société. Elles sont toujours anonymes et rédigées à la première personne comme si elles émanaient d'une lectrice. Une fille mère rejetée par sa famille, une secrétaire séduite par son patron, une femme au foyer délaissée, une jeune apprentie ambitieuse, une vendeuse tyrannisée, l’héroïne raconte son histoire. Elle aborde des problèmes concrets, l’argent et amour sont au cœur des événements. L’histoire se conclut par des conseils, ces histoires vécues forment un petit conte moral.

Le roman sentimental

Le grand roman complet se tient sur trois à quatre pages, il est à suivre et peut paraître sur plus d’un an. Ils sont d'origine française, anglaises, italiennes ou américaines. Le roman sentimental raconte une relation amoureuse depuis la naissance du sentiment jusqu'à l’aboutissement heureux ou malheureux. L’histoire se concentre autour d'un couple. Les autres personnages sont alliés ou ennemis. Le récit se construit en trois temps. Tout d’abord, la rencontre, souvent un coup de foudre réciproque. Elle permet de préciser d’où viennent les héros quelle est leur situation, leur état d’esprit et leur aspiration. Les profils sont caractéristiques : elle est dame de compagnie, il est fils de comtesse. Deuxième temps, la lutte contre tous les obstacles qui se dressent sur le chemin de l’amour. Les épreuves ont des causes internes ou externes : enlèvement par des bandits, événements historiques, séquestration par des parents hostiles, malentendus entre les partenaires, manigances d'un rival, distance sociale entre les amants. Les actions s’enchaînent rapidement. Ces rebondissements font la force du roman. Le dernier temps se conclut par la réalisation du bonheur. Chaque épisode livre un événement et un rebondissement[5].

La presse du cœur renouvelle le genre sentimental, elle propose des histoires plus modernes et plus osées que les romans populaires écrits par Delly, Max du Veuzit ou Magali. Les hommes exercent des professions qui illustrent la modernisation de la société, ils sont aviateurs ou ingénieurs. Les femmes travaillent et l’adultère n’est plus complètement tabou. Les histoires sont moins désuètes et sont parsemées de touches coquines. Le cinéma, la bande dessinée et le roman policier américain influencent le récit sentimental en lui imposant un rythme plus vif.

Les articles pratiques

Sur des quarts de page s'insèrent des rubriques pratiques, courtes et simples. On y trouve toujours de l’astrologie et le courrier des lecteurs souvent appelé le courrier du cœur. Dans ces lettres, les lecteurs racontent leurs secrets et angoisses et posent leurs questions. Les réponses sont toujours morales, prudentes, sages, à l’opposé des aventures romantiques. La morale de ces magazines est positive. D’autres sujets sont traités dans des encarts sur le jardinage, le bricolage, la médecine, la beauté, la cuisine, ainsi que des patrons de mode et de tricot. La vie en société est abordée avec une grande simplicité. L’ingéniosité de la femme n’est jamais mise en défaut. Enfin, les concours et les prix sont une constante dans tous les journaux populaires.

Évolution de la presse du cœur

À partir du milieu des années 1950, les tirages baissent, la presse du cœur perd un tiers de son lectorat entre 1955 et 1964. Plusieurs facteurs expliquent son déclin. La société rajeunit et les moins de vingt ans portent de nouvelles valeurs. Salut les copains constitue la nouvelle lecture des adolescents. La classe moyenne s’élargit ; plus instruite, elle renouvelle ses aspirations. Les nouveaux médias se généralisent, la radio est présente dans tous les foyers et la télévision devient un phénomène social de première importance. Le roman-photo est victime du succès de la télévision. La fiction à la télévision s’installe à la fin des années 1950 avec de nombreuses séries. Cette presse féminine a aussi été fortement critiquée par les intellectuels de tout bord. La presse du cœur est considérée comme immorale et abêtissante. Pour ne pas risquer plus de remontrances, ces magazines de pure distraction n'ont pas suivi les nouvelles aspirations féminines et les publications sentimentales sont restées très conservatrices. Symbole de la lecture populaire des années 1950, cette presse sentimentale peine à exprimer la modernité des années 1960.

Disparition, fusion, transformation, de nombreux titres au succès relatif, Madrigal, La Vie en fleur et Boléro sont abandonnés ou fusionnés. Les titres les plus solides comme Nous deux, Intimité ou Confidences évoluent. La fiction cède la place au pratique, à la vie du monde et à la culture classique. Les grands auteurs comme Victor Hugo et Alexandre Dumas sont adaptés. les maquettes s'allègent, les pages en couleur se multiplient. Ces changements permettent aux titres phares de maintenir leur diffusion. Nous Deux atteint 1,2 million d’exemplaires en 1979. Mais la presse sentimentale ne résiste pas au virage des années 1980. Ces titres sont victimes d’une triple désaffection. D’une part les lectrices préfèrent les magazines pratiques, comme Femme actuelle, par ailleurs, les amateurs de sentimental se tournent vers les collections de l’éditeur Harlequin et enfin Voici inaugure un nouveau genre, le roman-photo réalité centré sur la vie des vedettes. La presse du cœur disparaît des meilleures ventes des magazines grand public. Confidences suspend sa parution en 1986. Intimité arrête sa publication en mai 1992. Seul le titre Nous Deux résiste avec une diffusion à près de 300 000 exemplaires, son cœur de cible est le féminin pratique romanesque.

Notes et références

  1. Antonutti, Isabelle, Cino Del Duca, de "Tarzan" à "Nous Deux", itinéraire d'un patron de presse, Presses universitaires de Rennes, 2012
  2. Giet, Sylvette Le roman-photo sentimental lu en France. Amsterdam-Atlanta : Rodopi, 1996
  3. Giet, Sylvette, « Vingt ans d'amour en couverture », In Actes de la recherche en sciences sociales, vol.60, 1985
  4. Lecoeuvre, Fabien, Takodjerad, Bruno, Les années roman-photo, Paris,Veyrier, 1991
  5. Bettinotti, Julia, Noizet, Pascale (dir.), Guimauve et fleurs d’oranger, Delly, Québec, Nuit Blanche Éditeur, 1995.

Bibliographie

  • Antonutti, Isabelle, Cino Del Duca, de "Tarzan" à "Nous Deux", itinéraire d'un patron de presse, Presses universitaires de Rennes, 2012.
  • Constans, Ellen, Parlez-moi d'amour, Le roman sentimental, Limoges, Pulim, 1999.
  • Minuit, Marion, Dominique Faber, Bruno Takodjerad, Nous Deux : la saga du roman photo, Jean-Claude Gawsewitch, octobre 2012.