Génocide

Un génocide, dans son acception la plus répandue aujourd'hui dans la communauté académique, est un crime consistant en l'élimination concrète intentionnelle, totale ou partielle, d'un groupe national, ethnique ou encore religieux, en tant que tel, ce qui veut dire que des membres du groupe sont détruits mentalement et physiquement, ou rendus incapables de procréer, pour rendre à terme difficile ou impossible la vie du groupe ainsi réduit. Le génocide peut être perpétré par divers moyens, le plus répandu et le plus évident étant le meurtre collectif.

Le mot « génocide », néologisme inventé par le juriste Raphaël Lemkin en 1943, avait alors un sens confus et renvoyait plus ou moins à ce que nous appelons aujourd'hui l'ethnocide, car le groupe protégé pouvait être contraint à une transformation culturelle et pas, ou pas seulement, décimé. Sous l'impulsion, entre autres, de Lemkin lui-même, le mot a pris son sens de destruction physique et biologique après la Seconde Guerre mondiale et ses horreurs. Il a ensuite connu des évolutions de sens dans plusieurs directions. Certains juristes, historiens et politologues restreignent la définition en estimant notamment que le génocide est programmé, systématique, et radical dans ses intentions : le génocide arménien, la Shoah et le génocide des Tutsis, trois génocides reconnus par l'ensemble des spécialistes, sont en effet des exterminations planifiées par un État, indifférentes à l'âge ou au sexe des victimes. Au contraire, donner au génocide un sens plus large lui fait correspondre des éliminations sélectives telles que des politicides, des massacres et des oppressions de population y compris quand ils sont mêlés à des guerres, des épidémies et des famines, ou encore des séries de meurtres racistes plus ou moins liés, laissés impunis par une autorité et contribuant à la disparition d'un peuple.

Origine et étymologie

Il existait déjà en français le mot rare « populicide » créé sous la Révolution française par Gracchus Babeuf pour désigner les massacres des populations civiles de Vendée perpétrés sur ordre de la Convention, terme qui était tombé dans l'oubli.

Le néologisme « génocide » a été forgé en 1943 par Raphael Lemkin, professeur de droit américain d'origine juive polonaise, à partir de la racine grecque γένος génos, « naissance », « genre », « espèce », et du suffixe -cide, qui vient du terme latin caedere, « tuer », « massacrer ».

Le terme « génocide » est apparu pour la première fois dans son étude Axis Rule in Occupied Europe publié en 1944 par la Fondation Carnegie pour la Paix Internationale, il est introduit au chapitre IX intitulé « Génocide » pour tenter de définir les crimes perpétrés par le gouvernement des Jeunes-Turcs de l'Empire ottoman à l'encontre des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale, ceux dont furent victimes les Assyriens en Irak en 1933, puis ceux commis par les nazis à l'encontre des peuples juif, slaves et tzigane durant la Seconde Guerre mondiale[1].

Appliquant cette qualification aux crimes contre l'humanité perpétrés par les nazis contre les Juifs et les Tziganes, Raphael Lemkin écrit : « De nouveaux concepts nécessitent de nouveaux mots. Par génocide, nous entendons la destruction d'une nation ou d'un groupe ethnique. » Il précisera ailleurs que par génocide, il entend autant les actions concertées pour détruire des groupes dans leur dimension physique ou raciale, que dans leur existence religieuse, linguistique ou culturelle. Il sera repris dans cette conception par Claude Lévi-Strauss.

Le néologisme inventé par Lemkin apparaît dans le droit positif avec l’adoption à Paris, au palais de Chaillot, le , de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide dont celui-ci a été le principal rédacteur.

Selon le Dictionnaire historique de la langue française d'Alain Rey, le mot se fait jour en français en même temps qu'il apparaît en anglais. D'abord employé à propos des nazis et de leur « solution finale » du « problème juif », il se dit de la destruction méthodique ou de la tentative de destruction d'un groupe ethnique, et par extension, vers 1970, de l'extermination d'un groupe en peu de temps.

Débats historiques

Les idées de Lemkin concernant la notion de génocide sont alors loin de faire l'unanimité parmi les juristes qui réflechissent au droit international. L'un de ces principaux opposants est le juriste international Hersch Lauterpacht qui impose au même moment le concept de crime contre l'humanité. La controverse entre Hersch Lauterpacht et Lemkin a marqué les travaux alliés sur la définition des crimes supranationaux et leur sanction. Pour Lauterpacht « L’être humain, l’individu... est l’ultime source de tout droit » comme il le définit en 1943. Faire intervenir la notion de groupe renforce les conflits interethniques, la sanction d'un groupe risquant d'être imputée à un groupe opposé et non aux principes du droit. Au lieu de pacifier, l'incrimination infamante de génocide, susciterait des réactions de groupe contraires à l'acceptation raisonnable des décisions de justice. Évoquer le groupe est inutile à ses yeux, puisqu'en définitive c'est un individu qui a été privé de ses droits élémentaires. Les circonstances aident seulement à qualifier le crime mais ne changent pas sa nature[2],[3].

