Lucky Luciano

Charles Luciano
Description de l'image LuckyLucianoSmaller.jpeg.
Nom de naissance Salvatore Lucania
Alias
Lucky « Le Chanceux »
Naissance ,
Lercara Friddi, Sicile
Drapeau de l'Italie Italie
Décès (à 64 ans)
Naples, Campanie, Drapeau de l'Italie Italie
Nationalité Drapeau d'Italie Italien, Drapeau des États-Unis Américain
Profession
Parrain de la famille Luciano (future Famille Genovese),
Capo di tutti capi.

Charles Luciano, dit « Lucky Luciano » (né le à Lercara Friddi en Sicile, Italie - mort le à Naples), est un mafieux italo-américain, né sous le nom de Salvatore Lucania. Le magazine Time l'a classé parmi les principaux bâtisseurs d'empire du XXe siècle : un empire du crime[1]. Deuxième « Capo di tutti capi » (chef de tous les chefs) après l'assassinat de Salvatore Maranzano, Luciano est considéré comme le père du crime organisé moderne aux États-Unis.

Jeunes années

Salvatore Lucania est né à Lercara Friddi en Sicile le 24 novembre 1897. Ses parents, Antonio et Rosalia Capporelli-Lucania, ont quatre autres enfants : Bartolomeo (né en 1890), Giuseppe (1898), Filippia (1901) et Concetta (1903). Son père, comme la plupart des hommes du village, travaille dans les mines de soufre[2].

Son père a une idée fixe et persistante d'immigrer aux États-Unis. Luciano raconte dans son livre semi-autobiographique, Lucky Luciano: The Mafia Story in His Own Words que son père, chaque année, achetait un nouveau calendrier de la compagnie maritime basée à Palerme et qu'il économisait de l'argent dans une jarre caché sous son lit pour leurs voyages à tous. Il mentionne aussi dans son livre que son père était trop fier pour demander de l'argent et que c'est un cousin de Luciano nommé Rotolo, vivant à Lercara Friddi, qui donnait de l'argent à sa mère en secret. En avril 1906, Luciano, âgé de 9 ans, émigre aux États-Unis avec ses parents, en quête du rêve américain, qui s'installent dans un petit appartement dans le quartier juif du Lower East Side de Manhattan à New York, une destination prisée des immigrés italiens. Préférant la rue à l'école, il est livré à lui-même dans ce quartier mal famé où la violence règne, il quitte l'école à 14 ans. Il trouve un travail de livreur de chapeaux, gagnant 7$ par semaine. Cependant après avoir gagné 244$ à un jeu de hasard, il quitte son emploi et veut gagner son argent dans la rue. La même année, il intègre la Brooklyn Truant School qui lui offre une seconde chance, en vain.

Adolescent, Luciano crée son propre gang et il est un membre du vieux Five Points Gang. À l'inverse d'autres gangs de rue, qui évolue dans la petite criminalité, Luciano offre sa protection aux jeunes juifs contre les gangs d'italiens et irlandais pour 10 cents la semaine. Il commence à apprendre le proxénétisme durant les années de la première Guerre Mondiale. Durant cette période, il rencontre aussi Meyer Lansky, son futur partenaire dans les affaires et ami proche.

C'est également durant sa jeunesse qu'il rencontre celui qui est plus tard le leader de la mafia de Chicago : Al Capone[3]. Il forme une bande qui se livre au racket, à l'exploitation des jeux et de la prostitution. À dix-huit ans, Luciano est arrêté pendant qu'il livre de l'héroïne et passe six mois en prison. Sa notoriété s'accroît au sein du Five Points Gang, dont les membres sont aussi connus comme les « Five Pointers ». En 1920, il est un contrebandier important, et s'associe avec Frank Costello, Meyer Lansky et Bugsy Siegel, et accessoirement Joe Adonis et Vito Genovese[3] dans le racket des commerçants et dans la contrebande d'alcool en ces temps de Prohibition. À la même période, Costello lui fait rencontrer Dutch Schultz et Arnold Rothstein[4].

