Nicolas Machiavel

Nicolas Machiavel
Portrait en buste d'un homme souriant aux cheveux courts

Portrait posthume de Nicolas Machiavel (détail), par Santi di Tito.

Naissance
Décès
(à 58 ans)
Florence, Italie
Sépulture
Principaux intérêts
Idées remarquables
Couple Fortune / Vertu, Conservation du pouvoir
Œuvres principales
Influencé par
A influencé
La majeure partie de la philosophie politique ultérieure
Adjectifs dérivés
machiavélien, puis machiavélique (sens dérivé)
Père
Bernardo di Niccolò Machiavelli (en)
Fratrie
Totto Machiavelli ()
Conjoint
-
Parentèle
Niccolò Machiavelli () (cousin germain)
signature de Nicolas Machiavel

signature

Nicolas Machiavel (en italien : Niccolò di Bernardo dei Machiavelli ; Niccolò Machiavelli prononcé : [nikkoˈlɔ mmakjaˈvɛlli]) est un penseur humaniste italien de la Renaissance, philosophe, théoricien de la politique, de l'histoire et de la guerre, né le à Florence, en Italie et mort le dans cette ville[1].

Machiavel a donné naissance à plusieurs termes en français : « machiavélisme » et ses dérivés, qui font référence à une interprétation politicienne cynique de l’œuvre de Machiavel et « machiavélien » qui fait directement référence aux concepts développés par Machiavel dans son œuvre.

Biographie

Statue de Machiavel, par Lorenzo Bartolini, piazzale des Offices, Florence.

Les premières années

Il naît à Florence, dans une vieille famille sans richesse et sans statut politique. Son père Bernard Machiavel est trésorier pontifical à Rome et docteur en droit. Bien que connaissant régulièrement des difficultés financières, il donne à son fils une solide éducation humaniste[2]. Nicolas Machiavel lit beaucoup. Comme il ne pratique pas le grec, il lit en latin les philosophes Aristote, Platon, Plutarque, Polybe, Thucydide. Il connaît également les grands auteurs latins : Cicéron, Sénèque, César, Tite-Live, Tacite, Salluste, Ovide et Virgile, Plaute et Térence. Lucrèce dont il recopié le De rerum natura 1497, marque profondément selon James Atkinson[3] la façon dont Machiavel voit la religion. On ne sait pas grand chose de la vie de Machiavel entre 1489 et 1498[3]. La vie de Florence est alors troublée avec la Première guerre d'Italie, l'indépendance de Pise (le port de Florence) en 1494 et l'instauration d'une théocratie à Florence sous l'impulsion de Savonarole.

La carrière gouvernementale (1498-1512)

César Borgia et Machiavel par Federico Faruffini (1864).

Il est nommé deuxième secrétaire de la chancellerie le 19 juin 1498[4]. Ce travail l'implique dans la gestion des possessions de Florence en Toscane. Toutefois, il devient vite secrétaire à l'office chargé des affaires étrangères[4] et l'un des envoyés favoris des dix qui gouvernent Venise. Il n'a jamais été ambassadeur, cette tâche étant réservée aux membres des familles les plus en vue. Il accomplit des missions exigeant discrétion voire le secret : il doit obtenir des informations et décrypter les intentions des dirigeants qu'il rencontre [5]. En 1500, il se rend en France où il rencontre le cardinal Georges d'Amboise, ministre des finances de Louis XII [6]. Au Cardinal qui lui affirme avec arrogance que les Italiens ne comprennent rien à la guerre, il rétorque que les Français ne comprennent rien à l'État, car autrement ils n'auraient pas laissé l'Église acquérir une telle force[6].

En 1501, il se marie avec Marietta Corsini avec qui il aura une fille Bartolomea et quatre fils qui atteindront l'âge adulte : Bernardo, Ludovico, Piero et Guido[5]. En 1502,l'élection de Pier Soderini à la tête des Dix renforce sa position. Machiavel est envoyé au camp de César Borgia, duc de Valentinois, alors en Romagne[4]. L'écrivain admire chez ce dernier l'association d'audace et de prudence, l'habile usage de la cruauté et de la fraude, la confiance en lui, la volonté d'éviter les demi-mesures, l'emploi de troupes locales, et l'administration rigoureuse des provinces conquises. Machiavel estimera plus tard que la conduite de César Borgia dans la conquête de provinces, la création d'un nouvel État à partir d'éléments dispersés, et son traitement des faux amis et des alliés douteux, était digne de recommandation et méritait d'être imité scrupuleusement[1].

En 1505-1506, les troupes de mercenaires recrutés par Florence pour reconquérir Pise s'étant montrées coûteuses et peu efficaces, le gouvernement décide de suivre l'avis de Machiavel et de lever une armée en recourant à la conscription et le charge de cette tâche. En 1506, il rencontre le pape Jules II. En 1507, Soderini veut envoyer Machiavel négocier avec l'empereur Maximilien, mais les aristocrates qui voient Machiavel comme l'homme de Soderini et donc comme un pro-français, bloquent sa nomination[7]. Machiavel est fort dépité mais ses amis lui font remarquer qu'il est relativement isolé à la chancellerie. En juin 1509, Florence reconquiert Pise en partie grâce à l'armée qu'il a levé. C'est le sommet de sa carrière gouvernementale. Pourtant cette même années, un de ses collègues, Biagio Buonaccorsi, lui écrit une lettre où figure ce passage qui a été crypté pour éviter d'être lu par des indiscrets  : « il y a si peu de personnes ici qui veulent vous aider »[7]. Néanmoins Machiavel a quelques amis fidèles à la chancellerie, comme Biagio Buonaccorsi ou Agostino Vespucci qui le tiennent en haute estime[8].

En 1511, le pape Jules II suscite la création de la Sainte Ligue contre la France et va donc à l'encontre de la politique menée par Soderini et Florence. Aussi, quand les Français sont battus en 1512, le pape laisse les Espagnols remettre les Médicis au pouvoir. La république de Florence tombe, les troupes de Machiavel sont vaincues au Prato, Soderini est contraint à l'exil et Machiavel quitte toute fonction gouvernementale[8].

La relégation

Machiavel dans son bureau par Stefano Ussi (1894).

