Homonationalisme

L'homonationalisme est un terme développé par la théoricienne queer américaine Jasbir Puar qu'elle utilise pour désigner une attitude visant, selon elle, les personnes LGBT, principalement occidentales, qui chercheraient à imposer leurs valeurs à des pays jugés homophobes. Le terme « homonationalisme » et la problématisation de cette question sont repris par la pensée académique et militante dénommée Queer of color critique  aux États-Unis.

Concept

D'une manière générale, on entend par « homonationalisme » un dispositif qui aurait été construit par les nations occidentales, bastions du progressisme sexuel, par opposition au « Sud », en particulier moyen-oriental et africain, jugé archaïque et barbare.

À l'échelon d'un pays, le discours homonationaliste se définirait par une double « exotisation » de l'homophobie, à l'extérieur et à l'intérieur des frontières nationales : l'homophobie serait une haine cantonnée aux zones « barbares » : les pays arabo-musulmans et les banlieues de certaines villes occidentales[1].

Critiques

Selon la théoricienne queer Jasbir Puar, il s'agirait d'un sentiment ethnocentrique. Celui-ci se rencontrait principalement en Occident, où le soutien aux communautés LGBT maltraitées à l'étranger, notamment dans les pays musulmans, pourrait conduire à une valorisation exclusive des valeurs libérales et démocratiques occidentales contre celles du reste du monde, présentées alors comme archaïques et liberticides.

Bruno Perreau a critiqué les prémisses de l'argument de Puar. Tout en approuvant sa critique des revendications nationalistes chez certains groupes LGBT, il estime que Puar idéalise ceux qu'elle appelle le « sujet racialisé sexuellement non normatif ». Perreau explique que « la déconstruction des normes ne peut être dissociée de leur reproduction »[2]. Jason Ritchie a également critiqué certaines des façons dont l'homonationalisme a été utilisé, en particulier en tant que théorie totalisante[3].

En France en 2018, après que l'université Paris-Nanterre a accueilli une conférence contre « l'impérialisme gay » par des militants proches du Parti des indigènes de la République, le journal Marianne dénonce des idées « identitaires » qui mettent en avant le fait que l'Occident ferait « la promotion de l’homosexualité comme identité politique », instrumentaliserait « nos sexualités contre nos familles et contre nos quartiers » et affirmant que « le clivage politique entre LGBT/indigénat est un élément constitutif de l’Occident moderne. C’est parce que l’indigénat est réputé sauvage et patriarcal que les transpédégouines non-Blancs devraient en être sauvés par l’Occident. » Marianne met ces propos en parallèle avec ceux de l'ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad, qui avait prétendu en 2008 qu'il n'y avait « pas d'homosexuels en Iran. C'est un pied de nez à l'impérialisme blanc, une résistance indigène face au mensonge éhonté des Etats-Unis selon lequel 'il n'y a pas d'impérialisme' »[4].

Conférence d'Amsterdam

La conférence « Sexual Nationalisms: Gender, Sexuality, and the Politics of Belonging in the New Europe » s'est tenue à Amsterdam en janvier 2011. Cet événement académique proposait de faire le point sur une des problématiques contemporaines les plus fécondes des études sur le genre, croisant les enjeux de sexe et de sexualité avec ceux des politiques de l’identité nationale. Il a été l’occasion d’une polémique virulente qui illustre les enjeux et jeux de pouvoir qui traversent l’espace de production scientifique.

Cette conférence a été organisée par le Amsterdam Research Center for Gender and Sexuality (ARC-GS) et l’Institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux (CNRS-Inserm-EHESS-Université Paris 13). Cette conférence est considérée comme l’un des événements académiques récents les plus importants du champ des études sur le genre.

Elle a réuni plus de 80 intervenants internationaux autour d’un nombre considérable de tables-rondes et de présentations[5].

Le nationalisme du XXe siècle rejetait les populations accusées de mettre en péril la masculinité patriotique. Ces groupes sembleraient ne plus représenter un danger mais participeraient plutôt à la recomposition de l’idéologie nationale qui, instrumentalisant les combats pour la « démocratie sexuelle » et la défense d’une égalité des droits pour les femmes et les minorités sexuelles, renouvelleraient les dynamiques contemporaines des mouvements nationalistes[6].

Conséquences

Le blogueur et militant politique guadeloupéen João Gabriell affirme : « L'un des effets désastreux de ceci, c'est que les minorités sexuelles africaines et afrodescendantes se retrouvent piégées dans ce choc civilisationnel : entre instrumentalisation de l'Occident qui en fait des victimes à sauver de la supposée barbarie rétrograde africaine et noire, et par réaction, hostilité des populations africaines et afrodescendantes qui voient en ces minorités sexuelles une incarnation de l'occidentalisation de leurs sociétés »[7].

Notes et références

  1. « Le nouveau nationalisme est-il gay ? », sur Le Monde.fr (consulté le 30 mai 2018)
  2. Bruno Perreau, Queer Theory: The French Response, Stanford University Press, 2016, 124.
  3. Jason Ritchie, « Pinkwashing, Homonationalism, and Israel–Palestine: The Conceits of Queer Theory and the Politics of the Ordinary », Antipode, vol. 47,‎ , p. 616–634 (DOI 10.1111/anti.12100, lire en ligne)
  4. https://www.marianne.net/societe/quand-l-universite-de-nanterre-accueille-une-conference-contre-l-imperialisme-gay
  5. (en) Universiteit van Amsterdam, « Conference: Sexual Nationalisms: Gender, Sexuality, and the Politics of Belonging in the New Europe - AISSR - University of Amsterdam », sur aissr.uva.nl (consulté le 30 mai 2018)
  6. (en) Alexandre Jaunait, « Sexual Nationalisms Yesterday and Today », sur Raisons Politiques, (ISBN 9782724633177)
  7. Philippe Triay, « À la rencontre du blogueur guadeloupéen João Gabriell, éveilleur de consciences », Outre-mer la 1ère,‎ (lire en ligne)

Voir aussi

Articles connexes

Bibliographie

  • (en) Jasbir K. Puar, Terrorist Assemblages: Homonationalism in Queer Times, Duke University Press, Durham, 2007
  • Gianfranco Rebucini, « Homonationalisme et impérialisme sexuel : politiques néolibérales de l'hégémonie » dans Raisons politiques, no 49, Presses de Sciences Po, 2013/1.

Liens externes