Histoire du Luxembourg

Malgré sa petite taille, le Grand-Duché de Luxembourg est un authentique État avec une histoire particulièrement riche. Situé au cœur de l’Europe, entre la France, la Belgique et l’Allemagne, il a participé aux grandes évolutions européennes. Le passé mouvementé du Grand-Duché est un véritable condensé de l’histoire européenne.

Son histoire commence avec les premières occupations humaines du territoire correspondant au pays actuel. Aux groupes présents depuis le Paléolithique et le Néolithique, sont venues s'ajouter, à l'Âge du bronze et à l'Âge du fer, des vagues successives de Celtes, puis au IIIe siècle de peuples germains (Francs ripuaires et, probablement aussi Alamans).

Au Moyen Âge, quatre de ses princes ont porté la couronne du Saint-Empire romain germanique. Pendant les Temps modernes, sa forteresse a été un enjeu majeur dans la lutte entre les grandes puissances. Avant d’accéder à l’indépendance au XIXe siècle, le Luxembourg a vécu successivement sous souveraineté bourguignonne, espagnole, française, autrichienne, à nouveau française, et, du fait de l'union personnelle, hollandaise, bien que le grand-duché de Luxembourg, institué dès 1815 par le Congrès de Vienne, fût un État membre de la Confédération germanique (jusqu'à sa dissolution en 1866). Entre 1842 et 1918, le Luxembourg, passant progressivement des activités surtout agraires à l'industrie lourde (sidérurgie), fit partie du Zollverein (union douanière allemande dominée par la Prusse). Au XXe siècle, ce pays entre-temps prospère et dynamique joua un rôle catalyseur dans l’effort d'intégration européenne.

Préhistoire

Antiquité

Les Celtes peuplent la région du Grand-Duché de Luxembourg jusqu'au Ier siècle av. J.-C. Les Romains sont les maîtres pendant les six siècles suivants. À partir du IIIe siècle apr. J.-C., les invasions germaniques commencent. Les Romains font place aux Francs à partir du Ve siècle apr. J.-C..

Moyen Âge

Des origines lointaines (Xe siècle)

Dans sa forme géographique et politique actuelle, le Grand-Duché est une création de la diplomatie du XIXe siècle. Mais l’histoire de l’espace aujourd’hui luxembourgeois remonte beaucoup plus loin dans le temps. Le nom Lucilinburhuc, signifiant « petit château », apparaît pour la première fois aux alentours de 963 dans une charte d’échange. Par ce document, le comte Sigefroi, issu d'une supposée maison d'Ardennes, acquiert de l’abbaye Saint-Maximin de Trèves un fortin[1] (castellum quod dicitur Lucilinburhuc) situé sur l’éperon rocheux du Bock dominant la vallée de l’Alzette. Ce territoire appartient alors à la frange occidentale de l’Empire germanique.

Le rassemblement territorial (XIe au XIIIe siècle)

Image de la bataille de Worringen dans le Codex Manesse (1305-1340). La représentation montre la bannière du duc Jean de Brabant durant cette bataille avec, en avance sur son issue, un écu écartelé aux armes de Brabant et de Limbourg réunies.

Lorsque Sigefroi s’établit au Bock, il possède des terres le long des rivières de la Moselle, de la Sûre et de l’Alzette ainsi que dans les Ardennes. Mais ses possessions restent dispersées. Le comté de Luxembourg, en tant que principauté territoriale, est une création des descendants de Sigefroi. Conrad Ier (décédé en 1086) est le premier à porter explicitement le titre de comes de Luccelemburc. Le château fort Lucilinburhuc devient le point d’ancrage à partir duquel s’opère le rassemblement territorial au cours des XIe, XIIe et XIIIe siècles. Ce château fort est progressivement reconstruit, agrandi et renforcé au cours des siècles, jusqu'à devenir au XIXe siècle l'une des plus puissantes forteresses d'Europe. Vu sa situation géographique et ses défenses formidables, elle sera qualifiée de « Gibraltar du Nord »[2] par Carnot, l'« organisateur de la Victoire » à l'époque de la Révolution française. L’agrandissement du territoire se fait par les mariages, par l’achat de terres, par les liens de vassalité et surtout par la guerre. Les comtes de Luxembourg réussissent à soumettre leurs rivaux, même s’ils subissent parfois des revers comme à la bataille de Worringen (1288), où le comte Henri VI et trois de ses frères tombent, mortellement blessés. À la fin du XIIIe siècle, le comté de Luxembourg occupe un vaste espace situé entre Meuse et Moselle. Il a la particularité d’être situé à cheval sur la frontière linguistique, une partie étant germanophone et une autre francophone.

En 1139, le comté est inféodé par l'empereur Lothaire III à Henri de Namur, dont la mère est luxembourgeoise, alors que le comte Henri de Grandpré est l'un plus proche parent – le beau-frère – de Conrad II, dernier représentant de la lignée des comtes d'Ardennes mort sans descendance.

À la mort de son père en 1139, Henri IV devient aussi comte de Namur. En 1153, il hérite des comtés de Durbuy et de La Roche. Sa fille, Ermesinde, et le mari de celle-ci, Thiébaut de Bar, doivent abandonner le comté de Namur. Après la mort de Thiébaut, Ermesinde se remarie en 1214 avec Waléran de Limbourg, qui lui apporte en dot le marquisat d'Arlon. Le fils d'Ermesinde, Henri le Blondel, impose sa suzeraineté au comté de Vianden. En 1337, le comte Jean l'Aveugle achète une première moitié du comté de Chiny ; son fils Venceslas achètera l'autre moitié.

À la tête du Saint-Empire romain germanique (XIVe au XVe siècle)

Localisation du Comté de Luxembourg en 1350.

