Postérité des Goths en Europe occidentale

La postérité des royaumes goths est considérable au regard des traces laissées par le périple des Goths en Europe ; ceci est dû au fait que le royaume perdura suffisamment longtemps pour que l'art wisigoth se développe durant le bas Moyen Âge, éventuellement augmenté de motifs floraux sur les frises inspirées des Mudéjars, et se diffuse en tant qu'alternative à l'art roman.

  • Attention, le mot « gothique » fut utilisé a posteriori pour nommer l'architecture dite gothique, dans une acception péjorative : l'art ainsi qualifié de « gothique » aurait été l'art des Goths, autrement dit des « barbares » qui auraient oublié les techniques et les canons romains.
  • La postérité gothique concerne également les toponymes et les patronymes familiaux sur les terres où ils vécurent, doublées de transmissions linguistiques du gotique : lire influences linguistiques.
  • La postérité principale en Europe occidentale, sur l'Histoire, les Arts et les toponymes locaux provient du royaume laissé par les Wisigoths compte tenu de sa longévité.
Évolution des Ostrogoths et des Wisigoths, Ier – Ve siècles, assorti des tentatives de fonder les divers royaumes goths.
Le périple des goths (Wisigoths) en Europe occidentale laissa une postérité non négligeable.

Perception par les historiens

Historiographie française

Historiographie italienne

La bataille du mont Lactarius (vue d'artiste XIXème siècle), proche des pentes du Vésuve, voit en 553 la défaite des Ostrogoths d'Italie face à l'Empire romain d'Orient.

Les chroniqueurs chrétiens de Rome présentèrent pendant l'Antiquité tardive les Ostrogoths comme des barbares qui provoquèrent la chute de l'Empire romain puisqu'ils participèrent aux sacs de Rome successifs. Hormis dans le cadre strict de fouilles à Ravenne, le legs des Goths est plutôt mince et peu considéré en Italie.

La postérité des Goths en Europe occidentale tient plus au royaume wisigoth qu'au royaume ostrogoth, puisque ce dernier disparut prématurément.

Après une dernière défaite au mont Lactarius, le nom des Ostrogoths tomba dans l'oubli. La nation s'était pratiquement dissoute après la mort de Théodoric. La chance de former en Italie un État réunissant des éléments romains et germaniques, comme ceux qui surgirent par la suite en Gaule, en Espagne, puis dans les régions de l'Italie sous la souveraineté du royaume lombard, fut ainsi perdue.

En conséquence, la place occupée par les Goths dans la mémoire espagnole diffère de celle qu'ils tiennent dans la mémoire italienne : en Italie, les Goths ne furent qu'un envahisseur temporaire, bientôt supplanté par les Lombards, alors qu'en Espagne ils surent constituer un élément important de la nation hispanique au haut Moyen Âge.

Historiographie espagnole

Construction à Santa Maria de Lara. Voir : art wisigoth.

La noblesse wisigothe réfugiée en Asturies participa pour une part à l'histoire espagnole ; l'héritier du trône espagnol porte encore aujourd'hui le titre de "Prince des Asturies". Mais les Asturies ne furent jamais une région d'établissement wisigoth. Les Wisigoths ayant colonisé Tolède à partir du pays originel s'étaient déjà romanisés dans l'ensemble auparavant, ce qu'une découverte archéologique typiquement wisigothe des VIIe et VIIIe siècles étaie. Les populations métissées créées dans l'Hispanie wisigothe se réfugièrent dans les temps suivant l'effondrement du royaume de Tolède au nord (Mozarabes) ou bien se fondirent dans la population musulmane de l'émirat de Cordoue / califat de Cordoue.

