Orthographe française

Par orthographe du français, on entend l'écriture en français. Il s'agit formellement de la transcription graphique, scripturale, d'éléments langagiers si non oraux, issus par leur histoire de l'oral (mots). En français, comme dans de nombreuses langues à écriture phonémique, l'écrit code pour des sons, lesquels assemblés forment des mots (à la différence de langues idiographiques où l'écrit encode directement des mots, des concepts).

L'écriture du français est phonémique par essence. Toutefois, par son histoire, elle présente par rapport à d'autres langues une grande complexité (marques inaudibles, transcriptions multiples d'un même son, écritures de sons par deux lettres (digraphes) encodant d'autres sons par ailleurs...)

Histoire

La fixation de l'orthographe française fut la conséquence de la promotion du français au statut de langue officielle sous le règne de François Ier, même s'il est probable qu'il y ait eu déjà auparavant des réflexions sur les normes qu'il fallait adopter. Au XVIIe siècle, en créant l'Académie française, chargée de rédiger le dictionnaire de référence, la monarchie centralisatrice a cherché à créer une sorte d'« orthographe d'État ». Au XIXe siècle, l'école publique et laïque a fait de l'orthographe strictement normalisée, sinon sa principale règle, du moins l'une des premières.

L'orthographe du français s'est fixée à partir du XIe siècle. Dès cette époque on constate en effet une cohérence dans les manuscrits en langue d'oïl[1]. Cette orthographe a les caractéristiques suivantes :

  • Les consonnes finales se prononcent ;
  • /ɲ/ est noté ign (gaaignier « gagner ») ;
  • /s/ intervocalique est parfois noté s (au lieu de ss) ;
  • /k/ est parfois noté k (au lieu de c ou qu) ;
  • us final est abrégé en x (voir Abréviation_médiévale#X (-us)) ;
  • Il y a peu de lettres muettes et de lettres doubles ;
  • /e/ est noté ez ou es ;
  • /ɛ/ est noté es ou e suivi d'une consonne double[2].

À partir du XIIIe siècle, l'orthographe française connaît des bouleversements importants, la langue évoluant de l'ancien français au moyen français[3]. Elle s'éloigne alors du phonétisme et devient plus « idéographique ». C'est à cette époque qu'apparaissent le s long, le point sur le i, le j.

Au début du XVIe siècle, l'orthographe commence à avoir un effet sur la prononciation. Des consonnes initialement muettes, introduites en suivant l'étymologie, commencent à être prononcées (le b de subtil par exemple). Sous l'impulsion d'imprimeurs et d'écrivains (notamment Ronsard), apparaît une orthographe réformée, plus proche de la prononciation : introduction des accents, suppression des lettres « grecques » (ph, th, rh, y), du y notant [i], du ez notant [e], du x final muet, remplacement de en prononcé [ɑ̃] par an. Mais le Dictionnaire francoislatin (1549) de Robert Estienne va marquer le retour à une orthographe ancienne (y notant [i], es notant [e] ou [ɛ], rétablissement des lettres grecques, suppression de la plupart des accents)[4].

En , François Ier édicte l'ordonnance de Villers-Cotterêts qui remplace le latin par le français comme langue officielle des documents juridiques et administratifs. Ce texte est d'ailleurs lui-même rédigé en français sous le titre « Ordonnan du Roy sur le faid de justice ». Cette décision favorisera l'homogénéisation de l'orthographe sur la base de l'étymologie latine. François Ier, qui fut surnommé le Père des Lettres, contribuera encore à l'établissement de la langue écrite par la création de l'Imprimerie nationale, du dépôt légal, du Collège royal (le futur Collège de France).