Au début du XIVe siècle, la maison de Luxembourg accède au trône impérial. En 1308, le comte Henri VII est élu roi d’Allemagne par les princes électeurs à l’instigation de son frère Baudouin, archevêque de Trèves, et de Pierre d’Aspelt, archevêque de Mayence, également d’origine luxembourgeoise. Un légat du pape le couronne empereur à Rome en 1312. Son fils, Jean dit l’Aveugle, épouse l’héritière du royaume de Bohême et devient roi de Bohême. Chevalier modèle, il meurt en héros au service du roi de France dans la bataille de Crécy en 1346. À la suite d’Henri VII, trois autres membres de la dynastie des Luxembourg porteront la couronne royale, voire impériale : Charles IV (1346-1378), Wenceslas (1376-1400) et Sigismond (1410-1437). Le Luxembourg reste un comté immédiat du Saint-Empire romain germanique jusqu'en 1354 lorsque Charles IV élève le comté de Luxembourg au rang de duché en 1354. Après l’acquisition du comté de Chiny en 1364, celui-ci atteint sa plus grande extension. Cependant, avec l’accession à la dignité royale et impériale, les Luxembourg finissent par céder leur terre patrimoniale à des seigneurs engagistes, puis aux Bourguignons. En 1437, la famille régnante s'éteint et le duché passe brièvement aux mains des Habsbourg. En 1443, le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, conquiert la ville de Luxembourg. Le duché devient une province des Pays-Bas. Après la mort de Marie de Bourgogne, fille unique de Charles le Téméraire, en 1482, le Luxembourg devient possession de Maximilien de Habsbourg, son mari, et figurera dans l'héritage de leur fils Philippe le Beau. Ce dernier, qui épousera Jeanne de Castille, fille des « rois catholiques » (Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon), deviendra notamment roi d'Espagne par mariage et sera le père de Charles Quint. Pendant les quatre siècles qui vont suivre, son destin sera lié à cet ensemble géographique et politique.

Époque moderne

Une province des Pays-Bas (XVe au XVIIIe siècle)

Une province des Pays-Bas.
Localisation du département des Forêts.

Au cours des temps modernes, les Pays-Bas changent de souveraineté au gré des aléas dynastiques et politiques. Suite à la mort du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire (1477), les Pays-Bas passent dans le giron des Habsbourg. Pendant les XVIe et XVIIe siècles, le duché de Luxembourg et les autres provinces qui composent le territoire des Pays-Bas appartiennent aux Habsbourg d’Espagne.

Sur l’échiquier européen, le Luxembourg occupe une position stratégique importante. Dès le XVIe siècle, le pays est entraîné dans les nombreuses guerres que les Habsbourg d’Espagne et les Valois, puis les Bourbon de France se livrent pour l’hégémonie en Europe. La ville de Luxembourg est progressivement transformée en une des forteresses les plus réputées d’Europe, véritable « Gibraltar du Nord ». En 1659, le traité des Pyrénées, qui fait suite au siège de Thionville de 1643, met un terme provisoire au conflit franco-espagnol en démembrant toute la partie méridionale du duché — notamment Thionville et Montmédy — au profit du royaume de France. En 1684, la forteresse de Luxembourg est assiégée par les armées de Louis XIV. Après la prise de la ville, l’ingénieur français Vauban, qui a dirigé les opérations du siège, entreprend de vastes travaux de fortification. Pendant une courte période, de 1684 à 1697, le duché de Luxembourg reste sous régime français. Les Français prennent Luxembourg comme base de départ pour leurs expéditions guerrières vers l'Allemagne, et en particulier vers le Rhin. Ce fait inquiète les voisins de la France et contribue à la formation de la Ligue d'Augsbourg en 1686. Une guerre s'ensuit, qui force la France à restituer le duché aux Habsbourg en 1697 (traité de Rijswick). En 1715, après la guerre de Succession d’Espagne, les Pays-Bas méridionaux reviennent à la branche autrichienne des Habsbourg.

Par opposition aux deux siècles précédents, le XVIIIe siècle a été une période de paix au Luxembourg. Les règnes de Charles VI (1715-1740), de Marie-Thérèse (1740-1780) et de Joseph II (1780-1790) apportent un renouveau dans de nombreux domaines. Les réformes autrichiennes, telles que le cadastre thérésien introduisant l’égalité fiscale ou encore l’Édit de tolérance accordant aux non-catholiques la liberté de culte, annoncent déjà les innovations de la Révolution française. En 1795, les troupes révolutionnaires françaises conquièrent la forteresse et le Luxembourg est annexé à la France en tant que département des Forêts. L’introduction de la conscription, système de recrutement militaire, déclenche en 1798 une insurrection paysanne, appelée guerre des gourdins (« Klëppelkrich »). Sous Napoléon, le régime français, plus modéré, est mieux accepté par la population.

Époque contemporaine

Lors de la Révolution française, plus précisément sous la Convention, la France conquiert une nouvelle fois le duché Luxembourg en 1794 (la forteresse de Luxembourg, elle, capitulera l'année suivante), annexe son territoire et, dès 1795, transforme les deux tiers de ce dernier en un département français dit département des Forêts). Le tiers restant sert à former deux autres nouveaux départements : celui de Sambre-et-Meuse et celui de l'Ourthe. Cette situation est officialisée en 1797), sous le régime du Directoire.

La création du grand-duché au congrès de Vienne (1815)

Carte des cessions du territoire luxembourgeois à la France, la Prusse et la Belgique.

En 1815, l’effondrement de l’empire de Napoléon entraîne un redécoupage de la carte de l’Europe, ce qui aura des répercussions inattendues pour le Luxembourg. Dans le but de dresser une barrière contre la France, les grandes puissances réunies au congrès de Vienne décident de créer un grand royaume des Pays-Bas. Le nouvel État englobe la Hollande, Liège et les anciens Pays-Bas autrichiens. En toute logique, le Luxembourg aurait dû faire partie de cet ensemble. Mais les diplomates s’accordent autrement. En effet, le Luxembourg devient une entité politique à part. Il est érigé en grand-duché et attribué au roi des Pays-Bas, Guillaume Ier d’Orange-Nassau, qui porte désormais également le titre de grand-duc. L’élévation en rang n’empêche pas que le pays soit amputé d’une vaste région se trouvant à l’est de la Moselle, de la Sûre et de l’Our. Ces territoires sont récupérés par la Prusse qui se serait bien étendue plus à l'ouest encore. Le congrès de Vienne apporte une complication supplémentaire au statut international du grand-duché. Ce dernier, en effet, entre dans la Confédération germanique — qui remplace si l'on peut dire dorénavant l'ancien Saint-Empire romain germanique —, une association essentiellement défensive de 39 États allemands. La place forte de Luxembourg devient ainsi une forteresse fédérale.

Comment expliquer les décisions du congrès de Vienne ? D’abord, le principe de légitimité monarchique a joué. Les Orange-Nassau possédaient une série de petites principautés à l'est du Rhin, au-delà de Coblence, en territoire nassovien qui, en 1815, sont absorbées par la Prusse. Guillaume Ier reçoit le Luxembourg - officiellement - en compensation pour la perte de Hadamar, Dietz, Dillenburg, etc. Ce territoire lui est attribué comme bien patrimonial, contrairement au royaume des Pays-Bas réunis qui n’appartient pas au patrimoine familial des Orange-Nassau. Ensuite, les diplomates doutent de la capacité des Hollandais à défendre la forteresse de Luxembourg. L’intégration à la Confédération germanique permet d’y stationner une garnison prussienne qui peut former un verrou autrement plus solide pour contenir une éventuelle nouvelle poussée française. Enfin, dernière astuce, le titre de grand-duc donne à Guillaume Ier la préséance sur les petits princes allemands au sein de cette même Confédération. En effet, un grand-duc figure parmi les altesses royales, contrairement aux simples ducs notamment.

