Jean-Michel Lambert

Jean-Michel Lambert
Biographie
Naissance
Décès
(à 65 ans)
Le Mans
Nationalité
Activités

Jean-Michel Lambert, surnommé « le petit juge », né le à Jarnac et mort le au Mans, est un magistrat et écrivain français.

Il est notamment connu pour avoir été le premier juge chargé d'instruire l'affaire Grégory.

Biographie

Enfance et formation

Après une enfance en Charente, à Jarnac, où son père dirige une entreprise de publicité, il fait des études de droit à l'université de Picardie, puis entre à l’École nationale de la magistrature. En 1977, à l’École des élèves officiers de réserve de Coëtquidan, où il a été appelé pour son service militaire, il a comme camarades François Hollande, Jean-Pierre Jouyet et Michel Sapin[1]. À 27 ans, le 1er février 1980, il est nommé juge d'instruction dans la juridiction d’Épinal (Vosges), en raison du rang très médiocre de son classement de sortie de l’École de la magistrature[1].

Vie de famille

Jean-Michel Lambert vit au deuxième étage d’un immeuble moderne du quartier Prémartine, avec son épouse, Nicole. Le couple a eu une fille, Pauline, 29 ans en 2017[1].

Carrière et vie professionnelle

Après quatre ans et demi à son poste, il est le premier juge d'instruction de l'affaire Grégory du au [2]. Chargé d'enquêter sur cet homicide qui attire des dizaines de pigistes, journalistes des fait-divers et photographes, il est propulsé sous les projecteurs. La presse critique les errements de son instruction, après deux inculpations et incarcérations infructueuses, celle de Bernard Laroche puis celle de Christine Villemin. Le magistrat, d'un caractère fâcheusement narcissique, se laisse happer par la pression médiatique[3], révélant par exemple aux journalistes la teneur des déclarations signées par la jeune Murielle Bolle et l'identité de l'intéressée[4]. Sa mauvaise maîtrise de la procédure provoque l'annulation de nombreuses pièces du dossier[5],[6]. Sans nier ces défaillances, il invoque les 229 dossiers qu'il doit gérer en parallèle, étant à l'époque seul juge de la préfecture des Vosges[3]. Il est dessaisi de l'enquête en 1987 au profit de Maurice Simon, président de la chambre d’instruction de la cour d’appel de Dijon[7]. Pour Régis de Castelnau, la « procédure a été proprement saccagée par un magistrat incompétent, désinvolte et finalement profondément déplaisant »[7].

Jean-Michel Lambert prend un congé sabbatique en 1987 et se raconte dans Le Petit juge, paru la même année chez Albin Michel. Ce témoignage sur son parcours, où il mentionne sans trop s'y attarder l'affaire Grégory, a été durement critiqué par la presse. Si le magistrat n'y révèle rien qui n'ait été dit précédemment par d'autres, il ne craint pas d'y évoquer son « asthénie sexuelle » pendant l'« affaire » ou encore de faire part de ses considérations sur « le charme étrange, indescriptible » d'une future inculpée. Pour certains, l'ouvrage, qui s'est bien vendu, ne respecte pas l'obligation morale de réserve d'un juge[8]. À la suite de cette publication, il est convié à la célèbre émission télévisée Apostrophes, animée par Bernard Pivot, puis rencontre Marguerite Duras, fascinée par l'affaire Grégory[3].

Il devient ensuite juge d'instance à Bourg-en-Bresse de 1988 à 2003, puis vice-président du tribunal de grande instance du Mans jusqu'au [3], date de son départ en retraite. Il publie en 2014 De combien d'injustices suis-je coupable ?, livre dans lequel il n'hésite pas à se déclarer persuadé de l’innocence de Bernard Laroche[9]. Par ailleurs, il est l'auteur de romans policiers.

Le , une journaliste de Libération écrit l'article intitulé « Jean-Michel Lambert : jugement dernier », dans lequel celui-ci détaille ses pensées suicidaires « par flashes » : « J’avais repéré l’endroit où ça se passerait. Je savais à quelle rampe de l’escalier du tribunal j’accrocherais la corde »[10].

