Mouvement social

La notion de mouvement social est définie de manière différente selon les disciplines.

En histoire, il s'agit de l'ensemble des événements au cours desquels certains groupes (comme des classes sociales) cherchent à modifier l'organisation de la société en fonction de leurs idéaux : répartition des richesses et du pouvoir politique, progrès social.

En politique, et par métonymie, un mouvement social est une somme d'actions qui veulent la concrétisation de cette volonté de progrès social.

Pour les sociologues, un mouvement social est un ensemble de réseaux informels d'organisations et d'acteurs isolés, construit sur des valeurs partagées et de la solidarité et qui se mobilise au sujet d'enjeux conflictuels, en ayant recours à différentes formes de protestation[1].

Définition

Un mouvement social, d'après Erik Neveu, est « un agir ensemble intentionnel, marqué par le projet des protagonistes de se mobiliser de concert. Cet agir ensemble se développe dans une logique de revendicatif et de défense d’intérêt ou d’une cause »[2]. Un mouvement social est donc marqué par des actions collectives, revendicatives et défendant des causes ou des intérêts.

On peut rajouter à cela qu'un mouvement social peut être portée par des organisations, utilisant des moyens spécifiques aux mobilisations collectives.

Selon la définition de sociologie donnée ci-dessus un mouvement social possède différentes caractéristiques : une dimension collective, se définit des cibles, des adversaires et pose des revendications.

  • Les membres d'un mouvement social partagent un système de valeurs ou ont un projet en commun, se sentent liés par de la sensualité ou un sentiment d'appartenance.
  • La capacité de mobiliser, de réunir un certain nombre de personnes pour des évènements ponctuels. Néanmoins, pour que le mouvement social existe il faut de la continuité entre les moments forts.
  • Des formes de protestation du mouvement social sont extrêmement variées, en voici quelques exemples : pétition, grève, grève du zèle, blocage des routes, occupation des arbres[3], occupation de bâtiments, réappropriation des rues de façon festive (fête de rue), arrachage collectif de plants d'OGM, manifestations médiatisées, désobéissance civile

Pour Olivier Fillieule, donner une définition des mouvements sociaux est vaine car donner des critères fixés oriente notre perception de ces derniers. Pour lui, il « faut faire parler les objets », plutôt que d'essayer de les définir a priori.

Les sciences politiques et la sociologie ont développé des théories et des recherches empiriques sur les mouvements sociaux, par exemple certaines recherches étudient ou mettent en évidence l'engagement des militants, la relation entre les mouvements populaires et la formation de groupes politiques, l'institutionnalisation des mouvements sociaux, l'influence des mouvements sociaux dans la mise sur pied de réglementations politiques, la mise à l'agenda politique des questions soulevées.

Typologie

D'après la typologie de David Aberle, les mouvements sociaux peuvent se décomposer en quatre sous-groupes, selon qu'ils regroupent un nombre limité ou non de personnes, et qu'ils portent en lui des volontés de changements radicales ou limitées.

Typologie des mouvements sociaux
Quoi ?
Changement limité Changement radical
Qui ? Groupes spécifiques d'invividus Mouvements sociaux alternatifs Mouvements sociaux rédempteurs
Tout un chacun Mouvements sociaux réformateurs Mouvements sociaux révolutionnaires
D'après David F. Aberle, 1966


Histoire

L'expression est moderne, mais a posteriori les théoriciens du mouvement social revendiquent l'héritage de nombreux événements historiques. Dans la mesure où les premiers théoriciens, historiens et intellectuels adhéraient généralement à l'idéologie de la lutte des classes un certain accent est mis sur les événements violents, révolutionnaires.

Néanmoins, les mouvements sociaux prennent des formes différentes selon les pays et les époques.

Le XIXe et le XXe siècles sont surtout marqués dans les pays industrialisés par le mouvement ouvrier. Avec l'avènement des sociétés libérales, les mouvements sociaux ont pris au cours du XXe siècle des formes de moins en moins violentes et de plus en plus institutionnalisées, en particulier avec la création d'associations et de syndicats. Les formes d'action des mouvements sociaux sont variées : pétitions, manifestations, émeutes, grèves, occupations...

Sociohistoire

Dans The Contentious French, publié en 1989, Charles Tilly retrace le parcours de la transformation des répertoires de l’action collective, c'est-à-dire les moyens et modalités à disposition des citoyens pour protester et faire valoir leurs revendications en dehors du vote[4]. Selon Tilly, les mouvements sociaux sont une forme particulière d’action collective qui a émergée comme résultat de ce processus et qui est historiquement et spatialement localisé. Charles Tilly affirme que le « mouvement social » n'existe pas avant la fin du XVIIIe siècle car selon lui l'émergence des mouvements sociaux était connectée aux profonds changements économiques et politiques de ces périodes, en incluant la parlementarisation, l'expansion du capitalisme et la prolétarisation. Même si des éléments comme des campagnes, répertoire des actions collectives, révoltes et les manifestations montrent une plus longue histoire, c'est vraiment récemment qu'ils sont combinés ensemble pour former le mouvement social en sociologie.