En évoquant, pour le génocide, l'obligation de prouver une volonté d’extermination totale, on entre dans des débats infinis sur l'intentionnalité supposée des criminels qui risquent de ralentir l'instruction des crimes et de bloquer le verdict. Faire intervenir dans le génocide la destruction de langues, de coutumes ou tout autre aspect « folklorique », appauvrit l'intensité du crime et fait entrer le droit dans des méandres dont il ne peut pas sortir. Pour Lauterpacht, seul le crime contre l'humanité, constatant des massacres de fait hors de toute légalité internationale doit être poursuivi. Il sera un opposant ferme à l'introduction de la notion de génocide lors du procès de Nuremberg et plus tard. Dans son Traité du droit international d'Oppenheim (Oppenheim's International Law), publié en 1958, il considère le concept de génocide comme « gros de lacunes, d’artifices et de dangers potentiels ». Ce serait un « recul » par rapport à la protection des droits de l’homme[2],[3].

Ainsi, au procès de Nuremberg, Lemkin, conseiller de Robert H. Jackson, membre de la Cour suprême des États-Unis et Chef de la délégation américaine au tribunal, du fait de l'opposition d'autres juristes comme Hersch Lauterpacht, échouera à faire entrer le crime de « génocide » parmi les chefs d'accusation. Même si le terme est sporadiquement employé dans les actes d'accusation britannique et française, il ne figure pas dans le jugement prononcé le car le Statut du Tribunal ne le mentionne pas dans les crimes relevant de la compétence du Tribunal, à savoir, les crimes contre la paix, les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité (Statut, art. 6)[4].

Définitions et sanctions

Même si le statut juridique des nombreux faits historiques ayant entraîné des mortalités de masse est sujet à discussions parmi les historiens et les juristes (les recherches et l'ouverture d'archives ne cessant d'apporter des éléments nouveaux, surtout depuis la mondialisation des moyens de communication), ces faits sont néanmoins perçus comme des « génocides historiques » par les descendants des survivants, par les groupes qui s'en revendiquent culturellement et par tous ceux qui s'en émeuvent : il faut donc distinguer le « génocide juridique » reconnu comme tel par les historiens et les juristes, qui ne comprend qu'un nombre limité de mortalités de masse, du « génocide perçu comme tel » par l'opinion publique de tel ou tel pays ou groupe culturel, de définition beaucoup plus large[5]. Le statut juridique des différentes mortalités de masse historiques est un enjeu identitaire et politique qui, dans un contexte polémique, peut parfois dégénérer en « concurrence mémorielle »[6].

En 1933, alors que le Holodomor est en cours, mais qu'il reste bien occulté[7], Lemkin est troublé par le massacre des Assyriens chrétiens et particulièrement par ses souvenirs du massacre systématique des Arméniens par l'Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale[8]. En tant que juriste international, il étudie des propositions pour empêcher et prévenir de tels crimes. Malgré le rejet de sa proposition par le conseil de la Société des Nations à Madrid, Lemkin continue ses recherches jusqu'en 1944. D'après Samantha Power, Lemkin a appuyé sa réflexion sur le procès de l'Arménien Soghomon Tehlirian, meurtrier en 1921 à Berlin du ministre de l'Intérieur turc Talaat Pacha, principal organisateur du génocide arménien[9].

Dans l'esprit des génocidaires racistes, l'extermination est fondée sur l'idée de différenciation entre leur propre population qu'ils considèrent comme « supérieure » et/ou « élue », et les autres qu'ils considèrent comme « inférieures » et/ou « indésirables », et que l'on appartient « par naissance » à telle ou telle population. En revanche, dans les génocides à motivation ou prétexte économique et social ou idéologique (dont religieux) (politicides), les victimes ne sont pas visées comme personnes ou comme membres d'un groupe ethnique, mais en raison de leurs positions sociales antérieures ou comme vecteurs supposés de leurs idées[10].

Délit pénal

L'ONU, en même temps qu'elle définissait la charte universelle des droits de l'homme, a décidé de mettre en place une organisation visant à empêcher pour l'avenir l'occurrence de génocide en espérant que le risque de sanction internationale réfrénerait les ardeurs. L'article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide[11] adoptée par l'assemblée générale des Nations unies, le , affirme :

« Dans la présente Convention, le génocide s'entend de l'un quelconque des actes ci-après commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

a) Meurtre de membres du groupe ;
b) Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
e) Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.  »

Cette définition a été reprise dans l'article 6[12] du Statut de Rome le , l'acte fondateur de la Cour pénale internationale.

Une précédente définition du génocide, adoptée lors de la première assemblée générale de l'ONU le , intégrait la destruction d'un groupe politique, à côté des groupes raciaux, ethniques, religieux et nationaux. En 1948, le groupe politique disparaît de la définition onusienne : selon Bernard Bruneteau, professeur d'histoire contemporaine, c'est l'URSS, représentée par le procureur Andreï Vychinski qui a fait retirer la référence au politique en raison de ce qu'elle pouvait se reprocher[13].