En 1917, Lucky Luciano est recruté, lors de la première Guerre Mondiale, pour combattre dans l'armée américaine. Mais il est réformé à cause d'une infection volontaire au chlamydia.

Plusieurs versions différentes expliquent son surnom de « Lucky » (« le Chanceux ») : la plus vraisemblable le rattache à un règlement de comptes, en 1926, par trois sbires d'un des deux principaux parrains new-yorkais, Joe Masseria ou Salvatore Maranzano pour avoir refusé de travailler pour eux. Laissé pour mort, avec la gorge tranchée, à l'issue de son passage à tabac, il survit miraculeusement, gardant seulement plusieurs cicatrices faciales, dont une paupière endommagée, toujours à moitié fermée. Une autre version indique qu'il misait souvent sur le bon cheval lorsqu'il jouait aux courses, une autre encore évoque son aptitude à éviter la prison : de 1916 à 1936, Luciano est arrêté 25 fois pour des accusations d'agressions, paris illégaux, corruption et cambriolages mais ne finit jamais en prison. Il se peut enfin que ce surnom découle simplement d'une mauvaise prononciation de son nom, « Lucania »[2].

Prohibition

Arnold Rothstein, mentor de Luciano

Le 17 janvier 1920, le 18e amendement de la constitution américaine est ratifié et la Prohibition dure jusqu'à ce que l'amendement ne soit révoqué en 1933. L'amendement interdit la fabrication, la vente et le transport de boissons alcoolisés. Comme il existe toujours une demande pour de l'alcool, cela ajoute une source de revenu supplémentaire.

En 1920, Luciano rencontre les futurs parrains de la mafia, incluant Vito Genovese et Frank Costello, son ami de longue date du gang des Five Points. La même année, le parrain du gang de Lower Manhattan, Joe Masseria recrute Luciano comme un de ses tueurs[5]. Aux alentours de cette époque, Luciano et ses proches associés commencent à travailler pour le joueur Arnold Rothstein dit "The Brain". Ce dernier voit le potentiel profit que l'on peut tirer de la prohibition et apprend à Luciano à diriger la contrebande d'alcool comme une entreprise[6]. Luciano, Costello et Genovese commence à gérer leurs propres commerce de contrebande d'alcool avec l'appui financier de Rothstein[6]. Cette association est la Broadway Mob. Elle-même faisant partie du Big Seven qui gère la contrebande d'alcool au niveau national. Cette association jette les bases du futur syndicat national du crime.

Rothstein sert de mentor à Luciano, notamment à se tenir dans la haute société. En 1923, Luciano est interpellé en train de vendre de l'héroïne à des agents sous couverture. Bien qu'il ne soit pas incarcéré, sa qualité de dealer de drogue affiché au grand jour abime sa réputation parmi ses associés et clients de la classe supérieure. Pour sauver sa réputation, Luciano achète 200 places aux premiers rangs pour le combat de boxe opposant Jack Dempsey et Luis Firpo se disputant dans le Bronx pour les distribuer à des gangsters de haut rang et des politiciens. Puis Rothstein amène Luciano au magasin Wanamaker dans Manhattan pour acheter des vêtements de grand prix pour le match. La stratégie fonctionne et la réputation de Luciano est sauvée[7].

Avant 1925, Luciano réalise un chiffre d'affaires brut de plus de 12 000 000 $ par an. Cependant, il n'empoche qu'un revenu net d'environ 4 millions chaque année en raison de l'accroissement des coûts de corruption des politiciens et de la police. Luciano et ses associés dirigent alors le plus grand trafic d'alcool de New York, étendu jusqu'à Philadelphie. Il importe le scotch directement d'Écosse, le rhum des Caraïbes et le whisky du Canada. Il s'implique aussi dans le jeu[4].

Ascension de Luciano

La guerre des Castellammarese

Article détaillé : guerre des Castellammarese.