L’apparition du grand-duché dans sa forme actuelle (1839)

Guillaume Ier des Pays-Bas sur une toile de 1819.
Épisode des journées de septembre 1830 où l'on reconnaît Louis de Potter embrassant le drapeau belge, Gustave Wappers (1834), musées royaux des beaux-arts de Belgique.

Sur le papier, le Luxembourg devient en 1815 un État distinct des Pays-Bas. Dans la réalité cependant, Guillaume Ier ne fait pas de distinction. Il gouverne le grand-duché comme s’il s’agissait de la 18e province de son royaume. La Loi fondamentale hollandaise est étendue au Luxembourg, des députés luxembourgeois siègent dans les institutions hollandaises et le néerlandais est enseigné à l’école. Les Luxembourgeois ne s’y opposent pas, mais la politique économique et surtout fiscale du régime hollandais suscite un mécontentement grandissant parmi la population. Aussi n’est-il pas étonnant que lorsque la Révolution belge éclate en 1830, les habitants du Grand-Duché se joignent aux insurgés belges. Bon nombre de volontaires luxembourgeois partent à Bruxelles s’engager dans l’armée des patriotes. Après la proclamation de l’indépendance de la Belgique le , plusieurs représentants luxembourgeois siègent dans l’assemblée constituante, puis dans les institutions du jeune État belge. Seule la capitale du Grand-Duché reste sous contrôle hollandais, car protégée par la garnison prussienne. Les grandes puissances, qui ont hâte d’éteindre le foyer révolutionnaire, décident de séparer Belges et Néerlandais en créant le royaume de Belgique, tout en partageant le Grand-Duché de Luxembourg entre les deux antagonistes (traité des XXIV articles du ).

Les protocoles de Londres () stipulent donc que la Belgique doit laisser le Luxembourg au roi grand-duc. Le projet de Traité des XVIII articles (), plus favorable à la Belgique, envisage cependant un rachat éventuel du Grand-Duché de Luxembourg par la Belgique, mais, après la campagne des Dix-Jours, il est remplacé par le projet de Traité des XXIV articles () qui exclut le rachat, mais accorde à la Belgique l'ouest roman (wallon et lorrain sur le plan des dialectes parlés) du Grand-Duché de Luxembourg, plus le Pays d'Arlon, l'ensemble allant former la province belge du Luxembourg. Par ailleurs, pour compenser cette perte territoriale pour la Confédération germanique, le traité prévoit l'intégration de la partie de la province de Limbourg que pourra conserver le roi Guillaume Ier dans ladite confédération sous le nom de duché de Limbourg.

Le Parlement belge accepte, Guillaume Ier refuse. Pendant huit ans, le Grand-Duché va continuer à vivre sous une double administration : le pouvoir orangiste est limité à la ville-forteresse, tandis que le reste du pays demeure sous autorité belge. Finalement, Guillaume Ier se rallie à la décision des grandes puissances. Le traité de Londres du impose le partage. Il y a désormais deux Luxembourg : le Grand-Duché de Luxembourg qui demeure sous la souveraineté des Orange-Nassau, et le Luxembourg belge qui forme une province de la Belgique. La ligne de démarcation suit plus ou moins la frontière linguistique, sauf dans la région d’Arlon. Le traité de 1839 délimite les frontières du Grand-Duché, qui n’ont plus changé depuis.

La consolidation de l’autonomie (1839-1890)

Le grand-duc Adolphe de Luxembourg.

À partir de 1839, le Luxembourg n’a plus de lien territorial avec ce qui reste des Pays-Bas, et le roi grand-duc se voit obligé de lui accorder une administration séparée. Le nouveau souverain, Guillaume II (1840-1849), qui visite le Grand-Duché en 1841, déclare : « Je veux que le Luxembourg soit gouverné par les Luxembourgeois. » Progressivement, les structures d’un État autonome vont être mises en place. Dès 1841, le roi grand-duc concède une charte constitutionnelle. Une série de lois fondamentales fixent l’organisation communale, l’enseignement, la bienfaisance publique et la justice, avec le maintien du code Napoléon. L’État luxembourgeois prend donc forme, mais un pays si petit — 170 000 habitants sur un territoire de 2 586 km2 en 1839 — peut-il être tout à fait indépendant ? Dans un premier temps, le Grand-Duché reste attaché aussi bien à l’Allemagne par son appartenance à la Confédération germanique qu’aux Pays-Bas par le lien dynastique. Par étapes, il réussit à rompre ces attaches.

En 1866, la guerre austro-prussienne provoque la dissolution de la Confédération germanique (Bataille de Sadowa). Face à l’expansion de la Prusse, la France cherche des compensations territoriales. Le Luxembourg semble une proie facile. Napoléon III propose au roi grand-duc un marché : le Grand-Duché en échange de cinq millions de francs or. Guillaume III (1849-1890) accepte, mais la Prusse, dont une garnison est toujours stationnée dans la forteresse de Luxembourg, s’y oppose. Pour trouver une issue à la crise, les grandes puissances se réunissent en congrès à Londres. Le traité de Londres (11 mai 1867) aboutit à un compromis qui, tout en donnant satisfaction au chancelier prussien Bismarck et à l’empereur français Napoléon III, consolide le statut international du Grand-Duché de Luxembourg. La Prusse doit retirer sa garnison ("oubliée" là depuis 1866), la forteresse est démantelée et le Grand-Duché est déclaré perpétuellement neutre sous la garantie des puissances signataires (sauf la Belgique, elle-même neutre). En contrepartie, la France renonce à ses prétentions territoriales.

La crise de 1867 avait révélé le conflit d’intérêt qui pouvait se poser au roi grand-duc du fait de ses deux couronnes. Or, en 1890, à la mort de Guillaume III, l’union personnelle qui liait les Pays-Bas et le Luxembourg prend fin, les deux pays étant régis par des lois successorales distinctes. Alors que Wilhelmine, la fille de Guillaume III, succède au trône hollandais, le Grand-Duché, en tant que bien patrimonial, échoit à Adolphe de Nassau-Weilbourg. En effet, un pacte de famille conclu en 1783 entre toutes les lignes de la maison des Nassau déterminait qu’en cas d’extinction des mâles dans une branche, en l’occurrence les Orange-Nassau, les possessions familiales passeraient à la branche suivante. Dès lors, à partir de 1890, le Luxembourg a sa propre dynastie, les Nassau-Weilbourg, qui jusqu’à aujourd’hui ont fourni au pays six souverains : Adolphe (1890-1905), Guillaume IV (1905-1912), Marie-Adélaïde (1912-1919), Charlotte (1919-1964), Jean (1964-2000) et Henri (depuis 2000).