Mort

Le le corps de Jean-Michel Lambert est découvert par une voisine qui avait les clefs de son domicile et avait été alertée la veille par l’épouse du magistrat, laquelle n’avait plus de nouvelles de lui[11]. Appelés vers 19 heures, les secours trouvent à leur arrivée le corps inanimé avec un sac plastique sur la tête noué à l'aide d'une cravate[12],[13], à son domicile du Mans[14],[15] dans la Sarthe. D'après les premières constatations, aucune trace d'effraction ou de lutte n'a été relevée dans son appartement. Seule une bouteille d'alcool presque vide se trouve près du corps de l'ancien magistrat[16]. La police judiciaire d'Angers a été saisie et le parquet du Mans a ouvert une enquête pour établir les causes du décès par une autopsie[17],[18]. Celle-ci confirme qu'il s'agit d'un suicide[19].

Interviewé par France 2 dans l'émission 13 h 15, le samedi, diffusée le 17 juin 2017, Lambert avait dénoncé une forme d'acharnement à son encontre : « On a cherché à faire de moi le bouc émissaire. J'assume effectivement certaines [sic] erreurs de procédure, mais j’aurais aimé que tous en fassent autant, et ce n’est pas le cas »[20].

Son suicide se produit le soir même du jour où BFM TV a révélé quelques passages des carnets intimes du juge Maurice Simon[21], lequel avait écrit à propos de son jeune collègue :

« On reste confondu devant les carences, les irrégularités, les fautes, les dissimulations de preuves ou le désordre intellectuel et peut-être simplement matériel du juge Lambert, je suis en présence de l'erreur judiciaire dans toute son horreur, celle qui peut conduire un innocent ou une innocente à la plus épouvantable condamnation. L'erreur judiciaire, cela existe. Je le sais maintenant[22]. »

— Maurice Simon, 14 septembre 1988

Dans un premier temps, on a pensé que Jean-Michel Lambert n'avait pas laissé de lettre d'adieu. Mais Me Jean-Marc Le Nestour, son ancien avocat et ami très proche, a expliqué par la suite que le jour de sa mort, l'ancien juge avait déposé dans la boîte à lettres de sa voisine[23] une enveloppe kraft adressée à sa femme et contenant deux lettres à cette dernière, l'une intime et l'autre, plus pratique, concernant ses obsèques, une lettre à sa fille Pauline, une à sa mère, une à son éditeur et une à Christophe Gobin, un journaliste de L'Est républicain avec qui il avait noué une relation de confiance[24],[25]. Dans cette lettre de trois pages[26], il évoque l'affaire du petit Grégory et indique :

« [...] Ce énième « rebondissement » est infâme. Il repose sur une construction intellectuelle fondée en partie sur un logiciel [allusion au logiciel Anacrim]. La machine à broyer s’est mise en marche pour détruire ou abîmer la vie de plusieurs innocents, pour répondre au désir de revanche de quelques esprits blessés dans leur orgueil ou dans l’honneur de leur corps. Certains de mes confrères ont emboîté le pas avec une mauvaise foi abominable.[...] Car, dès novembre 1984, j’ai pu démontrer que si Murielle Bolle n’était pas dans le car de ramassage scolaire, ce n’était pas le mardi 16 octobre mais le mardi 23 octobre, semaine où elle est rentrée chez elle à cause de la grippe. Les preuves sont au dossier (registre du collège et surtout témoignage du chauffeur de car, Monsieur Galmiche, que j’ai piégé après la remise d’un certificat médical, je crois par la mère de Murielle Bolle, et les auditions d’autres collégiennes qui avaient parfois des repères précis mais qui se sont pourtant trompées d’une semaine). [...] »

— Jean-Michel Lambert

Il proclame une dernière fois sa certitude quant à l'innocence de Bernard Laroche mais indique qu'il n'a plus la force de se battre[16].