Les Médicis reviennent au pouvoir à Florence, à la suite de la défaite de Prato en 1512. Au début 1513, Machiavel est soupçonné d’avoir participé à la conjuration fomentée par Pietro Paolo Boscoli ; il est emprisonné, torturé. Il est relâché en mars 1513 à l'occasion de l'amnistie générale accordée à l'occasion de l'accession au trône papal du Cardinal Jean de Médicis devenu pape Léon X[9]. Il se retire ensuite dans sa propriété de Sant’Andrea in Percussina, frazione de San Casciano in Val di Pesa. L’année suivante, Machiavel interrompt la rédaction des Discours pour poursuivre la rédaction, en 1513, de son ouvrage le plus célèbre, Le Prince[10]. Dans les lettres qu'il adresse vers 1513 à Francesco Vettori, deux thèmes centraux du Prince sont perceptibles. Le désespoir de Machiavel concernant les faits en Italie et le début de la théorisation de ce que que pourrait être le leader doté de virtu c'est-à-dire capable d'infuser ordre et esprit au peuple italien. Chez lui, on trouve une croyance en l'intelligibilité de l'histoire et de la politique[11]. Le Prince, dédié à Laurent II de Médicis, est aussi pour Machiavel une tentative de retrouver une place dans la vie politique de Florence comme cela apparaît très bien dans la dédicace,  :

« Ceux qui désirent gagner les bonnes grâces d'un prince, ont généralement coutume de se présenter à lui avec ceux de leurs biens auxquels ils attachent le plus de prix...Désirant donc pour ma part m'offrir à Votre Magnificence avec quelque témoignage de mon respectueux dévouement à Son endroit, je n'ai trouvé parmi mes biens rien à quoi je tienne ou que j'estime autant que la connaissance des actions des grands hommes, telle que je l'ai acquise des choses modernes par une longue expérience et des antiques par une lecture assidue »

— Dédicace du Prince à Laurent II de Médicis[12]

A cette même période, il écrit deux livres inspirés de conversations tenues dans le jardin de la famille Rucellai (Orti Oricellari) : le Discours sur la première décade de Tite-Live et l'Art de la guerre). Alors que dans Le Prince, il se veut conseiller, dans le Discours sur la première décade de Tite-Live, il se voit plus comme un enseignant, un professeur qui enseigne aux plus jeunes[13].

En 1517, il écrit un poème allégorique l'Asino où pointe sa tristesse. En 1518, Machiavel écrit une comédie assez anticléricale sur la séduction La Mandragore. Son désappointement est grand. Il écrit en 1518 à Vernacci « Le destin a fait le pire qu'il pouvait me faire. Je suis réduit à une condition où je ne peux rien pour moi et encore moins pour les autres »[9]

Les dernières années : 1520-1527

Portrait de Machiavel par Cristofano dell'Altissimo.

À la demande du Cardinal Jules de Médicis, le futur Clément VII, il rédige L’Histoire de Florence en 1520 (achevée en 1526). En 1521, Florence envoie Machiavel au chapitre général des Franciscains à Carpi, tandis que la guilde de la laine le charge de lui trouver un prêcheur pour l'année suivante[14]. Cela déclenche une remarque ironique de la part de Francesco Guicciardini, un historien également diplomate et chef d'armée, avec lequel il entretient une correspondance épistolaire[14]. Notons ici que le père de Guicciardini a été l'élève du néoplatonicien Marsile Ficin. En 1525, les amis de Machiavel se moquent de la relation qu'il entretient avec Barbara Salutati, la chanteuse de la pièce Mandragola. Cette relation inspirera à Machiavel une comédie, Clizia, où le vieux Nicomaso tombe fou amoureux d'une jeune femme[15].

À partir de 1525, Machiavel sent que l'Italie va devenir le champ de bataille où Charles Quint et François Ier vont s'affronter. En 1526, Florence lui demande des conseils en vue de la levée d'une armée et de renforcer les fortifications de la ville[15]. En 1527, l'empereur Charles Quint, mécontent des tergiversations de Clement VII, lance l'armée impériale mal payée sur Florence. Machiavel appelle Francesco Guicciardini, alors lieutenant général des armées papales dans le nord, à la rescousse. Avec l'aide des Français, ce dernier sauve Florence mais ne peut pas éviter le sac de Rome en mai 1527[15]. Il s'en suit une révolte anti-Médicis et l'instauration à Florence d'une nouvelle république. Machiavel meurt quelques semaines plus tard, le 22 juin 1527 d'une péritonite[16].

Philosophie

Pour Machiavel, la politique se caractérise par le mouvement, par le conflit et par des ruptures violentes. Afin de prendre puis de conserver le pouvoir dans un État, le Prince doit faire preuve de virtù, pour s'adapter aux aléas de la fortuna. En effet, la politique est l’art de gérer la cité mais aussi celui de se maintenir au pouvoir et/ou de de préserver l'État dans un monde ouvert à tous les retournements. « Si tu savais changer ton caractère, quand changent les circonstances, ta fortune ne changerait point »[17]. D'où l'importance des notions machiavéliennes de fortuna et de virtù.

Vicissitudes : Fortuna et virtù

Termes Définitions et/ou signification des mots pour Machiavel
Virtù « La capacité, l'habileté, l'activité, la puissance individuelle, la sensibilité, le flair pour les occasions et la mesure de ses propres capacités »[18].Pour John Greville Agard Pocock, La virtù a aussi un double sens « d'instruments de pouvoir, comme les armes, et de qualités personnelles requises pour manipuler ces instruments[19] »
Fortuna Chance, s'oppose à « par son mérite », « grâce aux armes et à la fortune d'autrui ». Employé aussi au chapitre XXV du Prince au sens de divinité à laquelle seule les faibles peuvent croire. Pour les romains Fortuna était une déesse qui « symbolisait les vicissitudes humaines »[18].

En 1981, Quentin Skinner écrit « Je persiste à considérer qu'il est impossible de trouver, dans la langue anglaise contemporaine, un terme ou un ensemble de périphrases susceptibles de constituer une traduction satisfaisante du concept de virtù (du latin virtus) concept central de l'œuvre de Machiavel. C'est pour cette raison que j'ai conservé ce terme ou les expressions qui le contiennent dans leur forme originale tout au long du livre[20] ». En 1989, le traducteur Michel Plon fait le même constat en ce qui concerne le français et le mot virtù commence alors à se répandre[21]. La virtù ne désigne pas la vertu traditionnelle. Le mot vient du latin vir qui « caractérise l'homme au sens le plus noble du terme »[22]. Pour le Gaffiot, vir désigne l'homme de caractère, l'homme qui joue un rôle dans la cité[23]. Un ou une politique qui a de la virtù, doit être capable de s'adapter aux situations et passer du bien au mal en fonction des circonstances que lui impose la fortuna[24]. Si la virtù est un concept si important chez Machiavel, c'est parce c'est la qualité que doivent posséder ou développer les hommes ou femmes politique dignes de ce nom, c'est-à-dire capables de sauvegarder l'État et de réaliser de grandes choses[25]. Pour Cary Nederman« La virtù est au pouvoir politique ce que la vertu conventionnelle est aux penseurs qui supposent que la bonté est suffisante pour être un gouvernant (ruler) légitime, c'est la pierre d'angle du succès politique »[26]. Selon Helmuth Plessner (contemporain de Heidegger), la politique se définit de manière très « machiavélienne », comme « l'art de l'instant favorable, de l'occasion propice », ce que les Grecs appelaient le kairos et ce pourquoi Machiavel associait la fortuna à la virtù nécessaire à l'homme politique.