Lucky Luciano rejoint ensuite la famille d'un des plus puissants parrains de New York, Joe Masseria où il devient un de ses plus proches collaborateurs. À l'inverse de Rothstein, Masseria n'a aucune éducation, il n'a aucunes manières et ses talents de management sont limités. À la fin des années 1920, le principal rival de Masseria est Salvatore Maranzano, venu de Sicile pour diriger le clan Castellammarese. Maranzano refuse de payer son tribut ou commissions à Masseria. Leurs rivalités s’enveniment jusqu'à déclencher la sanglante guerre des Castellammarese de 1930 à 1931, avec pour conséquence plusieurs dizaines d'assassinats et la mort de Masseria et de Maranzano. Luciano enrage de voir de nombreuses opportunités d'affaires s'envoler en raison de l'antisémitisme de la mafia, et Masseria se méfie de son ambition.

Masseria et Maranzano sont nommés « les moustaches Petes »: ce sont des parrains mafieux plus vieux, traditionnels et qui ont commencé leurs carrières criminelles en Italie. Ils croient dans le supposé « vieil ordre mafieux » régit par les principes « d'honneur », « tradition », « respect » et « dignité ». Ces parrains refusent de travailler avec des non-italiens et sont même sceptiques quant à travailler avec des non-siciliens. Parmi les parrains les plus conservateurs, ils ne veulent travailler qu'avec des hommes qui ont des racines avec leur propre village en Sicile. Luciano, au contraire, pense que du moment où l'on peut faire du profit, peu importe l'ethnicité de votre partenaire. Il se met à travailler non seulement avec des italiens, mais aussi avec des gangsters juifs et irlandais. Luciano est choqué d'entendre les mafieux traditionnels lui faire la leçon sur ses transactions avec son ami Frank Costello, qu'ils traitent par ailleurs « de sale calabrais ».

Luciano commence à entretenir des liens étroits avec de plus jeunes mafieux qui sont nés en Italie mais qui ont commencé leurs carrières criminelles aux États-Unis, connus sous le nom de « Young Turks » ou « Jeunes Loups ». Luciano veut utiliser les leçons qu'il a apprises de Rothstein pour diriger les activités du gang à l'intérieur d'un empire criminel[8]. Alors que la guerre progresse, ce groupe inclut de futures chefs mafieux tels que Frank Costello, Vito Genovese, Albert Anastasia, Joe Adonis, Joe Bonanno, Carlo Gambino, Joe Profaci, Tommy Gagliano et Tommy Lucchese. Les jeunes loups estiment que l'avidité et le conservatisme de leurs patrons les appauvrissent tandis que les gangs juifs et irlandais s'enrichissent. Luciano a pour vision de former un syndicat national du crime dans lequel les gangs irlandais, juifs et italiens pourraient mettre leurs ressources en commun pour que les activités du crime organisé soient profitables pour tous[9].

En octobre 1929, Luciano est entraîné de force dans une limousine à un rond-point par 3 hommes. Il est battu, poignardé et balancé sur une plage de Staten Island. Il survit à l'attaque mais il conserve une cicatrice au visage et un œil mi-clos. L'identité de ses agresseurs n'est jamais établis. Quand la police intervient après son agression, Luciano explique qu'il n'a aucunes idées de qui l'a attaqué. Cependant, en 1953, Luciano explique à un journaliste que c'était la police qui l'avait kidnappé et battu pour trouver Jack « Legs » Diamond[10]. Une autre version est que l'attaque est été ordonné par Maranzano[11]. La conséquence la plus importante de cet acte est la couverture médiatique que cela a engendré, introduisant Luciano auprès du grand public.

Bien qu'il ait créé le Syndicat national du crime en 1929 pour mettre fin à cette hécatombe (et préparant avec Meyer Lansky un plan pour prendre le pouvoir), Luciano souhaite devenir le chef de New York. Au début de l'année 1931, Luciano décide d'éliminer Masseria. La guerre tourne en la défaveur de Masseria et Luciano y voit une opportunité de se démettre de son allégeance envers lui. Il arrange un accord secret avec Maranzano pour mettre au point l'assassinat de Masseria. En retour, il doit recevoir toutes les opérations de racket de Masseria et devenir le bras-droit dans l'organisation de Maranzano. Le 15 avril, Luciano invite Masseria et deux autres associés à déjeuner dans un restaurant à Coney Island. Après le repas, les mafieux décident de faire une partie de cartes. Sur ce qui s'est passé, selon la légende mafieuse, Luciano serait aller aux toilettes et quatre tueurs, Genovese, Anastasia, Adonis et Benjamin « Bugsy » Siegel seraient rentrés dans le restaurant et auraient tué Masseria. Avec la bénédiction de Maranzano, Luciano prend le contrôle du gang de Masseria et devient le lieutenant de Maranzano. La guerre des Castellammarese prend fin.