La deuxième moitié du XVIIe siècle sera cependant marquée par une certaine renaissance de l'orthographe « moderniste » suivant le principe que l’usage détermine la règle. En 1635, le cardinal de Richelieu crée l’Académie française dans le but de normaliser et de perfectionner la langue française. Dès lors, l’Académie sera le lieu où s'édicteront les règles de la langue écrite officielle mais aussi savante. La rédaction d'un Dictionnaire de l'Académie française sera l'occasion de définir une orthographe lexicale qui tienne compte à la fois de l'usage, de l'étymologie et des contraintes phonétiques. L'Académie française choisit d'utiliser dans la première édition de son Dictionnaire (1694) l'orthographe des greffes royaux, c'est-à-dire une orthographe archaïsante, proche de celle préconisée au siècle précédent par Robert Estienne.

En 1718, avec sa seconde édition, le Dictionnaire introduit de façon systématique les lettres j et v en remplacement des lettres muettes qui permettaient jusqu'alors de distinguer les mots homonymes écrits respectivement avec les lettres i et u (ainsi « apuril » devient « avril »). Par ailleurs, certaines lettres étymologiques sont supprimées, de même que certains « s » muets internes. Dans le même temps, d'autres lettres muettes font leur apparition, souvent pour rappeler l'étymologie latine (le g de doigt en référence à digitus) des mots, parfois pour d'autres raisons (le h introduit dans huile ou le l ajouté à ennuyeulx n'ont rien d'étymologique [5]). En 1740, avec la troisième édition, un tiers des mots change d’orthographe et les accents apparaissent (par exemple, « throne, escrire, fiebvre » deviennent « trône, écrire, fièvre, etc. »). En 1836, dans la sixième édition du Dictionnaire, l'Académie impose que les terminaisons en « ois » qui se prononcent « è » s’écrivent désormais avec « ais » (« français », « j’étais »…).

Au début du XIXe siècle, l'orthographe se fixe et, contrairement aux autres pays romans, c'est le courant étymologiste qui prévaut et non pas phonétique.

L'orthographe a ainsi évolué au fil des décisions de l'Académie mais aussi sous l'influence des linguistes, lexicographes, grammairiens et autres savants qui produisent nombre de dictionnaires et encyclopédies (Diderot et d'Alembert, Pierre Larousse). Les imprimeurs forment une autre source d'influence sur l'orthographe. Et parallèlement, l'institution scolaire jouera un grand rôle dans les évolutions de l'orthographe tant dans l'émergence de nouvelles pratiques que dans la résistance à certaines réformes (celle de 1990, par exemple).

Réformes (appliquées et diffusées par l'administration), et tentatives

  • Propositions de 1562 : Pierre de La Ramée propose la distinction du U et du V, du I et J, ainsi que les trois E : e, é, è.
  • Réforme de 1718 : plusieurs simplifications sont adoptées, par exemple le es est écrit ê selon la prononciation[6],[7].
  • Réforme de 1740 et 1762 : un tiers des mots voit son orthographe modifiée[8],[9],[10].
  • Réforme de 1835 : un quart des mots voit son orthographe modifiée, le t est désormais rétabli au pluriel dans les mots du type enfans et les terminaisons verbales en oi passent à ai (étoit devient était)[12].
  • Proposition d’Émile Faguet, adoptée par l’Académie française mais inutilisée dans son dictionnaire en 1935[9],[14].
  • Réforme de 1935 : suppression de doubles graphies introduites en 1878[15].
  • Propositions de Joseph Hanse (1972) sur la base du projet de normalisation de René Thimonnier (dont quelques-unes acceptées en 1976 par l'Académie française... qui ne les applique qu'en 1986 avant d'y renoncer totalement un an plus tard)[16],[17],[18],[9].

Enseignement de l'orthographe

Les principes de base de l'orthographe sont enseignés à l'école primaire. L'enseignement se poursuit au collège.

En France

Des études effectuées en France montrent une baisse du niveau des élèves en orthographe depuis plusieurs décennies[20]. En 2015, les correcteurs du baccalauréat ont été invités à l'indulgence[21].

Systèmes simplifiés, et projets de simplification

Plusieurs projets de simplifications du français existent. Ils proposent, par rapport à l'orthographe héritée et pratiquée le plus communément, d'utiliser et diffuser des normes très simples, par leur extrême régularité, notamment. Dans certains de ces systèmes d'écriture, l'écriture du français se rapproche d'autres langues à l'écrit quasi régulier (comme l'espagnol).

