Polémique juive contre le christianisme

Tout au long de l'histoire et dans les régions où judaïsme et christianisme se sont cotoyés, il existe une littérature, généralement en hébreu, de polémique anti-chrétienne. Les Toledot Yeshou sont l'ouvrage le plus connu, autour duquel se sont cristallisées d'anciennes traditions concernant Jésus, mais ce n'est en aucun cas le seul document de polémique anti-chrétienne.
La polémique juive contre le christianisme apparaît aussi dans la polémique chrétienne contre le judaïsme, mais à un second niveau qu'il faut toujours prendre soin de mettre en perspective historique et critique.
La polémique juive anti-chrétienne n'est donc pas un genre littéraire à part entière, mais un ensemble de textes de circonstances, qu'il est intéressant de confronter[1] à l'histoire de la polémique chrétienne contre le judaïsme.

Dans la littérature des Sages

Le livre, souvent réimprimé, de Herford passe en revue systématiquement les références, la plupart du temps polémiques, au christianisme et à Jésus dans le talmud et le midrash[2].

En Orient chrétien

Le premier (et principal ?) traité de polémique anti-chrétienne en hébreu, a été écrit vers 600 et est connu également par une version en arabe: le Livre de Nestor le prêtre[3].

En Occident chrétien

Joseph (ben IçHaq) beHor Šor

Cet exégète, talmudiste et poète, actif en France du Nord au XIIe-XIIIe siècle, fait régulièrement allusion au christianisme, qui est pour lui une idolâtrie, dans son commentaire de la Torah, en particulier dans les passages souvent invoqués dans la polémique chrétienne (sur Gn. 1, 26; 3, 22; 18, 1; 24,2; 37, 26-27; Ex. 32; Lv. 18, 5; Nb. 12, 8; Dt. 6, 5; etc.). Pour connaître aussi bien les arguments chrétiens antijuifs, il est certain que cet auteur a eu accès à des sources chrétiennes, peut-être même eut-il des rencontres avec des théologiens chrétiens.

Juda le Pieux (ob. 1217)

Le Sefer Hasidîm de Juda le Pieux[4] contient plusieurs enseignements sur le comportement à avoir vis-à-vis des chrétiens: se montrer affable et loyal, éviter le prêt à intérêt, source d'inimitié. Ceux qui suivent les lois noachides (Gn. 9, 1-7) méritent autant de respect que n'importe quel juif (§ 359); il faut toutefois éviter la lecture des exégèses chrétiennes de la Bible (§ 752) ainsi que les controverses religieuses qui sont souvent une source de problèmes (§ 811).

Moïse ben Salomon de Salerne (c. 1240)

L'ouvrage de Ta'anôt (arguments) de ce disciple de Maïmonide prodigue conseils et aides en vue de controverses avec des chrétiens. La première partie, où il adopte parfois la forme d'un dialogue, tourne autour des thèmes trinitaires et christologiques, la seconde autour de diverses références bibliques. Ainsi l'on trouvera par exemple l'argument que si l'une des personnes de la Trinité s'est incarnée, les deux autres n'ont pas pu, ne pas en être affectées, ce qui est incompatible avec la notion (philosophique et aristotélicienne) de Dieu. Jésus est appelé peloni, « ce quidam ».

Méir (ben Simon) ha-Me'ili de Narbonne

Le מלחמת מצוה (la Guerre obligatoire) est un gros ouvrage apologétique du deuxième quart du XIIIe s. mettant en scène des discussions fictives entre son auteur, Rabbi Méir ha-Mé'ili, un talmudiste connu par ailleurs pour son opposition à la qabale, avec des chrétiens tels qu'un dominicain (peut-être Pablo Christiani dont les juifs de Narbonne ont dû subir une prédication forcée dans leur synagogue), Louis IX roi de France ou encore l'archevêque de Narbonne. Il défend le prêt à intérêt en s'appuyant sur Dt. 23, 21 et Ps. 15, 5; il réagit contre l'interprétation christologique de nombreux passages bibliques, parmi lesquels le serviteur souffrant d'Is. 53; et il conteste l'argument de la victoire chrétienne dans le monde en s'appuyant sur Dn. 8, 9-12.