Pélage, un noble wisigoth apparenté au roi Rodéric, trouva refuge dans les montagnes du Nord de la péninsule avec 300 guerriers peu après la défaite de 711 et est crédité d'avoir commencé la reconquête chrétienne de l'Espagne en 718 quand il défie les Omeyyades à la Bataille de Covadonga et établit le royaume des Asturies dans le nord de la péninsule. Pélage et ses successeurs se réclamèrent d'être les continuateurs de l'Espagne wisigothe jusqu'au IXe siècle, mais en réalité cela est bien fini pour le peuple wisigoth, qui, perdant son rôle de dominateur, de dirigeant avec la chute de leur royaume, disparaîtra totalement. Cependant les Wisigoths marqueront pendant encore longtemps les esprits de la péninsule ibérique et du Sud-Ouest de la France par leur longue histoire et leur prestige. Jusqu'en plein XVIIIe siècle, la noblesse espagnole se disant descendre de la noblesse wisigothe jouissait d'un certain prestige. Et leur capitale royale, Tolède, perdue en 712, garda un symbolisme fort pendant longtemps, ne sera reprise par les Chrétiens du Nord qu'en 1085 et servira de nouveau de capitale.

D'autres Wisigoths, qu'ils soient ariens ou de confession chrétienne trinitaire, refusèrent d'adopter la foi musulmane ou de vivre selon ses règles ; ils se sauvèrent vers le Nord, dans les royaumes francs ou en Septimanie wisigothe ; quelques décennies plus tard, des Wisigoths jouèrent des rôles importants sous le règne de Charlemagne et ses fils notamment ; citons Théodulf d'Orléans (Thiudulf), Agobard de Lyon, ou encore Wittiza, fils d'un noble wisigoth de Septimanie et futur religieux sous le nom de saint Benoît d'Aniane.

En Espagne, les Wisigoths furent plutôt bien considérés dans l'enseignement de l'Histoire, compte tenu du processus fondateur de l'État espagnol que fut la Reconquista. Les chroniques mozarabes furent un vecteur de cette transmission.

Aussi, l'image des Goths dans l'historiographie espagnole est positive et l'apport qu'ils constituèrent n'a été ni oublié, ni dédaigné : une partie du nord de l'Espagne que les Maures ne conquirent pas, la région des Asturies, garda pendant un moment le nom de Gothie, de même que les possessions gothiques dans le sud-ouest de la Gaule pourtant passées aux mains des Francs.

Attestent de cette sélection identitaire les statues de rois figurant sur la place de l'Orient à Madrid, la royauté se réclamant de rois wisigoths très anciens, sans aucun piédestal pour un quelconque souverain de l'Espagne mauresque[1].

Une liste des souverains wisigoths fut même enseignée aux écoliers espagnols durant la période de la dictature franquiste, en tant que moyen mnémotechnique aux fins pédagogiques.

Histoire de l'art

Trésors retrouvés

Exemple de texte gotique.

L'objet le plus connu qui nous vient des Goths est assurément le codex argenteus, un luxueux évangéliaire du VIe siècle écrit en langue gotique avec des encres d'or et d'argent sur des feuilles de parchemin, qui furent colorées avec la pourpre du murex. C'est un manuscrit d'une valeur infinie et un des plus importants écrits de l'Antiquité tardive. Écrit au VIe siècle en Italie, il est conservé depuis le XVIIe siècle en Suède, à la bibliothèque de l'Université d'Uppsala.

Le mausolée de Théodoric le Grand à Ravenne ressemble un petit peu à celui de Constantin. Les restes de Théodoric ont cependant disparu.

Influences linguistiques

Disparition du gotique

La langue des Goths cesse d'être couramment utilisée à partir de la seconde moitié du VIe siècle en raison des défaites wisigothes face aux Francs, de la destruction des Goths d'Italie (les Ostrogoths). La conversion au catholicisme des Wisigoths et l'immersion minoritaire au sein d'une population très romanisée favorisèrent cette disparition.

Cette langue aurait néanmoins survécu au moins jusqu'au milieu du VIIe siècle en Espagne mais Walahfrid Strabo, abbé de Reichenau, mentionne qu'au début du IXe siècle, elle est encore parlée sur le cours inférieur du Danube et dans les montagnes isolées de Crimée. C'est un isolat de population parlant le gotique qui subsista en Crimée jusqu’au XVe siècle[3].