L'expression mouvement social en sociologie fut inventée en Angleterre et aux États-Unis durant les premières décennies du XIXe siècle et les premiers mouvements seraient la Révolution française, la Révolution haïtienne (1804), fille aînée de la Révolution française, le mouvement pour la Constitution polonaise (1791), le mouvement abolitionniste (entre 1791 et 1806). Ces grandes révolutions structurelles ont bousculé la France, l'Angleterre et bien d’autres pays, dans les intérêts et les identités de tout un chacun. L’émergence du capitalisme a créé de nouveaux intérêts et de nouvelles identités collectives comme avec le prolétariat ou encore la bourgeoisie. Ces deux grands processus et en particulier le processus de formation de l’État-Nation a créé de nouvelles opportunités pour mobiliser et de cibles de la mobilisation. Finalement, ces deux grands processus ont aussi transformés l’organisation de la société en créant par exemple les classes sociales telles qu’on les connaît aujourd’hui. Ces grandes transformations ont ensuite produits des transformations des répertoires de l’action collective. Pour Tilly, l’action collective est passée d’un répertoire « réactif » à un répertoire « proactif » ; c’est-à-dire que les mouvements ou les citoyens ne réagissent pas simplement à des décisions qui sont prises par des autorités locales ou autres mais s’organisent en vue de prendre des initiatives. Le répertoire passe de la « compétition » au « conflit ». Ce n’est plus simplement une compétition locale entre différents groupes mais c’est une action collective qui s’inscrit dans un véritable conflit social où il y a des intérêts collectifs qui s’opposent et où le succès d’un intérêt collectif ou de la mobilisation autour d’un succès collectif implique des pertes de l’intérêt ou des intérêts collectifs qui y sont opposés. On passe d’une contestation d’un répertoire spontané à une contestation d’un répertoire organisé. Les citoyens commencent à s’organiser, à former des organisation sociales mais aussi des partis politiques, et on passe d’une contestation locale à une contestation nationale. Tilly parle d’une nationalisation de l’action collective et de la protestation sociale concernant les mouvements sociaux comme une forme d’action collective nationalisée[4].

Les mouvements sociaux sont une forme spéciale de politique contestataire qui émerge de la transformation de l’ancien au nouveau répertoire lorsque que la concertation du capital et de la coercition ont transformés ces modalités. L’idée est que le mouvement social est né d'un ensemble de formes d’actions collectives de la part des citoyens qui devient modulaire.

Les clés du procédé d'un mouvement social

Plusieurs processus clés sont à l'origine de l'histoire des mouvements sociaux. L'urbanisation a conduit à des villes plus grandes, où les gens de buts similaires pourraient se trouver les uns les autres, se regrouper et s'organiser. Cela a facilité l'interaction sociale entre des dizaines de personnes, et c’est  dans les zones urbaines que ses premiers mouvements sociaux sont apparus. De même, le processus d'industrialisation qui a réuni de grandes masses de travailleurs dans la même région explique pourquoi beaucoup de ces mouvements sociaux au début ont abordé des questions comme le bien-être économique, important pour la classe des travailleurs. Plusieurs autres mouvements sociaux ont été créés dans les universités, où le processus d'éducation de masse réunie de nombreuses personnes. Avec le développement des technologies de communication, la création et les activités des mouvements sociaux sont devenues plus faciles. Des brochures imprimées circulant dans les cafés du XVIIIe siècle aux journaux et Internet. Tous ces outils sont devenus des facteurs importants dans la croissance des mouvements sociaux. Enfin, la propagation de la démocratie et des droits politiques comme la liberté d'expression a rendu la création et le fonctionnement des mouvements sociaux beaucoup plus facile.

Exemples historiques

Les mouvements sociaux peuvent aussi être étudiés sous l'angle événementiel. Voici quelques événements qui sont généralement considérés comme des mouvements sociaux.

Durant l'Antiquité :

Jusqu'à la Révolution française :

Après la Révolution française :

Durant le XXe siècle :

Durant le XXIe siècle :

Théorie des mouvements sociaux

Article détaillé : Théorie des mouvements sociaux.

Le numérique dans les mouvements sociaux

Article connexe : Nouveaux mouvements sociaux.

L'étude sociologique des mouvements sociaux est un sujet assez nouveau. Selon la vision traditionnelle, les mouvements sont perçus comme intrinsèquement chaotiques et désorganisés, ce qui nourri le préjugé de l'activisme comme une sorte de menace pour l'ordre social. Dans les années 1960 et 1970 une opinion plus diversifiée sur le sujet autour de l'activisme commence à s'établir. Des modèles ont été introduits pour comprendre les pouvoirs organisationnels et structurels incorporés dans les mouvements sociaux dans le contexte de la société actuelle. Les transformations numériques qui importent notre société influent alors sur cette organisation des mouvements sociaux.