Prise de pouvoir

Avec le départ de Masseria, Salvatore Maranzano réorganise les gangs italo-américain à New-York en cinq familles du crime dirigé par Luciano, Profaci, Gagliano, Vincent Mangano et lui-même. Maranzano promet que toutes les familles auront un pouvoir égal et libre de faire de l'argent. Cependant lors de la réunion des parrains des familles à Upsate à New-York, Maranzano se déclare lui-même capo di tutti capi (parrain de tous les parrains ou chef des tous les chefs). Maranzano récupère plus de bénéfices à son profit sur le racket au détriment des autres familles. Luciano fait semblant d'accepter cet état de fait et il attend son heure[12]. Bien que Maranzano semblait plus avant-gardiste que Masseria, il s’avère plus avare et rigide dans son management que l'était Masseria[13].

En septembre 1931, Maranzano se rend compte que Luciano est une menace. Dans le but de l'éliminer, il engage un gangster irlandais, Vincent « Mad Dog » Coll. Cependant, Lucchese prévient Luciano de sa mort prochaine. Le 10 septembre, Maranzano ordonne à Luciano et Genovese de venir à son bureau situé au 230 Park Avenue à Manhattan. Convaincu que Maranzano à planifier de l'assassiner, il décide d'agir en premier. Il envoi quatre gangsters juifs que l'entourage de Maranzano ne connait pas. Ils ont été recruté avec l'aide de Lansky et Siegel[14]. Déguisés en agents du gouvernement, deux des gangsters désarment les gardes du corps de Maranzano. Les deux autres restants, aidés de Lucchese, se jettent sur Maranzano, le poignarde à de multiples reprise avant de lui tirer desus[15],[16]. Ce meurtre est le premier de plusieurs autres assassinats de ce qui va être appeler « La nuit des Vêpres siciliennes ».

Plusieurs jours plus tard, le 13 septembre, les cadavres de deux autres alliés de Maranzano, Samuel Monaco et Louis Russo sont retrouvés à Newark Bay, montrant des traces de tortures. Pendant ce temps, Joseph Siragusa, parrain de la famille de Pittsburgh, est abattu chez lui. Le 15 octobre, la disparition de Joe Ardizonne, parrain de la famille de Los Angeles, est perçue comme un opération plus vaste visant à éliminer la vieille garde des parrains siciliens[17]. Cependant, l'idée d'une purge massive du crime organisé dirigé par Luciano est vu comme un mythe[18].

La vision de Luciano, sa volonté de bousculer les vieilles traditions de la Mafia, ses relations (en particulier Meyer Lansky) et son sens aigu de la stratégie, ainsi qu'un charisme indéniable, amènent Lucky Luciano, désormais parrain de l'une des cinq familles de la Cosa Nostra de New York, à devenir un membre important du Syndicat du crime[2].

À 34 ans, Luciano règne sur le milieu. Il réunit une conférence du crime à Chicago dont Al Capone est l'hôte, et une autre à New York dans un hôtel de Park Avenue pour annoncer les grandes lignes de son projet de syndicat du crime. Reprenant les idées glanées auprès d'Arnold Rothstein, il veut que les activités illégales se donnent les mêmes structures que les grandes entreprises industrielles américaines. Il généralise le système des « familles » à l'échelon national. Chaque clan doit exercer une autorité absolue sur son territoire ou sa ville. Un Conseil Syndical sera chargé des contentieux et des assassinats, pour lesquels il crée une force de frappe commune : la Murder Incorporated, société anonyme pour les meurtres. Pas d'initiatives personnelles ni de crimes gratuits. Autre règle : on ne se tue qu'entre mafieux. Les autres, policiers, magistrats ou politiciens, on les corrompt, car Luciano pense que tout homme est achetable, il suffit d'y mettre le prix[3].