La mise en place des rouages de l’État

Un concours de circonstances favorables a permis au Grand-Duché d’abord de voir le jour, puis d’accroître son autonomie. Mais au XIXe siècle, peu d’observateurs internationaux donnent une chance de survie à ce pays minuscule qui ne manque pas d’attirer les convoitises de ses voisins. Or, contre toute attente, les Luxembourgeois parviendront à construire un État authentique, doté d’une véritable cohésion nationale et fondé sur une base économique solide.

La première tâche consiste à définir un cadre institutionnel. Trois constitutions successives en 1848, 1856 et 1868 confèrent une organisation au jeune État et établissent un juste équilibre entre les pouvoirs du souverain, qui nomme et révoque le gouvernement, et ceux de la Chambre des députés (Parlement), qui vote les lois. Le régime politique du Grand-Duché est celui d’une démocratie représentative sous la forme d’une monarchie constitutionnelle. Mais la véritable démocratisation n’a lieu qu’en 1919, lorsque le suffrage universel pour les hommes comme pour les femmes est introduit. Auparavant, le droit de vote était accordé sur la base de critères fiscaux. La vie politique s’intensifie à la veille de la Première Guerre mondiale avec l’apparition de partis politiques : le parti socialiste en 1902-1903, la ligue libérale en 1904 et le parti de la droite en 1914. Le parti communiste ne se forme qu’en 1921 par scission avec les socialistes. Le paysage politique luxembourgeois se caractérise par une extraordinaire stabilité. Depuis 1919, toutes les coalitions gouvernementales — à l’exception de trois périodes (1925-1926, 1974-1979 et depuis 2013 — sont dirigées par le parti de la droite, qui devient le Parti chrétien-social après 1945.

Le développement du sentiment national

Drapeau du Luxembourg.
Façade de maison, rue de la Loge à Luxembourg : « Nous voulons rester ce que nous sommes »

La formation d’un sentiment national propre est postérieure à la création de l’État luxembourgeois. En 1839, la population du Grand-Duché, qui dans sa majorité a suivi les Belges dans leur révolution, regrette sa séparation de la Belgique. Mais assez vite, les Luxembourgeois s’attachent à leur État et commencent à apprécier les avantages que procure l’autonomie. Vingt ans après le partage, De Feierwon, chant patriotique composé à l’occasion de l’inauguration du chemin de fer, proclame : « Mir wëlle bleiwe wat mir sinn » (français : « Nous voulons rester ce que nous sommes »). Ce chant devient un véritable chant national. Cependant, un autre chant, Ons Heemecht (français : « Notre patrie »), fut adopté comme hymne national officiel et exécuté pour la première fois en public en 1864. Ons Heemecht est un poème de Michel Lentz, mis en musique par Jean-Antoine Zinnen. L’essor de la littérature luxembourgeoise à partir du milieu du XIXe siècle, dont les principaux auteurs sont Michel Lentz (1820-1893), Edmond de la Fontaine, dit Dicks (1823-1891), et Michel Rodange (1827-1876), témoigne du développement d’une conscience nationale.

L’emploi des langues a certainement joué un rôle important dans la construction de la nation. Le partage de 1839 crée l’unité linguistique, puisque le Grand-Duché est réduit à sa partie germanophone. Néanmoins, la loi de 1843 sur l’enseignement primaire rend l’apprentissage du français obligatoire, à côté de l’allemand. Les élites sociales restent attachées à l’usage du français et entendent éviter une séparation linguistique avec les couches populaires. Tous les écoliers luxembourgeois doivent depuis lors apprendre deux langues : le français et l’allemand. Dans la vie de tous les jours, les Luxembourgeois parlent leur dialecte, un parler francique-mosellan qu’ils qualifient encore jusqu’à la fin du XIXe siècle de Lëtzebuerger Däitsch (allemand luxembourgeois). À la fin du XIXe siècle, lorsque le processus de maturation du sentiment national s’accélère, le luxembourgeois (Lëtzebuergesch) s’affirme comme la langue maternelle des Luxembourgeois, et non plus l’allemand. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le recours au Lëtzebuergesch deviendra le symbole de la Résistance et de la cohésion nationale. L’occupant, poursuivant une politique de germanisation forcée, essaie d’en réprimer l’usage. En 1984, une loi entérine cette évolution séculaire en donnant le statut de langue nationale au luxembourgeois, sans pour autant remettre en cause l’emploi simultané du français et de l’allemand.

Le patriotisme luxembourgeois qui se développe à partir du milieu du XIXe siècle prend parfois une connotation anti-allemande, car le danger d’assimilation par l’Allemagne est particulièrement élevé. De 1815 à 1866, le Luxembourg est membre de la Confédération germanique ; depuis 1842, il fait partie de l’Union douanière allemande (Zollverein) ; à partir de 1872, le réseau ferroviaire luxembourgeois est sous contrôle allemand. À ces liens politiques et économiques s’ajoute une parenté culturelle et linguistique indéniable entre le petit pays et son grand voisin. Afin de se démarquer de l’Allemagne, les Luxembourgeois se tournent vers la France. Ils cultivent le bilinguisme, voire le trilinguisme. Le français devient la langue de l’administration, de la justice et, de manière générale, celle des cercles culturels et intellectuels. De nombreux artisans font aussi leur tour de France, alors que les jeunes filles vont travailler comme bonnes à Paris. Devant tant de francophilie affichée, un diplomate allemand résigné note, peu avant la Première Guerre mondiale : « Avec l’Allemagne, le petit État avait conclu un mariage de raison, avec la France cependant, il entretenait une liaison amoureuse[3]. » À vrai dire, en empruntant à ses trois voisins, le Luxembourg parvient à se composer une identité originale qui n’est ni allemande, ni française, ni belge, mais un mélange de ces trois cultures.