Au chapitre 25 du Prince, Machiavel insiste sur la force aveugle de la fortuna. Il écrit : « Je la compare à un de ces fleuves impétueux qui, lorsqu'ils se mettent en courroux, inondent les plaines, abattent les arbres et les édifices, enlèvent ici de la terre, en déposent là : chacun fuit devant eux, tous cédant à leur fureur, sans pouvoir nulle part y faire obstacle »[27]. D'une manière générale, la fortuna est une source de misère, d'affliction et de désastre[26]. Pour faire face à la fortuna il faut de la « virtù organisée (ordinata virtù) »[28], capable de la canaliser. Vaincre ou résister à la fortuna, exige de s'adapter rapidement à des situations nouvelles, ce qui requiert plus d'impétuosité et de virtù que de sagesse. Pour Machiavel, c'est parce que la Fortune est femme « qu'elle aime les jeunes gens parce qu'ils sont moins réservés, plus violents, et qu'avec plus d'audace ils la commandent »[29].

Si les notions de fortuna et de virtù sont si importantes chez Machiavel, c'est, pour Pocock, parce que le livre Le Prince traite surtout des innovateurs en politique, pas des principe naturale, des princes héritiers de longues dynasties qui bénéficient d'une « légitimité traditionnelle »[30]. Si ces derniers peuvent se reposer sur la tradition et les structures existantes, au contraire l'innovateur doit plus compter sur la fortuna et la virtù pour « imposer la forme de la politiea - la constitution-...C'est la fonction de la virtù d'imposer une forme à la fortuna »[31]. Parlant des grands législateurs fondateurs de grands peuples ou de grandes cités, il écrit :

« on ne voit pas qu'ils aient reçu de la fortune autre chose que l'occasion (l'occasione) qui leur donna une matière où introduire la forme qui leur parut bonne. Sans cette occasion, leur virtù se serait éteinte, et sans cette virtù, c'est en vain que l'occasion se serait présentée. Il était donc nécessaire que Moïse trouve le peuple d'Israël en Égypte esclave et opprimé par les Égyptiens, afin que celui-ci, pour échapper à la servitude, se décide à le suivre. Il convenait que Romulus ne se contente pas d'Albe, qu'il ait été abandonné à sa naissance, si l'on voulait qu'il devienne roi de Rome (Le Prince, Chapitre VI)[31]. »

La notion d'État et Machiavel

Machiavel est perçue par des auteurs tels Quentin Skinner, pour être celui qui le premier a formulé le concept moderne d'état au sens de Max Weber, c'est-à-dire de règles impersonnelles détenant le monopole de l'autorité sur un territoire. De fait, dans Le Prince le mot état (stato) ne signifie plus comme à Rome (condition, position) mais est employé souvent pour signifier l'acquisition et l'exercice du pouvoir coercitif. Par ailleurs, de nombreux chercheurs estiment que Machiavel a contribué à forger la notion de raison d'État qui veut que le bien de l'État prenne le pas sur d'autres considérations morales[32] Néanmoins, cette façon de voir est contestée ou néanmoins tempérée par d'autres chercheurs[33]. Pour Mansfield (1996) l'État chez Machiavel appartient encore en propre au Prince, en ligne avec la notion de Dominium du Moyen-Age. Par ailleurs, l'insistance de Machiavel sur la virtù du Prince, sur son caractère n'est pas en phase avec l'aspect impersonnel, mécanique de la notion moderne d'État[33].

Pouvoir et morale

Machiavel tout au long de son ouvrage intitulé Le Prince critique la thèse dominante à son époque qui veut que l'autorité légitime découle de la bonté morale, de la vertu. Pour lui, on ne peut pas juger du caractère légitime ou illégitime du pouvoir sur une base morale[34]. Si autorité et pouvoir sont quasiment égaux, seul compte le fait d'acquérir le pouvoir ou de s'y maintenir (ou du moins d'assurer la permanence de l'État). D'après Nederman, pour Machiavel, « la notion de droits légitimes de gouverner n'ajoute rien à la possession actuelle du pouvoir ». L'essence de la politique réside dans l'étude de la façon d'utiliser le pouvoir afin d'assurer la sécurité de l'État, de se maintenir au pouvoir et d'être obéi par le peuple. S'il estime que de bonnes lois et une armée solide sont à la base d'un système politique efficace, l'armée prime malgré tout sur la loi[34].