Par une coïncidence singulière, il venait de terminer le manuscrit de son onzième roman, à paraître en octobre. Un personnage auquel il s'est manifestement identifié s'y suicide de la même manière : « Le professeur Chabert », qui lui ressemble trait pour trait, « se donne la mort pour sauver son honneur et son corps est découvert par un confrère, la tête recouverte d'un sac plastique, une bouteille de whisky vide au pied du fauteuil »[27].

Ses obsèques sont célébrées le 20 juillet 2017 en la cathédrale Saint-Julien du Mans[28] et sa dépouille incinérée dans l'intimité familiale.

Œuvres

  • Le Petit juge, Paris, Albin Michel, , 407 p. (ISBN 2-226-02982-6).
  • Regards innocents : contes cruels (ill. Joël Montigny), Lyon, Éd. de la Tour, , 157 p. (ISBN 2-87802-087-1).
  • Le Non-lieu, Monaco, Éd. du Rocher, coll. « Littérature », , 223 p. (ISBN 2-268-01496-7).
  • Confession fatale, La Tour-d'Aigues, Éd. de l'Aube, coll. « L'Aube noire », , 27 p. (ISBN 2-87678-486-6).
  • Purgatoire, La Tour-d'Aigues, Éd. de l'Aube, coll. « L'Aube noire », , 270 p. (ISBN 2-87678-590-0). Prix Polar du meilleur roman francophone 2001.
  • La Photo de mariage : chronique de la vie provinciales [sic] (ill. Joël Montigny), Coudray-Macouard, Cheminements, coll. « Collection singulière », 2001, 151 p. (ISBN 2-914474-29-6).
  • Scrupules, Paris, Éd. Hors commerce, coll. « Hors noir » (no 30), , 167 p. (ISBN 2-910599-93-0).
  • Regards innocents (ill. Joël Montigny), Mâcon, JPM, , 125 p. (ISBN 2-84786-018-5).
  • Mère Teresa et les petits sauvageons : roman, Mâcon, A contrario, coll. « Polar », , 249 p. (ISBN 2-7534-0003-2).
  • Retour à Mauthausen : récit, Paris, Jean-Claude Gawsewitch, , 213 p. (ISBN 2-35013-023-1).
  • De combien d'injustices suis-je coupable ?, Paris, Le Cherche Midi, coll. « Documents : témoignage », , 209 p. (ISBN 978-2-7491-4025-4).
  • Témoins à charge, Clermont-Ferrand, de Borée, coll. « Marge noire », , 342 p. (ISBN 978-2812921544).