L’essor économique

Après 1839, la tâche la plus ardue consiste à donner au jeune État des fondements économiques viables. Au départ, le Luxembourg est un pays agricole aux structures arriérées. Il y a quelques petites industries — tanneries, manufactures textiles, faïenceries, forges à l’ancienne, papeteries, brasseries —, mais celles-ci sont disséminées et de faible envergure. Le Luxembourg souffre de son isolement économique et géographique. Le développement économique passera donc par le désenclavement du pays. En 1842, le Grand-Duché adhère au Zollverein. Cette union, qui donne accès au marché d’outre-Rhin, s’avère bénéfique pour le Luxembourg. L’Allemagne lui fournit les capitaux et la main-d’œuvre nécessaires au développement de son industrie lourde. Mais pour que les échanges économiques puissent avoir lieu, il faut de bonnes voies de communication. La construction des lignes du chemin de fer — la première liaison Luxembourg-Thionville est inaugurée en 1859 — permet de relier le Grand-Duché au monde extérieur, tout en unifiant l’espace national.

L’adhésion au Zollverein et l’aménagement du réseau ferroviaire créent des conditions propices à un décollage économique. Mais c’est la découverte de gisement de minerai de fer dans le sud du pays, au début des années 1840, qui va permettre au Luxembourg d’amorcer sa révolution industrielle. À partir de 1870, de grandes usines sont construites dans le bassin minier. Appelé « minette » en raison de sa faible teneur en fer, le minerai luxembourgeois contient beaucoup de phosphore, ce qui constitue d’abord un handicap. L’acquisition du procédé Thomas-Gilchrist par des sidérurgistes luxembourgeois en 1879 permet de transformer la fonte phosphoreuse en acier. Désormais, la sidérurgie luxembourgeoise peut lutter à armes égales sur le plan international. À la veille de la Première Guerre mondiale, le Luxembourg se classe parmi les six premiers producteurs du monde. En 1911, plusieurs entreprises fusionnent pour former l’ARBED (Aciéries réunies de Burbach, Eich et Dudelange), qui devient le principal acteur de la sidérurgie luxembourgeoise. Jusqu’à la crise économique au milieu des années 1970, l’industrie du fer demeure l’épine dorsale de l’économie luxembourgeoise. Elle emploie un quart de la population active et couvre presque deux-tiers de la production industrielle. Principale source de richesse du pays, elle est à la base du niveau de vie élevé des Luxembourgeois à l’ère industrielle.

L’industrialisation change les structures démographiques et sociales du pays. Les paysans de l’Oesling, le nord du pays, quittent leurs terres pour venir travailler dans les mines et les usines. Mais la main-d’œuvre indigène ne suffit pas. À partir de 1890, l’émigration cesse pratiquement et le Luxembourg devient un pays d’immigration. Les étrangers arrivent en plusieurs vagues : d’abord les Allemands, puis les Italiens et, plus récemment, à partir des années 1960, les Portugais. En 1910, les immigrés représentent déjà 15,3 % de la population totale. Aujourd’hui, cette part atteint près de 48 %. La dépendance à l’égard de l’étranger pour ce qui est de la main-d’œuvre, mais aussi des capitaux et des marchés, demeure une constante de l’économie luxembourgeoise. Quand le Luxembourg doit dénoncer le Zollverein au lendemain de la Première Guerre mondiale, il conclut en 1921 une union économique avec la Belgique. Signée à l’origine pour une durée de 50 ans et régulièrement renouvelée par la suite, l’Union économique belgo-luxembourgeoise (UEBL) établit un lien durable entre les deux pays. Le franc belge devient la devise commune, sans que le Luxembourg renonce pour autant à son droit d’émission de monnaie luxembourgeoise.

L’occupation pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918)

Luxembourgeois célébrant la libération du pays et souhaitant la bienvenue aux soldats Alliés après l’armistice, en novembre 1918.
Délégués signant le Traité de Versailles, mettant fin à la Première Guerre mondiale et consolidant l'indépendance du Luxembourg.

Malgré les garanties acquises par le traité de Londres en 1867, le statut international du Grand-Duché de Luxembourg reste précaire. Chaque crise européenne fait resurgir la « question luxembourgeoise » et aiguise les velléités annexionnistes des pays voisins. En 1914, le Luxembourg est entraîné dans la Première Guerre mondiale. Dès le 2 août, l’armée allemande envahit le Grand-Duché en violant sa neutralité. Les autorités luxembourgeoises protestent contre l’invasion allemande, mais continuent à observer une stricte neutralité envers tous les belligérants. L’occupation se limite au domaine militaire. L’occupant ne touche pas aux institutions de l’État luxembourgeois. Un certain nombre de Luxembourgeois s'engagèrent volontairement dans les armées française ou belge, selon les opportunités qui leur étaient laissées d'échapper aux occupants, entre autres par rapport à la proximité de la frontière française ou belge. Le Luxembourg est occupé par l'Allemagne jusqu'en 1918 et est libéré par des troupes françaises et américaines. La souveraine et le gouvernement restent en place. Après la guerre, les Alliés vont reprocher au Luxembourg sa politique de neutralité envers tous les belligérants. Deux divisions américaines furent cantonnées dans le pays au lendemain de l'Armistice. Les négociations de Versailles en 1918 rejetèrent les revendications assez délirantes de la Belgique sur le Luxembourg et confirmèrent l'indépendance du pays. Par ailleurs, la même année, le Luxembourg se retire du Zollverein en réaction à la violation de sa neutralité par l'Allemagne.

Pendant l’occupation, le ravitaillement est le problème majeur auquel la population est confrontée. L’état de guerre rend impossible l’importation de vivres pour compenser les insuffisances de la production nationale. Le gouvernement introduit le rationnement et décrète des prix maxima pour juguler l’inflation. Il en résulte un marché noir florissant et une vive tension entre villes et campagne. La pénurie, la hausse des prix, la perte du pouvoir d’achat provoquent des conflits sociaux. Le mécontentement pousse les ouvriers à s’organiser sur le plan syndical. En , les deux premiers syndicats de la sidérurgie naissent l’un dans le bassin minier, à Esch-sur-Alzette, et l’autre dans la capitale. Une grève qui éclate en 1917 dans le secteur sidérurgique est durement réprimée par l’armée allemande.

L’annexion du Grand-Duché de Luxembourg figure parmi les buts de guerre de l’Allemagne wilhelmienne en cas de victoire finale. Mais, en attendant, les autorités allemandes s’imposent une certaine retenue. Les rigueurs de l’occupation de 1914-1918 ne peuvent donc être comparées à celles de 1940-1944, quand de nombreux Luxembourgeois moururent victimes du régime nazi. L’oppression au cours de la Seconde Guerre mondiale suscitera un remarquable élan de solidarité nationale, qui se traduira par une résistance active contre l’occupant, alors que pendant la Première Guerre mondiale, le Luxembourg est un pays marqué par de graves dissensions internes.