Parmi les objectifs de ces projets sont :

  • anticiper les simplifications d'usage à l'œuvre, les régulariser, les théoriser ;
  • simplifier l'apprentissage de l'écriture et de la lecture ;
  • permettre à l'école une ré-allocation des efforts d'enseignement vers d'autres matières que l'orthographe et la grammaire.

Ces projets suivent souvent les axes suivants :

  • suppression des marques inaudibles (de genre, de nombre, héritées...) ;
  • usage d'un signe unique par son ;
  • parfois remplacement des digraphes ("on", "ou", "eu"...) par un nouveau signe.

Notes et références

  1. Nina Catach, L'orthographe, PUF, Paris, 1988, p. 10-11.
  2. Nina Catach, op. cit., p. 12-13.
  3. Nina Catach, op. cit., p. 16.
  4. Nina Catach, op. cit., p. 26-30.
  5. Nina Catach, op. cit., p. 21-22.
  6. 2e édition du Dictionnaire de l’Académie française
  7. Émile Faguet, 1905. Simplification simple de l’orthographe.
  8. 3e et 4e éditions du Dictionnaire de l’Académie française
  9. a, b, c et d Luce Petitjean, Maurice Tournier. Repères pour une histoire des réformes orthographiques. Dans Mots, septembre 1991, No28. Orthographe et société. p. 108-112. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mots_0243-6450_1991_num_28_1_2040
  10. Service de la langue française, Orthographe, Communauté française de Belgique. [consulté en ligne le 3 septembre 2008]
  11. 5e édition du Dictionnaire de l’Académie française
  12. 6e édition du Dictionnaire de l’Académie française
  13. 7e édition du Dictionnaire de l’Académie française
  14. Renée Honvault-Ducrocq, 2006. L'orthographe en questions Publication Université de Rouen, Havre. (ISBN 2-87775-414-6)
  15. 8e édition du Dictionnaire de l’Académie française
  16. Gadbois Vital., « De l’orthographe, de la féminisation des noms, du français en péril... Une interview avec Joseph Hanse », Québec français, n° 57,‎ (lire en ligne)
  17. Monika Keller, La réforme de l'orthographe, un siècle de débats et de querelles, Paris, Conseil International de la Langue Française, , 195 p. (ISBN 2-85319-275-X), pages 123-132
  18. « Projet minimal de normalisation orthographique : un projet réaliste. », Thimonnier, R. (1977). Publications Québec français, (28), 42-46, sur Erudit.org (consulté le 18 décembre 2017)
  19. Académie française, « Transformations et "réformes" de l'orthographe »
  20. Danièle Manesse, Danièle Cogis, Orthographe, à qui la faute ?, éditeur ESF, 2007
  21. Marie-Estelle Pech, « L’orthographe, cette grande oubliée du baccalauréat », Le Figaro, 15 juin 2015, lire en ligne

Annexes

Bibliographie

  • Charles Beaulieux, Histoire de l'orthographe (I-II), Champion, 1927
  • Claire Blanche-Benveniste et André Chervel, L'orthographe, Maspero, 1969;
  • Bernard Cerquiglini, L'accent du souvenir, Minuit, 1995.
  • Nina Catach, L'orthographe, PUF, Que sais-je ?, 1978, 6° éd. corrigée 1995.
  • Nina Catach, Notions actuelles d'histoire de l'orthographe, dans Langue française, 1973, tome 20, no 1, p. 11-18 (lire en ligne)
  • Nina Catach, Mythes et réalités de l'orthographe, dans Mots, 1991, tome 28, no 1, p. 6-18 (lire en ligne)
  • Michel Fayol, Jean-Pierre Jaffré, L'orthographe, PUF, 2014
  • Yvonne Cazal, Gabriella Parussa, Introduction à l'histoire de l'orthographe, Armand Colin, 2015.

Articles connexes

Liens externes