Le gotique se classe donc parmi les langues mortes.

Transmissions du gotique dans les langues vernaculaires

Noms communs issus du gotique

Les Wisigoths sont immergés dans une population profondément romanisée, et la culture romaine qui connaît une brillante renaissance sous Isidore de Séville reste vivante et attractive. Les apports gotiques sur les parlers locaux sont donc marginaux, limités à quelques mots du vocabulaire, par exemple :

  • gans (oie) → ganso (espagnol, portugais) mais auca en occitan et oca en catalan,
  • triggwa (trève) → tregua (espagnol, portugais), mais trèva, du francique, en occitan.

Le vocabulaire des couleurs dans la zone wisigothe a subi peu d'influence gotique, contrairement à l'italien et au français, essentiellement :

  • blank (blanc) → blanco (espagnol), branco (portugais), blanc (catalan ; occitan, coexistant avec cande d'origine latine)
  • protogermanique *ʒræwaz > got. ? (gris) → gris (espagnol, occitan, catalan), grisalho (portugais)

Noms propres issus de l'aristocratie gothique[4]

Les noms des élites wisigothes se sont bien maintenus dans les prénoms ibériques, tels que :

  • Adolfo, de adal (noble) et wulf (loup)
  • Alberto ou Adalbert, de adal (noble) et berth (brillant, célèbre)
  • Alfonso, de all (tout) et funs (préparé)
  • Alvaro, de all (tout) et varo (prévenu)
  • Rodrigo, de hroth (gloire) et ric (puissant)

Influence sur la toponymie

Les études de toponymie ont identifié une influence germanique dans les noms de localités occupées par les Wisigoths. Elle se marque dans la toponymie occitane le plus souvent par le suffixe -ens, -enx, -ans et -ein[5], dérivant du suffixe germanique -ing-os signifiant une appartenance :

On note une grande concentration de noms de lieux en -ein dans la communauté de communes du Castillonnais en Couserans qui a pu être interprétée par une survie plus tardive de la langue gotique dans cette région jadis isolée (mais cet isolement fait plutôt supposer une autre origine) :

D'autres noms de lieu du Sud-Ouest de la France paraissent clairement rattachés aux Goths, mais avec un appellatif mérovigien -villa (du latin villa rustica) qui a donné -viala, -vielle, -fielle ou -ville-.

Ensuite, on rencontre des noms de personne germanique pris absolument :

À l'inverse, la toponymie basque ignore les noms basés sur le suffixe -ingos, ce qui coïncide avec l'absence de domination gothique sur les basques.

Voir aussi

Notes

  1. (es)source.
  2. Dans l'historiographie moderne, le christianisme nicéen est dit "catholicisme" par les auteurs catholiques, et "orthodoxie" par les auteurs orthodoxes.
  3. Lucien Musset, Les Invasions, les vagues germaniques, PUF, Nouvelle Clio, 1965
  4. L'aventure des langues en Occident, cf. la bibliographie
  5. Parfois il peut s'agir du suffixe prélatin -inco / -inca
  6. Une telle concentration de noms de personnes suivi du suffixe germanique -ing-, hormis les zones dialectales du germanique (Alsace, Lorraine), ne se retrouve ailleurs que dans le Nord-Est de la France, dans les régions de Franche-Comté (autour de Montbéliard et Belfort) et au nord de la Bourgogne, non loin de la frontière linguistique avec l'alémanique.

Bibliographie

  • Henriette Walter, L'aventure des langues en Occident, Robert Laffont, Paris, 1994, (ISBN 2-221-05918-2)
  • Bénédicte et Jean-Jacques Fénié, Toponymie occitane, Sud Ouest université, 1997, 126 pages, (ISBN 2879012155)
  • Ouvrage collectif, L'Europe héritière de l'Espagne wisigothique, Collection de la Casa de Velázquez, 1992, 446 pages, (ISBN 84-86839-33-5)

Liens internes