La crise politique et le référendum de 1919

La compagnie des volontaires vers les années 1910.
La grande-duchesse Charlotte de Luxembourg au début des années 1940.

La crise éclate dès le départ des Allemands. À la Chambre des députés, les représentants de la gauche demandent la déchéance de la dynastie. Ils reprochent à la souveraine d’avoir entretenu des relations avec l’occupant pendant la guerre et d’avoir favorisé la droite par ses interventions dans la vie politique. La motion est rejetée de justesse. Sur le plan international, le gouvernement luxembourgeois doit aussi affronter l’hostilité à l’égard de la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde. La France et la Belgique mènent des négociations secrètes risquant d’avoir des répercussions sur l’indépendance du Grand-Duché de Luxembourg. Le , la compagnie des volontaires (armée luxembourgeoise) se révolte et un comité de salut public proclame la république[4]. Ces mouvements ne rencontrent pas l’adhésion populaire et sont vite étouffés par l’intervention des troupes françaises. Mais la position de la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde est définitivement compromise. La souveraine décide d’abdiquer en faveur de sa sœur puînée Charlotte qui lui succède immédiatement (15 janvier 1919).

Pour désamorcer la crise, le gouvernement luxembourgeois décide d’organiser un double référendum. La consultation populaire porte sur la forme de l’État (monarchie ou république) et sur l’orientation économique du pays après la dénonciation du Zollverein. D’un côté, la voix de la population est censée faire impression au moment où les vainqueurs réunis à Versailles redessinent la carte européenne selon le principe wilsonien du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. De l’autre, le référendum doit renforcer la légitimité de la nouvelle Grande-Duchesse. Votant pour la première fois au suffrage universel, une large majorité se prononce, le , en faveur du maintien de la monarchie (80 %) et pour une union économique avec la France (73 %). Cependant, la France se désiste et conseille au gouvernement luxembourgeois de se tourner vers la Belgique. Après d’âpres négociations, la convention de l’Union économique belgo-luxembourgeoise (UEBL) est signée en 1921. Supprimée par les nazis pendant l'Occupation (1940-début 1945), cette union sera réactivée dès la Libération et même complétée par les accord Benelux.

L’entre-deux-guerres

Après une reprise au cours des années 1920, la crise des années trente, dont le Luxembourg ne sera pas épargné, provoque un ralentissement économique mondial. Mais au Grand-Duché, le taux de chômage reste relativement bas, car le licenciement touche surtout les travailleurs immigrés qui, sans travail, sont obligés de rentrer dans leur pays d’origine. La crise économique donne une certaine impulsion au parti communiste. Les idées révolutionnaires gagnent en popularité parmi les ouvriers du bassin minier, ce qui ne manque pas d’inquiéter les milieux conservateurs. En 1937, le gouvernement tente d’interdire le parti communiste par une loi « pour la défense de l’ordre politique et social » que ses adversaires qualifient de « loi muselière ». Malgré un vote positif de la Chambre des députés, une majorité d’électeurs rejette lors d’un référendum cette mesure comme étant une atteinte à la liberté d’opinion.

Sur le plan international, le Luxembourg consolide sa position en participant activement aux travaux de la Société des Nations à Genève, tout en maintenant sa neutralité. Cependant, depuis l’installation du régime nazi en Allemagne en 1933, une menace extérieure se profile de nouveau à l’horizon.

L’épreuve de la Seconde Guerre mondiale

Articles détaillés : Invasion du Luxembourg en 1940, Occupation allemande du Luxembourg pendant la Seconde Guerre mondiale et Shoah au Luxembourg.
La Ligne Schuster est une ligne de défense symbolique du pays avant l'invasion de 1940.
Défilé nazi en 1941 devant la synagogue de Luxembourg, détruite en 1943.
Les patients d'un hôpital à Wiltz saluent l'armée américaine après la libération en agitant le drapeau du Grand-Duché de Luxembourg.

Vingt-deux ans après la fin de la Première Guerre mondiale, le , le Luxembourg est de nouveau occupé par les Allemands. Le Grand-Duché s’apprête à subir une des plus grandes épreuves de son existence. Tirant les leçons du passé, la Grande-Duchesse Charlotte et le gouvernement luxembourgeois partent en exil et s’installent à Londres et à Ottawa. Décision heureuse, car l’engagement dans le camp des Alliés assure au Luxembourg au lendemain de la guerre sa pleine reconnaissance internationale.

Dans l’immédiat, l’occupation allemande signifie la fin de l’indépendance luxembourgeoise. Les habitants des régions méridionales du pays sont temporairement évacués au sud de la Loire ou dans le Midi de la France. En juillet-août 1940, le Luxembourg passe sous administration allemande directe. Le gauleiter du Gau de Coblence-Trèves, Gustav Simon, est nommé chef de l’administration civile. D’emblée, ses mesures visent l’annexion de fait du Luxembourg au Reich et la germanisation de la population. Le régime nazi considère le Luxembourg comme un territoire allemand (tout comme l'Alsace-Moselle française). Toutes les structures de l’État luxembourgeois sont supprimées. L’usage du français est interdit. Un intense effort de propagande essaie de susciter l’adhésion des Luxembourgeois au régime nazi. Cependant, les tentatives de l’occupant rencontrent une hostilité croissante. Le , les autorités allemandes organisent un recensement de la population qu’elles annulent au vu des premiers dépouillements. Une majorité a en effet répondu par « Lëtzebuergesch » aux trois questions cruciales de la nationalité, de la langue maternelle et de l’appartenance ethnique. Ces réponses traduisent la résistance de la population face aux tentatives d’assimilation de l’occupant.

Le , l’occupant va encore plus loin, en imposant le service militaire obligatoire au Luxembourg, en même temps qu’en Alsace et en Moselle (les Malgré-nous). Cette mesure provoque des grèves un peu partout dans le pays. Les autorités allemandes réagissent en décrétant la loi martiale et en faisant exécuter 21 grévistes. En tout, 10 211 Luxembourgeois ont été enrôlés de force dans la Wehrmacht. 2848 d’entre eux sont morts ou ont été portés disparus. 3510 hommes ont refusé de porter l’uniforme allemand et sont entrés dans la clandestinité. À l’opposition, l’occupant répond par la terreur : déportations à l’Est, emprisonnements dans des camps de concentration (notamment à Hinzert), exécutions. La communauté juive a particulièrement souffert du régime nazi. Sur les 3900 Juifs résidant au Grand-Duché avant la guerre, 1300 sont morts, victimes de la Shoah.