Luciano, jeune gangster brillant et avide de pouvoir, arrive au sommet. Son idée de décentralisation du crime avec à sa tête la commission lui octroie un pouvoir que plus aucun gangster ne connut après lui[3]. Il devient une célébrité et amasse des sommes considérables pour l'époque. Il s'installe dans le luxe au Waldorf Astoria, porte des costumes différents chaque jour et fréquente les plus belles call-girls de New York. L'« Innominato » (surnom de Luciano, le « non nommé ») exige de ses hommes de ne livrer aucun nom[3].

Chute et condamnation

Cependant, en 1936, le procureur Thomas Dewey monte un dossier visant prétendument à mettre au jour un grand réseau de prostitution que Luciano est accusé d'organiser selon des procédés d'optimisation industrielle[3]. Lors du procès, plusieurs prostituées et souteneurs sont appelés à témoigner, et Luciano écope d'une peine de trente à cinquante ans d'emprisonnement. Il est incarcéré à la prison de Sing Sing, où il occupe le poste de bibliothécaire. Son avocat parvient à le faire transférer à la prison de Dannemora où, grâce à ses accointances politiques, il peut bénéficier d'un traitement de faveur (champagne, caviar, etc.) et recevoir régulièrement ses associés, continuant ainsi à gérer son empire. En 1942, Luciano est transféré à Great Meadow Correctional Facility , dans une « maison de repos » du système pénitentiaire new-yorkais où il reste jusqu'à la fin de la guerre[3].

Seconde Guerre mondiale

USS Layayette (ex-Normandie) gisant sur le flanc après une opération de sabotage en février 1942 dans le port de New-York

En décembre 1941, les services secrets de l'US Navy (l'ONI) contactent Joseph Lanza, « patron » mafieux du Fulton Fish Market, pour distribuer des cartes syndicales aux agents américains afin qu'ils puissent enquêter sur les espions allemands[19]. Lanza leur transmet le nom de Luciano[19], lequel est recruté pour aider à l'enquête[19] et transféré de Dannemora vers Great Meadow, une prison plus agréable[19]. Les autorités américaines craignent en effet que le port de New York ne fasse l'objet de tentatives de sabotage de la part d'agents nazis (ils imaginent en effet que les nazis sont intervenus dans le naufrage du Normandie en février 1942). Jusqu'en 1945, le Syndicat des dockers, totalement contrôlé par la mafia, notamment par l'intermédiaire d'Albert Anastasia, aurait ainsi exercé un contrôle très ferme sur les installations portuaires. Selon l'historien John Dickie , « voilà certainement à quoi se résume la collaboration de Luciano avec le gouvernement fédéral », « rien ne [prouvant] qu'il se soit rendu en Sicile pendant la guerre, ni qu'il ait été libéré en échange du soutien de la Mafia au débarquement allié »[19].

Selon d'autres sources, cependant, cette collaboration aurait franchi une nouvelle étape en 1943 lorsque les services secrets américains lui auraient demandé d'entrer en contact avec les principales « familles » siciliennes, dont notamment le parrain de Palerme, Calogero Vizzini, afin qu'elles facilitent le débarquement allié en Sicile par des sabotages et des missions de renseignements[20]. La mafia aurait ainsi joué un rôle non négligeable dans la réussite des opérations militaires. Lucky Luciano nie cependant cette version des faits dans son livre testament[21], seule est attestée son intervention pour l'infiltration d'hommes pour le repérage avant le Débarquement et, après le Débarquement, la nomination à la tête de villages des anciens chefs mafieux persécutés par Mussolini, ce qui correspond au souhait des Américains de contenir l'influence communiste dans l'île[2].