Religion et politique

Machiavel et le républicanisme

Le républicanisme de Machiavel dans son contexte

L'Italie au Moyen-âge et à la Renaissance présente une histoire singulière. Il n'existe pas, comme en France, en Espagne ou en Allemagne, un royaume ou un empire. L'Italie est fractionnée en cités commerciales, puissances qui s'entendent mal avec la noblesse guerrière. Par ailleurs le pape possède des États. De façon générale, il existe une alliance entre les cités commerciales et la papauté contre l'empire des Hohenstaufen. Les membres de cette alliance sont appelés les Guelfes. Selon Pocock, tous les écrivains florentins, Machiavel inclus, sont des Guelfes[35]. Quand la papauté quitte Avignon et retourne à Rome en 1377, elle veut reconquérir des domaines et devient une menace pour l'autonomie des Cités-États[35]. Celles-ci sont par ailleurs divisées en factions ce qui conduit au pouvoir des princes appelés aussi podestats[36]. Apparaît alors une opposition entre les républicains quand la cité est dirigée par un groupe moins large de citoyens et les princes quand le gouvernement est dirigé par un seul. Pour Baron, la conceptualisation de la motion de république à Florence débute avec la crise de 1400-1402 opposant les humanistes florentins aux Visconti de Milan. Leurs inspirateur était Aristote avec son livre sur la politique. La liberté étant comprise comme la participation active au gouvernement[37]. Pour Quentin Skinner au contraire l'idée républicaine naît au 13e siècle et trouve sa source non dans les auteurs grecs, mais chez les latins principalement Cicéron et Salluste. Les auteurs latins, qui méditent sur la chute de Rome, apportent les idées de déclin et de chute. Celle-ci est perçue comme résultant d'un excès de conquête qui a détruit la virtù des Romains de la république. Selon Machiavel deux types de république sont possibles: celle en expansion sur le modèle romain qui demande virtù et vertus païennes et celle défensive, désarmée, animée de vertus chrétiennes. Clairement Machiavel est pour le premier type de République. Il convient de noter qu'il vit les guerres de religions où les chrétiens seront plus actifs que pacifiques et se trouve face à des problématiques différentes de celle à laquelle se trouvera confronté Hobbes[38]. Selon Machiavel, Florence n'a jamais été aussi indépendante que Rome et n'a donc jamais put aborder la stabilité républicaine de façon à déboucher sur une vraie solution. De sorte que pour lui, la liberté de l'Italie devrait passer par un prince à la Jules César qui pourrait expulser Français et Espagnols[39].

Vivre libre, vivre en sécurité

Pour Machiavel, vivre en sécurité (vivere sicuro) exige un ordre constitutionnel minimal, tel celui qui, selon lui, existe en France à son époque. Au contraire, pour vivre libre (vivere libero), il faut une participation active au gouvernement de la noblesse et du peuple ainsi qu'une émulation entre les deux, comme cela était le cas dans la république romaine[40]. Un régime où l'essentiel est de vivre en sûreté, se méfie du peuple et se refuse à l'armer, préférant pour sa défense recourir à des mercenaires. Aussi un tel régime rend le peuple passif et faible[41]. Pour Machiavel lorsque les citoyens portent les armes, lorsque la défense de la cité repose sur eux, alors on peut être assuré que personne (ni gouvernement, ni usurpateur) ne tyrannisera le peuple. Pour conforter cette assertion, il prend l'exemple de Rome et de Sparte : « Ainsi Rome a été libre quatre siècles et était armée, Sparte huit siècles; bien d'autres cités ont été désarmées et libres moins de quarante ans »[41]. À cela on rétorque souvent que la république romaine a été le théâtre de conflit entre la noblesse et le peuple et que cela a été la cause de sa chute. Machiavel conteste cette approche, pour lui la tension entre le peuple et la noblesse a été créative, elle est la source même de la grandeur romaine[42]. Machiavel écrit dans les Discours livre I chapitre IV :

« je soutiens à ceux qui condamne les querelles du Sénat et du peuple qu'ils condamne ce qui fut le principe de la liberté, et qu'ils sont beaucoup plus frappés des cris et du bruit qu'elles occasionnaient sur la place publique que des bons effets qu'elles produisaient[43] »

La virtù et la république

La virtù est-elle propre seulement à un individu ou est-elle répandue dans le corps social ? Pour Machiavel, la virtù est largement distribuée parmi les citoyens. Il s'agit là d'un argument fort de sa part en faveur du régime républicain. En effet, la diversité des êtres humains possédant ou pouvant acquérir la virtù permet de mieux faire face aux événements, en trouvant en son sein les individus les plus adaptés à faire face à la situation présente[44]. Par exemple, quand Rome a du faire face aux Carthaginois d'Hannibal, lorsqu' après les premiers victoires carthaginoises, il a fallu temporiser, le temps de préparer les légions à la nouvelle donne, Quintus Fabius Maximus Verrucosus dit Cunctator (le Temporisateur) est l'homme de la situation. Par contre quand l'heure est à l'offensive, il convient de recourir à Scipion l'Africain qui possède les qualités (virtù) adéquates. Machiavel écrit à ce propos[45] :

« Chacun sait avec quelle prudence, quel éloignement de toute impétuosité, de toute audace romaine, Fabius Maximus conduisait son armée. Sa fortune voulut que son génie s'accordât aux circonstances.....Mais Rome était une république qui enfantait des citoyens de tous les caractères; et de même qu'elle produisit un Fabius, de même elle produisit un Scipion lorsqu'il fut temps de vaincre (Discours, livre 3, chapitre IX [46]. »

Malgré tout, pour Nederman[47], Machiavel ne donne pas de moyens d'identifier les leaders adaptés aux circonstances. De même, si les Républiques peuvent trouver les hommes ou les femmes capables de faire face aux circonstances, leur problème vient de la difficile adaptation de leurs institutions aux défis présents. Machiavel écrit :

« de là vient aussi la chute des cités, parce que les républiques ne changent pas leurs institutions avec le temps, comme nous l'avons longuement montré. Elles ont, il est vrai cette excuse, que pour les y déterminer, il faut que viennent des temps qui les ébranlent tout entières, et il ne suffit pas pour les sauver qu'un seul homme y modifie son comportement (Discours, Livre III, chapitre 9[48]). »

Discours et résolutions de conflit

Selon Nederman, Machiavel dans le Discours considère le débat comme la meilleure méthode de résolution des conflits dans une république. Comme dans la rhétorique classique, et comme chez les théoriciens italiens de la rhétorique de la fin du Moyen Âge, l'art du discours vise à convaincre les gens du bien fondé de sa thèse et à faire apparaître les faiblesses de la thèse adverse. Aussi, selon Viromi (1998), l'importance accordée par Machiavel aux conflits, comme prérequis de la liberté, est d'essence rhétorique. D'une façon générale, il considère que le peuple est le meilleur garant de la liberté et du bien public. En effet sa diversité le rend moins vulnérable à la tromperie. Au contraire dans les régimes monarchiques, ceux qui veulent "tromper" ne se trouvent pas face à un tel sceptre d'opinions[Quoi ?] différentes et peuvent donc imposer leur vision plus facilement. Au chapitre LVIII du livre premier des Discours il montre une grande confiance envers la capacité du peuple à agir et à juger. Il écrit à ce propos :

« Quant à la prudence et à la constance, je soutiens qu'un peuple est plus prudent, plus constant et meilleur juge qu'un prince. ce n'est pas sans raison qu'on dit que la voix du peuple est aussi celle de Dieu. On voit l'opinion publique pronostiquer les événements d'une manière si merveilleuse qu'on dirait que le peuple est doué de la façon occulte de prévoir et les biens et les maux. Quant à la manière de juger, on le voit bien rarement se tromper; quand il entend deux orateurs d'égale éloquence lui proposer deux solutions contraires, il est bien rare qu'il ne discerne pas et n'adopte pas la meilleure[49]. »