Notes et références

  1. a, b et c Pauline Delassus, « Le juge Lambert n'avait plus la force de se battre », Paris Match, 20 juillet 2017.
  2. « “Combien d'innocents ai-je condamnés ?” : quand le juge Lambert se confiait au Figaro », Le Figaro, 9 septembre 2014, modifié le 12 juillet 2017.
  3. a, b, c et d Faure 2014.
  4. https://www.challenges.fr/france/affaire-gregory-portrait-du-juge-jean-michel-lambert-decede-mardi-soir_486712.
  5. Voir notamment Laurence Lacour, Le Bûcher des innocents : l'affaire Villemin : coulisses, portraits, preuves, engrenages,correspondances, choses vues, Paris, Plon, , 677 p. (ISBN 2-259-02035-6).
  6. http://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/affaire-gregory-les-carnets-secrets-du-juge-simon-963601.html.
  7. a et b Régis de Castelnau, L’affaire Grégory est d’abord une catastrophe judiciaire, causeur.fr, 21 juin 2017.
  8. Georges 1987.
  9. Pierrick Baudais, « Affaire Grégory : "L'ouvrage du juge Lambert est une infamie" », sur Ouest-France, .
  10. « Jean-Michel Lambert : jugement dernier », sur liberation.fr, 1er septembre 2014.
  11. Affaire Grégory : l’ex-juge Lambert retrouvé mort à son domicile, Le Monde, 11 juillet 2017.
  12. Amélie James Affaire Grégory : l'ancien juge Jean-Michel Lambert retrouvé mort, RTL, 11 juillet 2017.
  13. « Affaire Grégory : l'ex-juge Lambert retrouvé mort à son domicile », sur Le Figaro, .
  14. Affaire Grégory : le juge Jean-Michel Lambert retrouvé mort à son domicile, Europe 1, 11 juillet 2017.
  15. « Le Mans. Le juge Lambert habitait dans le quartier Prémartine », Ouest-France,‎ (lire en ligne).
  16. a et b « La lettre du juge Lambert adressée à L'Est républicain avant son suicide », L'Est républicain,‎ (lire en ligne).
  17. « Affaire Grégory : ce que l’on sait de la mort du juge Lambert », sur France TV Info, .
  18. « Décès du juge Lambert : ce que l’on sait du nouveau drame de l’affaire Grégory », Le Parisien,‎ (lire en ligne).
  19. « L'autopsie du juge Jean-Michel Lambert confirme qu'il s'est suicidé », sur 20minutes.fr, 13 juillet 2017.
  20. Affaire Grégory : le juge Jean-Michel Lambert, chargé de l'enquête en 1984, retrouvé mort à son domicile, France TV Info, 11 juillet 2017.
  21. Affaire Grégory : des extraits des carnets secrets du juge Simon dévoilés, BFM TV, 11 juillet 2017.
  22. Stéphane Durand-Souffland, « Grégory : ce que le juge Simon reprochait à son prédécesseur Lambert dans ses carnets secrets », Le Figaro, 12 juillet 2017.
  23. La voisine, qui a découvert le corps, n'a trouvé l'enveloppe que le jeudi, car elle n'a pas osé se rendre plus tôt à sa boîte à lettres, compte tenu de la présence de nombreux journalistes devant l'immeuble.
  24. Le juge Lambert, une personnalité complexe, L'Est républicain, 20 juillet 2017.
  25. Hélène Duvigneau, Affaire Grégory : un dernier hommage émouvant rendu à l'ex-juge Lambert, La Voix du Nord, 20 juillet 2017.
  26. Publiée en ligne le mercredi par L'Est républicain, selon la volonté du défunt et avec l'accord de sa famille, malgré une réquisition de la police enjoignant au quotidien de ne pas la faire paraître.
  27. http://www.msn.com/fr-fr/actualite/france/décès-du-juge-lambert-un-troublant-manuscrit/ar-BBEiSIy.
  28. Voir l'avis sur le site dansvoscoeurs.fr.

Voir aussi

Bibliographie

  • Sonya Faure, « Jean-Michel Lambert : jugement dernier », Libération,‎ , p. 34 (lire en ligne).
  • Serge Garde et Frédéric Pottecher (préfacier), Affaire Grégory : autopsie d'une enquête, Paris, Messidor, , 285 p. (ISBN 2-209-06291-8).
  • Pierre Georges, « Le Petit juge, de Jean-Michel Lambert : le magistrat nu », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  • Laurence Lacour, Le Bûcher des innocents : l'affaire Villemin : coulisses, portraits, preuves, engrenages,correspondances, choses vues, Paris, Plon, , 677 p. (ISBN 2-259-02035-6).
  • Laurence Lacour, Le Bûcher des innocents : enquête, Paris, Les Arènes, , 892 p. (ISBN 978-2-35204-507-6) [édition entièrement refondue et considérablement augmentée de l'ouvrage précédent].
  • Denis Robert, Au cœur de l'affaire Villemin : mémoires d'un rat, Paris, Hugo doc, , 439 p. (ISBN 978-2-7556-0112-1).
  • Étienne Sesmat, Les Deux affaires Grégory, Paris, Belfond, , 391 p. (ISBN 2-7144-4252-8).
  • Patricia Tourancheau, Grégory : la machination familiale, Paris, Le Seuil, , 253 p. (ISBN 2-0213-8956-1).

Liens externes

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