Il n'en demeure pas moins qu'à la fin de la guerre, le procureur Thomas Dewey devenu gouverneur de l'État de New York annonce le 3 janvier 1946 que Lucky Luciano va être libéré à la condition qu'il quitte aussitôt l'Amérique et passe le reste de ses jours en Sicile. En conséquence de quoi, le 8 février 1946, Lucky s'embarque à bord du Laura Keene (il sera donc resté 9 ans en prison, au lieu de 30). Avant que le navire n'appareille, ses amis y organisent une fête gigantesque à laquelle assiste toute la pègre et de nombreuses personnalités. Mais rompant l'accord passé, Luciano ne se rend pas en Sicile.

La conférence de La Havane

Le Nacional Hôtel, ancien domicile de Luciano, à Cuba.
Article détaillé : Conférence de La Havane.

En décembre 1946, poursuivant un voyage qui l'a amené au Venezuela et au Mexique, Luciano se rend à Cuba où il organise (avec Meyer Lansky, Frank Costello et Joe Adonis) la conférence de La Havane. Au cours de cette période, la mafia américaine a complètement infiltré le gouvernement cubain. Par précaution, Luciano achète pour la somme de 150 millions $ avec l'aval de Fulgencio Batista le Nacional Hôtel où a lieu la réunion. Cette réunion est l'occasion pour lui de réaffirmer son rôle dirigeant sur le syndicat du crime. Albert Anastasia, Joseph Bonanno, Vito Genovese, Tommy Lucchese, Carlos Marcello, Willie Moretti, Joe Profaci, Santo Trafficante, Bo Weinberg , et Abner Zwillman sont présents. Cette réunion engendre des décisions de première importance comme l'investissement massif dans les casinos de La Havane, l'assassinat de Bugsy Siegel, qui après ses investissements à Las Vegas, n'a pu rembourser les sommes prêtées par la Commission. Par ailleurs, il rend un arbitrage dans la rivalité entre Albert Anastasia et Vito Genovese. Ce dernier, ambitieux et vindicatif, souhaite le retrait de Luciano, la gestion de sa famille, que convoite Genovese, ayant été confiée à Costello et Lansky, ce qui provoque une vive altercation.

En février 1947, le gouvernement américain fait pression sur le gouvernement cubain de Fulgencio Batista pour que Luciano soit expulsé vers l'Italie, menaçant de suspendre les livraisons de produits pharmaceutiques[3].

Trafic international d'héroïne

En 1947, Luciano s'installe à Naples où il mène un grand train de vie jusqu'à sa mort. La mafia continue à l'approvisionner en fonds, régulièrement, sans jamais faillir, même après avoir « officiellement » perdu son titre de roi du crime. Officiellement chef d'une entreprise d'import-export, il tisse des liens avec les mafias italiennes, la Camorra, la Ndrangheta et la Cosa nostra sicilienne. Considérant les énormes bénéfices potentiels d'un marché en pleine expansion, il tente d'organiser un trafic international d'héroïne, malgré les réserves qu'il a auparavant exprimées envers Vito Genovese, précurseur dans cette activité. Mais ces tentatives restent infructueuses.

En octobre 1957, il organise au Grand Hôtel des Palmes à Palerme le « Yalta du crime », une conférence à laquelle participent les principaux parrains siciliens ainsi que des représentants des Cinq familles new-yorkaises, dont Joseph Bonanno et son consigliere Carmine Galante[2]. Il concrétise ainsi des liens solides entre les Mafias américaine et sicilienne et y met en place des filières de trafic d'héroïne, l'opium provenant de Turquie. Il aurait également forgé des liens déterminants avec les trafiquants corses et la pègre marseillaise, notamment Antoine Guérini et Étienne Léandri qui sera la courroie de transmission entre Luciano, la mafia corse et le gouvernement français, dont les réseaux de trafic furent connus sous l'appellation French Connection[22].

Dernières années et décès

En 1959, depuis Naples, il piège Vito Genovese lors d'une transaction d'héroïne dont sont averties les autorités fédérales. Au début des années 1960, il entre en conflit avec Meyer Lansky, qu'il soupçonne de détourner des sommes qui lui sont dues, mais renonce à agir[3].