Machiavel et la jurisprudence

Pour Machiavel, la virtù doit être tenue, ne doit pas donner lieu à idolâtrie. Il écrit :

« Cosme de Médicis, qui jeta les fondements de la grandeur de cette maison à florence, parvint à un tel degré de réputation grâce à la faveur qui lui valurent sa rare sagesse et l'inconscience de ses concitoyens qu'il devint redoutable à l'État lui-même(Dicours, Libre premier, chapitre XXXIII[50]) »

L'influence de Machiavel

Influence sur les penseurs et les politiques des 16e siècle et 17e siècle

Pour Francis Bacon la science moderne doit être basée davantage sur les expériences et l'expérimentation, sans recourir à des hypothèses métaphysiques. Elle doit viser à un contrôle croissant de la nature. Il considère Machiavel comme un de ses prédécesseurs.

Robert Bireley écrit :[51] « ...il y eut approximativement quinze éditions du Prince et dix-neuf du Discours ainsi que des traductions en français de chacun de ces ouvrages avant qu'ils ne soient mis à l' Index par le pape Paul IV en 1559, une mesure qui stoppa la publication dans les zones d'influence catholique à l'exception de la France. Avant sa mise à l'Index, l'opposition à Machiavel a été principalement le fait de trois auteurs ... : le cardinal anglais Reginald Pole, l'évêque portugais Jeronymo Osorio, deux hommes qui ont vécus de nombreuses années en Italie, ainsi que l'humaniste italien et plus tard évêque Ambrogio Caterino Politi. »

Les idées de Machiavel ont eu un impact profond sur les dirigeants occidentaux, notamment grâce au développement de l'imprimerie. Selon Pole, "Le Prince" était tenu en haute estime par Thomas Cromwell. Avant lui, le livre aurait influencé Henri VIII tant dans ses tactiques, par exemple pendant le Pèlerinage de Grâce, que dans sa décision de se tourner vers le protestantisme[52]. L'empereur Charles Quint possédait également une copie du livre[53]. En France, après un accueil initialement mitigé, le nom de Machiavel est associé à Catherine de Médicis et au Massacre de la Saint-Barthélemy. Selon Bireley [54], au 16e siècle les catholiques associaient Machiavel aux protestants et les protestants le considéraient comme un Italien, et donc un catholique. En fait, il a influencé à la fois les rois catholiques et protestants[55].

Parmi les premiers ouvrages critiques envers la pensée de Machiavel, un des plus remarquables est celui du huguenot Innocent Gentillet, dont l'ouvrage Discours sur les moyens de bien gouverner publié à Genève en 1576 est souvent appelé Discours contre Machiavel ou Anti Machiavel[56]. Il accuse Machiavel d'être athée et considère son livre Le Prince comme le Coran des courtiers[54]. Gentillet s'interroge aussi sur l'efficacité de stratégies immorales. Sur ce point, il rejoint Machiavel lui-même qui explique que de telles stratégies marchent quand même quelquefois. Ces thèmes reviendront souvent dans les discours politiques du 17e siècle notamment parmi les tenants de la Contre-Réforme : Giovanni Botero, Justus Lipsius, Carlo Scribani, Adam Contzen, Pedro de Ribadeneira, et Diego Saavedra Fajardo[57]. Toutefois, malgré leurs critiques de Machiavel, force est de constater que, de bien des façons, ils reprennent ses idées. Ils acceptent la nécessité pour un Prince de se soucier de sa réputation, d'avoir recours à la ruse et à la tromperie, mais comme les modernistes plus tard, ils insistent plus sur la croissance économique que sur les risques liés à des guerres hasardeuses. Ces auteurs préfèrent citer Tacite comme source de leurs conseils politiques réalistes, une revendication qui fut connue sous le nom de Tacitisme[58] qui se partageait en deux tendances : le Tacitisme noir qui supportait la loi du prince et le Tacitisme rouge qui supportait la République, un peu dans l'esprit de Machiavel dans les Discours sur Titelive.

L'influence de Machiavel est sensible sur la plupart des penseurs politiques majeurs de la période. Bodin[54] apprécie l'ouvrage de Machiavel dans sa Méthode pour une compréhension aisée de l'histoirepubliée en 1566, il en est de même de Harrington et de John Milton[59]. Francis Bacon écrit « Nous sommes très redevables à Machiavel et à d'autres auteurs de ce type qui, ouvertement et sans feindre, annoncent et décrivent ce que l'homme fait, et non ce qu'il devrait faire »[60]. Son influence sur Spinoza[61], Rousseau, Hume[62], Edward Gibbon et Adam Smith peut également être notée. Bien qu'il ne soit pas toujours mentionné comme une source d'inspiration en raison des controverses qui entourent son nom, il a aussi marqué les pensées d'autres philosophes majeurs tels que Montaigne[63], Descartes[64], Hobbes, Locke[65] et Montesquieu[66].

John Adams admire la description rationnelle des réalités des choses de l'État et utilise la pensée de Machiavel pour promouvoir un gouvernement mixte.

Influence sur les Pères fondateurs de la République américaine

L'insistance mise par Machiavel sur le Républicanisme conduit à le voir comme une source majeure, tant directe qu'indirecte, de la pensée politique des Pères fondateurs des États-Unis[67]. C'est la pensée républicaine de Machiavel qui anime Benjamin Franklin, James Madison et Thomas Jefferson quand ils s'opposent à Alexander Hamilton, craignant qu'il ne vise à former une nouvelle aristocratie à travers le Parti fédéraliste[68]. Hamilton a appris de Machiavel la grande influence de la politique étrangère sur la politique intérieure. Toutefois, alors que chez Machiavel l'idée de conflit d'idées à l'intérieur d'une république est valorisée, Hamiton insiste la notion d'ordre[69],[70]. Parmi les pères fondateurs seul George Washington échappe à l'influence de Machiavel[71].

John Adams est le père fondateur qui a peut-être le plus étudié et apprécié Machiavel. Il le commente abondamment dans son ouvrage A Defence of the Constitutions of Government of the United States of America[72]. Dans ce travail, John Adams considère Machiavel, Algernon Sidney et Montesquieu comme les défenseurs d'un gouvernement mixte. Pour Adams, Machiavel a restauré l'emprise de la raison empirique en politique. De même, Adams approuve le Florentin quand il considère que la nature humaine est immobile et conduite par les passions. Il acquiesçait aussi à l'idée de Machiavel selon laquelle toutes les sociétés étaient soumises à des périodes cycliques de croissance et de déclin. Pour Adams, Machiavel manquait seulement d'une claire compréhension des institutions nécessaires à un bon gouvernement[72].