MordeHaï ben Joseph d'Avignon (c. 1270-1275)

Le מחזיק אמונה (Renforcement de la foi) est rédigé en réponse à la pression missionnaire du converti Pablo Christiani. Il conteste l'argument antijuif habituel de la dispersion des juifs comme un châtiment annoncé dans la Bible, au contraire celle-ci annonce une fin de l'Exil et une libération messianique, où le Messie ne contestera pas les rites et lois juives.

Sefer Joseph ha-Meqannê

Les Réponses aux Minim (תשובות המינים), connu plus tard sous le nom de Livre de Joseph le Zélé, remonte à la deuxième moitié du XIIIe s.; c'est, par son contenu comme par l'audience qu'il a trouvée, l'ouvrage de polémique (à usage interne) le plus important des XIIe-XIIIe siècles. Elles prennent la forme d'un dialogue qui met en scène plus d'une quarantaine de juifs et de nombreux partenaires chrétiens, introduits par exemple par l'expression: "un prêtre m'a demandé" ou "un Franciscain m'a demandé" ou "les hérétiques (minîm) soutiennnent".

Originaire de Sens, Joseph ben Nathan, comme déjà son père, a exercé une activité d'Official, sans doute dans le domaine de l'administration financière, auprès de l'évêque, préfigurant ce que seront plus tard les juifs de cour. C'est dans cette fonction qu'il entra directement en contact avec des chrétiens et qu'il dut avoir l'expérience de disputations plus ou moins formelles. C'est aussi cette position qui l'amène à des affirmations audacieuses (même si elles n'étaient pas destinées à être lues par des chrétiens) contre la Vulgate ou des passages de l'Evangile, dont il donne d'ailleurs des extraits d'une traduction hébraïque faite par des convertis de cette époque; il ne se gêne pas non plus de critiquer l'autorité ecclésiastique. Le matériel est très riche, mais Joseph ben Nathan n'ajoute rien de son propre fonds; il paraît s'appuyer sur des traditions de réponses à des arguments depuis longtemps débattus dans sa région à son époque.[5]

Abraham Abulafia

Abraham Aboulafia

Conclusion

Il ne faut pas exagérer la place que cette polémique occupe dans le judaïsme. Il est certain que le christianisme a influencé la formation ou transformation de certaines traditions juives, comme la récitation du Décalogue par exemple, qui était habituelle dans la prière juive avant la contestation chrétienne des lois rituelles[6]. Mais le judaïsme rabbinique n'est pas intéressé par cette polémique et ne s'y mouille que quand il y est obligé (voir la page disputations). On peut le comprendre, sachant les risques qu'il y avait à contester le christianisme dans la société chrétienne médiévale.

Notes et références

  1. A la suite de l'ouvrage encyclopédique de Heinz SCHRECKENBERG, Die christlichen Adversus-Judaeos-Texte und ihr literarisches und historisches Umfeld, I. 1.-11. Jh. (1e éd. 1982), 1999; II. 11.-13. Jh. : mit einer Ikonographie des Judenthemas bis zum 4. Laterankonzil (1e éd. 1988), 1997; III. '13.-20. Jh., 1994. Nous suivons cet ouvrage chaque fois que ce n'est pas autrement indiqué.
  2. R.T. Herford, Christianity in Talmud and Midrash, Londres, 1903; pour Jésus dans le talmud, outre la page wikipedia, v. désormais Peter Schäfer, Jesus in the Talmud, Princeton, 2007 (ISBN - 978-0-691-12926-6 ).
  3. Références sur la page en anglais et en allemand: en:Nestor the priest, de:Nestor ha-komer.
  4. http://www.fr.chabad.org/library/article_cdo/aid/1287601/jewish/Rabbi-Judah-haHassid.htm
  5. Voir quelques exemples d'arguments scripturaires dans SCHRECKENBERG, III, 1994, p. 267-268.
  6. F. Manns a essayé de faire une synthèse de l'influence exercée par les (judéo-)chrétiens sur les traditions juives, le Midrash en particulier, dans deux articles: F. Manns, « L'affrontement entre le judaïsme rabbinique et le judéo-christianisme », Antonianum, 54 (1979), 225-254 et « Le judéo-christianisme dans la littérature rabbinique », Antonianum, 58 (1983), 201-217; sur le Décalogue, v. Ant. 1979, p. 245 (m. Tamid, V 1).

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