Si le phénomène de la collaboration pendant l’occupation a existé, la majorité de la population fait cependant preuve d’une remarquable cohésion nationale. Comme dans d’autres territoires occupés, il y a eu des organisations de résistance, dont une des principales activités consistait à cacher les réfractaires à l’enrôlement de force. À la fin de la guerre, les différents mouvements de résistance se regroupent dans l’Unio’n. La résistance s'organise tant bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays : des Luxembourgeois combattent aux côtés des Alliés notamment au sein de la brigade Piron, et le fils de la grande-duchesse Charlotte, le futur grand-duc Jean, combat dans les Irish Guards.

Le , le Luxembourg est libéré par l’armée américaine. Cependant, les Allemands parviennent à stabiliser le front le long de la Moselle et contre-attaquent en . L’offensive des Ardennes ravage le nord et l’est du pays. La libération de Vianden le 22 février, le retour d’exil de la Grande-Duchesse Charlotte le 14 avril et enfin la capitulation sans conditions de l’Allemagne le marquent la fin de la guerre. Le bilan est lourd : le Luxembourg déplore 5700 décès dus au conflit armé et à la terreur nazie, ce qui représente environ 2 % de la population totale. L’immédiat après-guerre est placé sous le signe de la reconstruction. Grâce à l’aide américaine reçue dans le cadre du plan Marshall, un important effort de modernisation et d’équipement a pu être réalisé.

L’ouverture sur le monde

La Seconde Guerre mondiale amène une réorientation de la politique étrangère luxembourgeoise. En participant à l’effort de guerre du côté des Alliés, le Luxembourg abandonne son statut de neutralité et s’assure une place dans la communauté internationale qui se forme après 1945. Le Grand-Duché est membre fondateur de toutes les institutions de coopération multilatérale de l’après-guerre : l’Organisation des Nations unies — en signant la charte des Nations unies lors de la conférence de San Francisco en 1945 —, le Benelux, l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) — devenue en 1961 l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) —, le pacte de Bruxelles, le Conseil de l’Europe, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).

Cependant, l’ouverture décisive s’opère dans le cadre de l’unification européenne. Ce n’est peut-être pas un hasard si l’initiative historique d’unir les Européens émane d’un ministre français des Affaires étrangères né à Luxembourg d’un père français et d’une mère luxembourgeoise, à savoir Robert Schuman. L’éducation reçue dans les deux cultures le préparait à la grande œuvre de réconciliation franco-allemande. Quand Schuman lance en 1950 son plan de création d’une Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), le Luxembourg est partie prenante. Avec beaucoup d’habileté, ses diplomates réussissent à obtenir le siège provisoire de la Haute Autorité de la CECA à Luxembourg-Ville en 1952. La création de la CECA place la principale ressource du Grand-Duché, la sidérurgie, sous le contrôle d’une autorité supranationale. C’est un risque mais aussi une chance pour le Luxembourg, car son importante production sidérurgique lui vaut d’être représenté à part entière dans les organes communautaires.

En 1957, le Luxembourg signe, avec la France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas, les traités de Rome qui fondent une Communauté économique européenne (CEE) et règlent l’utilisation de l’énergie nucléaire (Euratom). Dans les négociations, le gouvernement réussit à faire accepter le principe de l’égalité juridique de tous les États, même du plus petit, et à obtenir une représentation directe dans les institutions européennes (Commission européenne, Conseil des ministres, etc.). Le traité de 1965 sur la fusion des exécutifs des différentes Communautés consolide la position de Luxembourg-Ville en tant qu’une des trois capitales de l’Europe, à côté de Bruxelles et de Strasbourg. La capitale du Grand-Duché accueille d’importantes institutions communautaires : le secrétariat général du Parlement européen, la Cour de justice, la Banque européenne d’investissement, différents services de la Commission européenne, la Cour des comptes européenne, l’Office des publications, etc. Pour héberger ces institutions, le gouvernement luxembourgeois a aménagé un quartier européen au plateau de Kirchberg.

Sa petite taille n’a pas empêché le Grand-Duché de jouer un rôle actif dans la construction européenne. Le Premier ministre Pierre Werner (1913-2002) peut être considéré comme précurseur de l’euro. Nommé à la tête d’un groupe d’experts, il présente dès 1970 un projet d’intégration monétaire (plan Werner) à la Commission européenne. La convention de Schengen, qui supprime les contrôles d’identité aux frontières, porte le nom du village luxembourgeois où ont été signés les premiers accords en 1985. Deux hommes d’État luxembourgeois, Gaston Thorn et Jacques Santer, ont présidé la Commission européenne respectivement de 1981 à 1985 et de 1995 à 1999 ; un troisième, Jean-Claude Juncker, occupe cette fonction depuis 2014. De Joseph Bech (1887-1975) à Xavier Bettel (né en 1973), les hommes politiques luxembourgeois excellent dans le rôle d’intermédiaire lors de négociations européennes. L’issue du référendum de 2005 sur la Constitution européenne (56,52 % de voix favorables) montre qu’une majorité de Luxembourgeois reste attachée à un approfondissement de l’unité européenne.

Les mutations économiques après 1945

Après 1945, le Grand-Duché connaît un développement économique remarquable, qui entraîne une progression constante du niveau de vie et assure la paix sociale. Cependant, en raison du monolithisme de son économie, le Luxembourg est durement touché par la crise structurelle de la sidérurgie à partir de 1974. Entre 1974 et 1992, la production d’acier recule de plus de 50 %, les effectifs de la sidérurgie diminuent de deux tiers. En 1997, le dernier haut fourneau s’éteint. Seuls quelques sites modernisés survivent à la crise. Ayant pressenti le danger, les pouvoirs publics avaient dès la fin des années 1950 entamé une politique de diversification industrielle. Mais c’est en fin de compte le secteur tertiaire qui prend la relève de la sidérurgie et devient la principale locomotive de l’économie luxembourgeoise.

Les années 1960 voient l’éclosion de la place financière. Le Grand-Duché profite des législations étrangères restrictives et du développement du marché des eurodollars. Des banques internationales viennent s’installer en grand nombre au Luxembourg. Aujourd’hui, la place financière, qui a diversifié ses activités, représente plus d’un quart du produit intérieur brut, plus d’un dixième de l’emploi national et au moins un tiers des recettes fiscales de l’État. Les pouvoirs publics luxembourgeois ont su développer avec succès certains secteurs économiques porteurs d’avenir, comme les domaines financiers ou audiovisuels. C’est une des clés de la réussite du Grand-Duché de Luxembourg.

De 1984 à 1986 de fréquents attentats terroristes vont donner lieu à l'affaire des poseurs de bombe.