Machiavel et le machiavélisme

Pour un article plus général, voir Machiavélisme.
Son portrait posthume par Santi di Tito, au Palazzo Vecchio de Florence.

Machiavel est aujourd'hui encore souvent présenté comme un homme cynique, dépourvu d’idéal et d’honnêteté. Cette interprétation s'est répandue après sa mort en partie sous l'influence d'Innocent Gentillet qui publie en 1578, après le massacre de la Saint-Barthélemy, un ouvrage pour réfuter l'œuvre de Machiavel[73]. L'ouvrage est diffusé largement à travers toute l’Europe et contribue aux malentendus durables sur l’œuvre de Machiavel, comme si la révélation publique des ressorts du pouvoir rendait Machiavel responsable de sa corruption et des moyens employés à le conserver. En révélant ces mécanismes, en recommandant leur usage lorsque la situation l'exige et lorsque la faiblesse de caractère aurait des conséquences pires, Machiavel montre une voie pour en sortir tout en n'évacuant jamais de ses raisonnements sa méfiance vis-à-vis de la nature humaine. À cette époque, les Italiens, les Espagnols et les Français préfèrent baptiser son vrai style de pensée de tacitisme, du nom de Tacite l'historien romain qui a écrit l'histoire des empereurs romains de Tibère à Néron[73]. Le tacitisme est utilisé pour apprendre aux conseillers des princes ou des rois à servir des monarques absolus. Machiavel, lui, est vu comme un athée qu'il était peut-être, comme un conseiller sans morale des tyrans et comme un précurseur de la sujétion de la religion à l'État[73].

Fin 20e siècle et début 21e siècle les interprétations varient également. L'interprétation la plus courante, celle de Leo Strauss ou tout le courant de l'anti-machiavélisme, sinon la plus pertinente, le voit en héraut du machiavélisme, pour qui la fin justifierait les moyens. D'autres tels Philip Pettit et Quentin Skinner[74] en font un représentant du républicanisme. Ils suivent en cela la voie ouverte par Rousseau, qui écrit « En feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince est le livre des républicains »[75]. En 2010, John Greville Agard Pocock se demande si le seul prince machiavélien de l'histoire européenne n'est pas Napoléon Bonaparte, « condottière et législateur, héros d'un république et son traitre césariste »[76].

Œuvres

Le Prince

Article détaillé : Le Prince.
Page de titre de l'édition du Prince datée de 1550, dite Testina en raison du faux portrait xylographié de Machiavel qui l'orne[77].

Pour Augustin Renaudet, Le Prince est le « Bréviaire de l'absolutisme[78] », c'est-dire une analyse des méthodes par lesquelles un homme ambitieux peut s'élever au pouvoir[1]. Il en est de même pour Jacob Burckhardt. Au contraire, pour Rehhorn[79], Le Prince tel que décrit par Machiavel est un mélange d'architecte et de maçon, qui dresse le plan et construit la cité ou l'État[79]. Rehhorn[80]note que Machiavel utilise le verbe naître (nascere) vingt-sept fois et six fois chacun les verbes croître (crescere) et accroître (accrescere). Si à deux reprises Machiavel mentionne que le Prince crée l'État en introduisant la forme dans la matière, malgré tout, chez lui, à la différence des scolastiques ou d'Aristote, la croissance n'est pas fondamentalement liée à quelque chose d'organique ou de sexuel. Elle se réfère d'abord aux fondations de l'État et à la raison[81]. Aussi selon Rehborn « sa vision traite de la liberté et du pouvoir, et lie le Prince à la tradition épique, en particulier à un important héros épique de l'antiquité : Enée de Virgile[82]. » Comme Virgile, Machiavel structure sa pensée en opposant le loisir pastoral et le travail et la peine. Tout comme Énée, le héros de Virgile fondateur du Lavinium, le Prince de Machiavel est toujours occupé soit à fonder l'État, soit à le maintenir[83]. À l'appui de cette thèse, Rebhorn[84] souligne que la virtù chez Machiavel se réfère aux attributs du héros épique : la valeur, la ruse, le talent, le caractère.

Discours sur la première décade de Tite-Live

Concernant cet ouvrage et son lien avec le livre Le Prince, deux interprétations dominent. Pour Geerken[85], qui suit en cela, selon Quentin Skinner, une tradition établie, il n'existe pas de différence majeure entre les deux livres[86]. Au contraire pour Pocock[87], pour Baron[88] et pour Quentin Skinner, au-delà d'éléments communs tels que la « même polarité entre virtù et fortuna, la même importance de la force brute pour triompher de l'adversité et la même morale politique fondée sur la virtù », les deux livres ne sont pas centrés sur la même « valeur de base ». Pour Quentin Skinner, la valeur de base du Prince est la sécurité afin de « maintenir ses États », alors que la valeur de base des Discours est la liberté politique[86]. Quentin Skinner[89] rejette l'interprétation donnée par Cassirer[90] selon laquelle Machiavel ne serait qu'« un spécialiste scientifique et technique de la vie politique ». Pour lui, en effet, « Nicolas est en réalité un partisan constant, fervent même du gouvernement populaire »[89]. Skinner soutient que la tonalité générale des Discours est celle d'une « hostilité résolue » à la monarchie. Il note en effet que le thème du premier Discours est l'avènement de la liberté républicaine et que le deuxième livre traite de la façon dont la puissance militaire a soutenu la liberté du peuple, le troisième livre étant consacré à montrer l'importance de l'action d'individus libres dans la grandeur de Rome[91].

Si le Prince est le livre de Machiavel le plus lu, les Discours sont, pour Cary Nederman, l'ouvrage où il exprime le plus clairement sa vision du politique et ses sympathies républicaines[40]. C'est aussi un livre où il prête une grande attention à la monarchie française, perçue comme ce qui se fait de mieux en tant que monarchie tempérée par les lois et les parlements[92]. C'est d'ailleurs pour cela que le peuple vit en sûreté (vivre sicuro). Toutefois, il ne vit pas libre. Comme le roi se méfie de ses sujets, il préfère les désarmer et recourir pour son armée à des mercenaires étrangers. Pour lui le peuple en France est entièrement passif et la noblesse dépend du roi ; aussi, même si la France est une « bonne monarchie », elle est loin de la république romaine où à la fois le peuple et la noblesse prenaient part au gouvernement[93].