Dans sa villa de soixante pièces, 484 via Tasso à Naples, Luciano ne ressemble plus au truand qu'il a été. Il déclare qu'il a l'air d'un « dentiste à la retraite ». Il vit depuis onze ans avec Igea Lissoni, une Milanaise de vingt ans sa cadette, qui meurt d'un cancer du sein en 1958. Depuis quelques années, il souffre de problèmes cardiaques[3]. Sous traitement, il a sur lui une boîte de pilules. Le 26 janvier 1962, il vient chercher à l'aéroport de Naples-Capodichino le scénario d'un film sur sa vie, apporté par l'assistant du réalisateur Barnett Glassman. Alors qu'il vient d'avaler une de ses pilules, il s'effondre, terrassé par une crise cardiaque. Il est 17 h 26, il avait 64 ans. Il n'y a pas d'autopsie[2].

La loi américaine ne considérant pas qu'un cadavre a une nationalité quelconque, Salvatore Lucania dit Charles « Lucky » Luciano est enterré aux États-Unis, dans le caveau familial dont il a fait l'acquisition en 1935 au St. John's Cemetery de Middle Village, à New York. Un cortège funéraire de plus de 2 000 personnes l'accompagne[3].

Filmographie

Notes et références

  1. Lucky Luciano sur Time Inc.
  2. a, b, c, d, e et f Jacques de Saint Victor, Un pouvoir invisible - Les mafias et la société démocratique (XIXe-XXIe siècle), Gallimard, , 424 p. (ISBN 978-2-07-012322-3)
  3. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k Lucky Luciano empereur du crime
  4. a et b (en) Mary M. Stolberg, Fighting Organized Crime : Politics, Justice, and the Legacy of Thomas E. Dewey, Northeastern Univ. Press, (lire en ligne), p. 117-118
  5. Newark, p. 22
  6. a et b  Stolberg, p. 119
  7. Pietrusza, David. Rothstein The Life, Times, and Murder of the Criminal Genius Who Fixed the 1919 World Series (2nd ed.). New York: Basic Books. p. 202. (ISBN 0465029396).
  8. Maas, Peter. The Valachi Papers
  9. "Genovese family saga". Crime Library.
  10. Feder & Joesten, pp. 67–69
  11. Eisenberg, D.; Dan, U.; Landau, E. (1979). Meyer Lansky: Mogul of the Mob. New York: Paddington Press. (ISBN 044822206X).
  12. Sifakis
  13. https://books.google.fr/books?id=5nAt6N8iQnYC&printsec=frontcover&source=gbs_summary_r&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false
  14. Lucky Luciano: Criminal Mastermind," Time
  15. Genovese family saga". Crime Library.
  16. "The Genovese Family," Crime Library, Crime Library Archived December 14, 2007, at the Wayback Machine
  17. Lucky Luciano: Criminal Mastermind," Time
  18. The Complete Idiot's Guide to the Mafia, p. 283
  19. a, b, c, d et e John Dickie (2004), Cosa Nostra. La Mafia sicilienne de 1860 à nos jours, éd. Perrin, 2007, chap. VI, p. 266
  20. Le rôle de la mafia durant la seconde Guerre Mondiale
  21. Martin Gosch, Lucky Luciano, Le Testament.
  22. Lucky Luciano

Voir aussi

Bibliographie

  • William Reymond, Mafia S.A.
  • Martin Gosch, Lucky Luciano, Le Testament (livre dicté par Lucky Luciano lui-même avec la condition sine qua non de ne publier ce livre que dix ans après sa propre mort pour le protéger lui ainsi que ses connaissances ; finalement publié en 1975. Le livre est réédité, sous une nouvelle traduction, en septembre 2014 par « La Manufacture de Livres ».
  • François Corteggiani, Marc Malès & Jean-Yves Mitton, De silence et de sang, t.1 à t.10, éditions Glénat (personnage fictif dont l'histoire est très sensiblement identique).
  • André Nolat, "Lucky Luciano : de la rue au grand pouvoir", in La Loi du Talion, éd. de l'Onde, 122 p. 2015

Articles connexes

Liens externes