Le Luxembourg attire l'attention internationale par sa place financière et c'est grâce à une forte immigration (36 %) qu'il est considéré aussi comme un microcosme de l'Europe, et comme un modèle d'ouverture sur l'extérieur. De plus, de par sa petite taille, il a su garder l'image d'un pays serein et « à échelle humaine » par la faible distance qui sépare les habitants de leurs autorités.

L’accélération de la croissance économique et démographique

Université du Luxembourg, Campus Esch-Alzette Belval.

Les deux premières décennies du nouveau millénaire sont marquées par une forte croissance. Malgré la crise financière mondiale de 2008 qui a également touché le secteur bancaire luxembourgeois, les performances économiques du Grand-Duché restent remarquables. Pour soutenir le développement économique, les différents gouvernements ont lourdement investi dans la modernisation des infrastructures ainsi que dans la recherche et l’innovation. L’Université du Luxembourg, créée en 2003, a su se hisser en quelques années seulement à un niveau d’excellence international. De grands efforts de diversification de l’économie ont été entrepris notamment dans le domaine de la logistique, de l’économie numérique et des technologies de l’espace. Par ailleurs, le Luxembourg fait figure de pionnier en matière d’exploration et d’utilisation des ressources spatiales[5],[6].

La croissance économique va de pair avec un accroissement accéléré de la population. Si le Grand-Duché comptait 439 000 habitants en 2001, il atteint presque 600 000 personnes en 2017. À cela s’ajoutent les frontaliers venant travailler tous les jours en semaine au Luxembourg et qui représentent actuellement pas moins de 43 % du marché de l’emploi. La structure de la population a fortement changé ces deux dernières décennies, la part des étrangers ayant augmenté de sorte à représenter presque la moitié de la population totale. Grâce à cette immigration soutenue, les effets du vieillissement de la population ont pu être compensés. Afin de favoriser l’intégration des résidents étrangers au Luxembourg, le principe de la double nationalité a été introduit en 2009.

Cependant, l’accélération du développement économique et démographique du pays pose aussi un certain nombre de défis, notamment en matière d’aménagement du territoire, de mobilité et de qualité de vie, des thématiques qui sont au cœur de la politique gouvernementale et communale.

Notes et références

Notes

Références

  1. Jean-Marie Kreins, Histoire du Luxembourg, Presses Universitaires de France, (ISBN 9782130734734 et 2130734731, OCLC 940931589, lire en ligne)
  2. (en) « History of the City of Luxembourg - LCTO », sur www.lcto.lu (consulté le 24 juin 2018)
  3. Karl von Pückler, Aus meinem Diplomatenleben, Schweidnitz, Verlag L. Heege, 1934, p. 136
  4. « Le Luxembourg qui voulut la République est-il une nation ? », sur www.larevuetoudi.org (consulté le 25 juin 2018)
  5. « Le Luxembourg promulgue la première loi européenne sur l’exploitation des ressources spatiales », sur Le Monde.fr (consulté le 16 juin 2018)
  6. « Loi du 20 juillet 2017 sur l’exploration et l’utilisation des ressources de l’espace. - Legilux », sur legilux.public.lu (consulté le 16 juin 2018)

Voir aussi

Articles connexes

Bibliographie

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  • Albert Calmes, Le Grand-Duché de Luxembourg dans la révolution belge, 1830-1839, Luxembourg, Saint-Paul, coll. « Histoire contemporaine du Grand-Duché de Luxembourg, 2 », 1982. 423 p.
  • Christian Calmes, 1867. L'Affaire du Luxembourg ; Luxembourg (Saint-Paul), 1967.
  • Christian Calmes, 1914-1919. Le Luxembourg au centre de l'annexionnisme belge ; Luxembourg (Saint-Paul), 1976 ; 537 p.
  • Christian Calmes, 1919. L'étrange référendum du 28 septembre 1919 ; Luxembourg (Saint-Paul), 1979 ; 541 p.
  • Christian Calmes et Danielle Bossaert, Histoire du Grand-Duché de Luxembourg, de 1815 à nos jours, Luxembourg, Saint-Paul, coll. « Histoire contemporaine du Luxembourg, 13 », 1994. 549 p. (ISBN 2-87963-209-9).
  • Joseph Goedert, La formation territoriale du pays de Luxembourg depuis les origines jusqu'au milieu du quinzième siècle; Luxembourg (Archives de l'État), 1963; 178 p. + 38 planches hors-texte.
  • Jacques Grob & Jules Vannérus, Dénombrements des feux des duché de Luxembourg et comté de Chiny : Documents fiscaux de 1306 à 1537, 1922.
  • Émile Haag, The Rise of Luxembourg from Independence to Success, Luxembourg, Éditions Saint-Paul, 2015.
  • Edouard M. Kayser, Quelque part entre Vienne et Londres... Le Grand-Duché de Luxembourg de 1815 à 1867; Luxembourg (éd. Saint-Paul), 1990.
  • Sonja Kmec et al. (éd), Lieux de mémoire au Luxembourg (I) / Erinnerungsorte in Luxemburg. Bd. 1 : Usages du passé et construction nationale / Umgang mit der Vergangenheit und Konstruktion der Nation (Sonja Kmec, Benoît Majerus, Michel Margue et Pit Peporté, éd.) (Luxembourg: Saint-Paul, 1re ed. 2007, 2e éd. 2008).
  • Sonja Kmec et Pit Peporté (éd), Lieux de mémoire au Luxembourg (II) / Erinnerungsorte in Luxemburg. Bd. 2 : Jeux d’échelles / Perspektivenwechsel (Luxembourg : Saint-Paul, 2012)
  • Jean-Marie Kreins, Histoire du Luxembourg. Des origines à nos jours, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ?, no 3101 », 1996. 127 p. (ISBN 2-13-047586-8). – 6e édition mise à jour, oct. 2015.
  • Michel Pauly, Geschichte Luxemburgs, München, Verlag C.H. Beck, 2011.
  • Michel Pauly, Histoire du Luxembourg, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2013.
  • Gilbert Trausch, Le Luxembourg sous l'Ancien Régime; Luxembourg (Bourg-Bourger), 1977 (plusieurs rééditions depuis); 176 p. (ill., cartes, bibliographie abondante).
  • Gilbert Trausch (sous la direction de), Histoire du Luxembourg. Le destin européen d’un « petit pays », Toulouse, Éditions Privat, 2002.
  • Gilbert Trausch, Le Luxembourg. Émergence d’un État et d’une nation, nouvelle édition revue et augmentée, Esch-sur-Alzette, Éditions Schortgen, 2007.

Liens externes