L'Art de la guerre

Strategematon de Frontin, édition 1888.

L' Art de la guerre est paru en août 1521[94]. Plusieurs raisons ont poussé Machiavel à écrire ce livre. Tout d'abord, à l'occasion de la Première guerre d'Italie menée par le roi de France en 1494, Pise qui abrite alors un port important, s'est détachée de Florence. Aussi le gonfalonier (chef du gouvernement) de Florence Pier Soderini veut-il reconquérir cette cité[95]. A cette fin il fait d'abord appel à des chefs de guerres (Condottieres) et à leurs troupes (condotta) formées de mercenaires. Ces derniers échouent dans leur mission tout en coûtant fort cher à l'État. Aussi Machiavel est-il chargé de pratiquer une sorte de conscription (ordinanza) dans les campagnes environnant Florence. Les entraînements n'ont lieu que durant les jours chômés ou les dimanches[96]. Machiavel réussit à former une armée d'environ 2000 hommes qui se comportent honorablement lors de la reconquête de Pise le 8 juin 1509, mais qui sont défaits par les troupes impériales qui réinstallent les Médicis à la tête de Florence en 1512[97].

Au moment où Machiavel écrit son ouvrage, de nombreux livres sur la question paraissent en Italie : en 1487 est publié Écrivains militaires anciens ; en 1496 est republié l' Art de la guerre de Végèce de même que le traité des Stratagèmes de Frontin[98]. En réalité la première guerre d'Italie, menée par les Français appuyés sur l'infanterie suisse et gasconne ainsi que sur l'artillerie, a montré que la guerre a changé de forme et que les guerres peu coûteuses en hommes menées par les Condottières appartiennent au passé[99]. Les Français, dont les Suisses ont adopté la tactique des phalanges grecques, seront eux-mêmes surclassés lors de la bataille de Cérignole en 1503 par l'infanterie espagnole qui emploie une technique héritée des légions romaines[100].

L' Art de la guerre se présente sous forme de dialogue entre trois jeunes aristocrates (Zanobi Buondelmonti (1491-1527), Battista della Palla, Luigi Alamanni), un condottière Fabrizio Colonna qui a participé à la bataille de Cérignole et leur hôte, le jeune Cosimo Rucellai, à qui le livre est dédié[101]. L'entretien a lieu dans le jardin Rucellai Orti Orcillari. Les trois jeunes aristocrates sont de sensibilité républicaine et seront exilés après avoir fomenté un complot contre les Médicis[102]. L' Art de la guerre est découpé en sept livres. Dans cet ouvrage, Machiavel entre dans le détail des choses : il indique comment placer les soldats dans chaque compagnie, comment manœuvrer, etc. Pour Jean-Yves Boriaud[103], Machiavel veut « prouver au lecteur que le système militaire italien, actuellement inefficace, ne peut retrouver sa valeur qu'en opérant un retour à l'antique ». Machiavel, à la différence d'Érasme pour qui la guerre est « le mal à l'état pur », ne s'intéresse pas à l'élément moral, mais à l'efficacité[104]. Au demeurant, dans le Prince, il écrit « Un prince ne peut avoir d'autre objectif, d'autre pensée que la guerre et ne doit donner d'autre objet à son art que son organisation et sa discipline »[94], autre façon de dire que la guerre est un état de fait. Très vite l' Art de la guerre devient un classique cité par Montaigne et le Maréchal de Saxe dans ses Rêveries sur l'art de la guerre. Machiavel est un de ceux qui ont contribué à populariser l'idée de conscription[105].

Histoires florentines

Histoires florentines.
Article détaillé : Histoire de Florence (Machiavel).

Le 8 novembre 1520, Machiavel reçoit commande de la part du cardinal Jules de Médicis d'une histoire de Florence. Il consacre six ans à sa composition et la présente au Pape en mai 1525. La lettre dédicace semble toutefois laisser entendre qu'il prévoit d'enrichir le texte[106]. Dans cette lettre, il se présente comme un humble serviteur. Toutefois, tout en étant conscient d'une certaine nécessité de flatter, il revendique la véracité de son histoire et sa dignité[107]. Le livre retrace l'histoire de Florence de l'origine de la cité à la mort en 1492 de Laurent de Médicis[107]. Pour Machiavel, l'histoire est une étude, une enquête. Comme pour les historiens humanistes, la recherche historique a des motifs pratiques et théoriques. Si dans cette étude il aborde le contexte sous ses aspects intellectuel, culturel, économique et social, c'est pour étudier leurs conséquences politiques[108]. À la différence de deux historiens humanistes (Leonardo Bruni et Poggio Braciolini) qui l'ont précédé dans l'écriture d'une histoire de Florence, il perçoit les divisions et les discordes qui animent la vie politique Florentine comme des signes de grandeur qu'il leur reproche de pas pas avoir su voir[109]. D'une certaine façon, selon lui, ces auteurs surestiment le pouvoir de la morale et sous-estiment l'ambition des hommes et leurs désirs de voir leurs noms se perpétuer[110].

Les deux premiers livres sont consacrés à l'histoire de Rome et de Florence. Concernant cette ville, Machiavel s'étend beaucoup sur la période allant de 1250 à 1492, date de la mort de Laurent de Médicis. Au livre III, il soutient que l'éviction de la noblesse a conduit Florence à perdre la « science des armes » et la « la hardiesse de son esprit »[111]. Au premier chapitre du livre IV, il accuse la plèbe et la noblesse d'avoir cédé à la corruption, la première en s'adonnant à la licence et la seconde en ayant promu l'esclavage. À la fin du quatorzième siècle, Florence, selon lui, a perdu sa vigueur et vit dans la corruption[111].