Depuis plus de dix ans, Internet a beaucoup contribué à l'évolution des actions de mobilisation. En effet, les outils de communication tels que Twitter, Facebook, Telegram ou Tor ont modifié la vitesse, la portée et l'efficacité de la communication au sein des mouvements. L'utilisation de ces moyens de communication ont accompagné des révolutions et des transitions démocratiques si bien que l'on utilise souvent depuis le Printemps arabes les termes de révolution Twitter, révolution Facebook ou encore révolution 2.0, sans réel preuve scientifique du rôle de ces outils par rapport à des mouvements sociaux sans ces technologies.

En 2004, pour la première fois, lors de la Révolution orange en Ukraine, les téléphones portables et Internet jouent un rôle déterminant dans la coordination des révolutionnaires[6] . C'est ainsi par exemple que le collectif civique Pora! tenta de mobiliser et d'informer la jeunesse en utilisant Internet pour contrer la censure du gouvernement et les SMS[7] pour coordonner des mobilisations et disséminer des informations relatives aux élections.

En 2009, la révolte en Moldavie après la victoire du parti communiste aux élections législatives en avril[6], et le Soulèvement postélectoral en Iran[8] sont considérés comme les deux premiers mouvements sociaux d'ampleur dans lesquels les réseaux sociaux sur Internet jouent un rôle de relai d'information et de coordination. Dans les deux cas présents Twitter représentait la seule plateforme d'expression libre et intensément propagatrice sur laquelle les utilisateurs s'échangeaient des liens et des médias témoignant des manifestations[8].

En 2011, le Mouvement des Indignados et Occupy Wall Street deviennent les premiers mouvements à tenter d'atteindre la "démocratie réelle" par l'action collective et la "construction d'une forme d'intelligence collective"[9]. L'utilisation d'Internet a permis de répandre massivement et rapidement ce mouvement dans le monde entier et d'organiser une « journée planétaire des Indignés » le 15 octobre 2011 dans 1051 villes de 90 pays du monde.

En 2016, la très grande horizontalité de Nuit debout - permise entre autres par la communication via internet mais également par son organisation en Démocratie liquide[10]- ainsi que l’hétérogénéité des revendications, font dire au politologue Gaël Brustier que : "on peut sans doute dire que Nuit Debout est le premier mouvement social post-marxiste"[10]. Il nuancera toutefois plus tard, en précisant que cela ne marquerait vraiment une évolution importante que si cela pousse les partis politiques européens de gauche à devenir eux-mêmes écologistes et post-marxistes[11].

Notes et références

  1. Della Porta D. et Diani M., Social movements • An introduction.
  2. Erik Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, La découverte, 1996
  3. Voir écoguerrier.
  4. a et b Tilly, Charles 1986. The Contentious French: Four Centuries of Popular Struggle. Cambridge, Mass.
  5. http://www.egyptos.net/egyptos/histoire/la-premiere-greve-connue-de-l-histoire.php
  6. a et b « La «Révolution Twitter» des Moldaves », sur slate.fr, (consulté le 8 mai 2016)
  7. (en) « The Role of Digital Networked Technologies in the Ukrainian Orange Revolution », sur harvard.edu, (consulté le 8 mai 2016)
  8. a et b « Iran, la révolution Twitter ? », sur liberation.fr, (consulté le 8 mai 2016)
  9. « Indignés : les nouvelles formes de protestation », sur scienceshumaines.com, (consulté le 8 mai 2016)
  10. a et b « “Nuit Debout est le premier mouvement social post-marxiste” », sur lesinrocks.com, (consulté le 8 mai 2016)
  11. « Pour renaître, la gauche doit devenir post-marxiste et écologique », sur reporterre.net, (consulté le 13 octobre 2016)

Voir aussi

Bibliographie

  • Susan Eckstein (éd.[Quoi ?]), Power and Popular Protest: Latin American Social Movements, édition mise à jour, University of California Press, 2001. (ISBN 0520227050)
  • Laurent Frajerman, « L’engagement des enseignants • Figures et modalités, 1918-1968 », Histoire de l’éducation, n° 117, janvier 2008, pp. 57-95.
  • Jérôme Lafargue, La Protestation collective.
  • Pénélope Larzillière, Sociologie de l'engagement à partir du Proche-Orient, in J. Husseini et A. Signoles, Les Palestiniens entre État et diaspora : le temps des incertitudes, Paris, Karthala / IISMM - EHESS, 2012, p 179-188 et p 299-301.
  • Erik Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, La découverte, 1996
  • Frédéric Sawicki et Johanna Siméant, « Décloisonner la sociologie de l'engagement militant • Note critique sur quelques tendances récentes des travaux français ». Sociologie du travail, n° 51, 2009, p. 97-125.

Articles connexes

Lien externe