Autres œuvres

Portrait de Machaivel attribué à l'entourage de Vasari[112].
Oeuvres historiques et politiques
  • Discorso sopra le cose di Pisa (1499)
  • Del modo di trattare i popoli della Valdichiana ribellati (1502)
  • Del modo tenuto dal duca Valentino nell’ammazzare Vitellozzo Vitelli, Oliverotto da Fermo, etc. (1502)
  • Discorso sopra la provisione del danaro (1502)
  • Rapport sur les choses de l'Allemagne (1508-1512)
  • Rapport sur les choses de la France (1510)
  • Discours sur la langue (1514)
  • Discorso sopra il riformare lo stato di Firenze (1520)
  • Sommario delle cose della città di Lucca (1520)
  • La vie de Castruccio Castracani da Lucca (1520)
  • Frammenti storici (1525)
Oeuvres poétiques et théâtrales
  • Les décennales (1506-1509)
  • Andria, comédie traduite de Térence (1513?)
  • La Mandragore (1518)
  • Clizia, comédie en prose (1515?)
  • Belfagor arcidiavolo (1515)
  • L'Âne d'or (1517)

Machiavel dans les arts et la culture populaire

Littérature

Cinéma et télévision

  • Machiavel, interprété par l'acteur, dramaturge et metteur en scène Jean-Pierre Ronfard, apparaît dans Le Confort et l'Indifférence, documentaire du cinéaste québécois Denys Arcand. Le personnage y est utilisé à maintes reprises pour livrer des extraits du Prince dont le cinéaste se sert de manière analogique, afin d'interpréter les circonstances de la première défaite référendaire sur l'indépendance du Québec en 1980.
  • Machiavel apparaît aussi, bien que nommé ainsi très tardivement, dans la série Da Vinci's Demons. Il est représenté comme le jeune apprenti timide de Léonard de Vinci. Il y est connu comme étant « Nico » et fait office d'aide pour Léonard de Vinci. Il faut attendre que le personnage évolue et s'impose pour qu'il se présente complètement comme Machiavel. Il est incarné par Eros Vlahos.
  • Il est interprété par Thibaut Evrard dans la série Borgia de Tom Fontana. Le personnage de Machiavel est créé dans le but de montrer la relation admirative entre Machiavel et César Borgia.
  • Machiavel est le sujet du deuxième chapitre de Discourse on Fillies par Daedalus Aegle.

Musique

  • Tupac Amaru Shakur se fit également connaître sous le nom de Makaveli à la fin de sa carrière, en l'honneur de Machiavel d'après ses fans.[réf. nécessaire]
  • Machiavel est un groupe de rock progressif belge.

Jeux vidéo

Notes et références

  1. a, b et c « Machiavelli, Niccolò », Encyclopædia Britannica, Eleventh Edition, 1911. [1]
  2. Atkinson 2010, p. 15.
  3. a et b Atkinson 2010, p. 16.
  4. a, b et c Atkinson 2010, p. 17.
  5. a et b Atkinson 2010, p. 18.
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  7. a et b Atkinson 2010, p. 20.
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  9. a et b Atkinson 2010, p. 22.
  10. Christian Bec, Machiavel, Balland, , p. 19
  11. Atkinson 2010, p. 23.
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  13. Atkinson 2010, p. 24.
  14. a et b Atkinson 2010, p. 26.
  15. a, b et c Atkinson 2010, p. 27.
  16. Atkinson 2010, p. 28.
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  18. a et b Luciani 1995, p. 20.
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  33. a et b Nederman 2014, p. 13.
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  46. Machiavel 2010, p. 641.
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  112. (it) « Da internet al Vittoriano il ritratto di Machiavelli ritrovato nella rete », Adnkronos,‎ (lire en ligne)
  113. « Actualités de Machiavel : « Le Prince », nouvelle édition », sur contrepoints.org, (consulté le 20 novembre 2015) : « le jeu vidéo Assassin’s Creed propose aujourd’hui un Machiavel virtuel et cynique dont la mission est de veiller à la préservation du libre-arbitre de l’humanité, noble mission s’il en est. »

Voir aussi

Bibliographie

Frontispice de la traduction anglaise de L'Art de la guerre de Nicolas Machiavel
par Peter Whitehorne publiée en 1573
Traductions en français
  • Œuvres complètes, « Bibliothèque de la Pléiade », introduction par Jean Giono, édition établie par Edmond Barincou, Paris, Gallimard, 1952.
  • Œuvres, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1999.
  • Discours sur la première décade de Tite-Live, coll. Champs, traduction de T.Guiraudet, notes d'A.pélissier, préface de Claude Lefort, Flammarion, 1985.
  • Discours sur la première décade de Tite-Live, coll. Bibliothèque de Philosophie, trad. de l'italien par Alessandro Fontana et Xavier Tabet, Gallimard, 2004.
  • Le Prince, suivi de choix de Lettres, Paris, Le Livre de poche classique, 1972.
  • Le Prince, traduction de Christian Bec, commentaires de Marie-Madeleine Fragonard, Bordas, Pocket, Garnier, Paris, 1998.
  • Le Prince, traduction française de J. Gohory, 1571. Traduction française de A.-N. Amelot de la Houssaye, 1683, éditions Ivrea, Paris, 2001.
  • Le Prince, col. « Les Intégrales de Philo », notes et commentaires de Patrick Dupouey, Préface d’Étienne Balibar, Paris, Nathan, 1998.
  • De Principatibus. Le Prince, coll. « Fondements de la politique », traduction de Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, texte italien de G. Inglese, Paris, PUF, 2000.
  • Histoire du diable qui prit femme, trad. et postface par Joël Gayraud, Paris, Mille et une nuits, 1995.
  • Le Prince et autres textes, Gallimard, coll. Folio, 1986.
  • L'Art de la guerre, Paris, Flammarion, GF, 1991.
  • Le Prince, trad. par V. Périès, postface de Joël Gayraud, Paris, Mille et une nuits, 2003.
  • Il Principe / Le Prince, suivi de De Regnandi peritia / l'Art de régner d'Agostino Nifo. Nouvelle édition critique du texte par Mario Martelli, introduction et traduction de Paul Larivaille, notes et commentaires de Jean-Jacques Marchand. L'Art de régner : Texte latin établi par Simona Mercuri, introduction, traduction et notes de Paul Larivaille. Paris, Les Belles Lettres, 2008.
  • Mandragola / La Mandragore. Texte critique établi par Pasquale Stoppelli, introduction, traductions et notes de Paul Larivaille. Suivi d'un essai de Nuccio Ordine. Paris, Les Belles Lettres, 2008.
  • La Clizia, traduction et notes de Fanélie Viallon, Paris, éditions Chemins de tr@verse, 2013.
  • Lettres à Francesco Vettori, traduction de Jean-Vincent Périès, préface et notes de Joël Gayraud, Paris, Rivages, 2013.
  • Toutes les lettres de Machiavel, présentation et notes par Edmond Barincou, préface de Jean Giono, Paris, Gallimard, 1955.

Sources de l'article

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Articles connexes

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