Définition plus large

Des critères plus larges existent dans diverses législations.

En France

En matière de crimes de masse contre les populations civiles, le Code pénal français, entièrement renouvelé en 1994 par Robert Badinter après avoir supprimé le Code pénal de justice militaire et le Tribunal aux armées de Paris, prévoit un chapitre intitulé : « Les crimes contre l'humanité », lui-même divisé en deux sous-chapitres 1) « le génocide», 2) « Autres crimes contre l'humanité » (déportation, réduction en esclavage, pratique massive et systématique d'exécutions sommaires, enlèvements de personnes suivis de leur disparition, torture ou actes inhumains). Le génocide (art. 211-1 du nouveau Code pénal) est caractérisé par l'accomplissement d'un ou de plusieurs actes que le texte énumère : atteinte volontaire à la vie, atteinte grave à l'intégrité physique ou psychique, soumission à des conditions d'existence de nature à entraîner la destruction totale ou partielle du groupe, mesures visant à entraver les naissances, transfert forcé d'enfants. Cette énumération est reprise de celle figurant à l'article 2 de la Convention de 1948.

Une seconde caractéristique propre au génocide réside dans les objectifs du plan concerté que de tels actes exécutent. Ce plan doit tendre à la destruction totale ou partielle d'un groupe humain. Il ne s'agit donc pas d'un plan de persécution, mais d'un plan d'extermination dirigé contre les membres du groupe.

La nature du groupe-victime constitue une troisième caractéristique de l'incrimination. Il peut s'agir d'un groupe « national, ethnique, racial ou religieux » ou d'un groupe « déterminé à partir de tout autre critère arbitraire ». L'article 211-1 du nouveau Code pénal français adopte une formulation plus restrictive que celle retenue par l'article 2 de la Convention de 1948 et ne se contente pas d'énumérer limitativement les groupes susceptibles d'être victimes d'un génocide. En effet à la différence de la convention de l'ONU de 1948, le code pénal français pose comme pré-requis l'existence d'un plan concerté.

Le législateur français a défini le génocide sur l'existence d'un plan concerté d'extermination établissant le caractère prémédité du crime et en écartant toute référence à l'idéologie ayant inspiré les auteurs du génocide[14].

Au Portugal

La législation du Portugal inclut également les tentatives de destruction de « groupements politiques » ou de « groupes sociaux »[réf. nécessaire].

En Roumanie

Depuis 2004, le Parlement roumain reconnaît le génocide de deux millions de personnes par les gouvernements communistes roumains dans la période 1946-1989[15].

En ex-URSS

Le , le Parlement européen a qualifié de génocide la déportation du peuple tchétchène en 1944 ordonnée par Joseph Staline[16] mais la législation russe, elle, ne semble pas reconnaître le caractère génocidaire des meurtres de masse dans l'histoire soviétique, même si le , les autorités de la RSFS de Russie avaient adopté une loi condamnant une « politique de calomnie et de génocide » menée par l'État contre ses minorités ethniques[17],[18]. En 2006, le Parlement ukrainien a qualifié le « Holodomor » de génocide[19]. Le Parlement européen reconnaît le « Holodomor » comme « crime contre l'humanité » et « crime contre le peuple ukrainien » mais sans lui donner une qualification de « génocide »[20].

Le génocide roumain et le « Holodomor » ukrainien sont les seuls cas de reconnaissance juridique officielle de génocide commis sur des critères exclusivement politiques et sociaux (même le Goulag, le Laogaï ou le génocide cambodgien ne sont juridiquement pas reconnus comme relevant de génocides, bien que certains experts en droit international contestent cette version). Le législateur roumain ou ukrainien a défini le génocide par l'existence d'un plan prémédité d'extermination, « justifié » par des références idéologiques à la lutte des classes, références dont le détournement ou la dangerosité (selon les points de vue) sont analysés par des historiens tels Nikolaï Bougaï, Natacha Galitzki, Oleg Orlov, Anatoly Prokopienko ou Vladimir Vinogradov, après avoir été auparavant évoquées par des commentateurs comme David Rousset, Victor Serge ou Boris Souvarine[21], ou bien dénoncées par des romanciers comme Boris Pasternak, Alexandre Soljenitsyne ou Varlam Chalamov[22].

Amérique latine

Plusieurs pays d'Amérique latine, ayant connu une dictature dans les années 1970 ou 1980, ont inclus dans leur législation ou leur jurisprudence, les tentatives de destruction de « groupements politiques » ou de « groupes sociaux ». C'est le cas de la législation au Pérou et au Costa Rica[réf. nécessaire].

La qualification de génocide est utilisée, en Amérique latine, pour juger des responsables des anciennes dictatures, notamment des tortionnaires. C'est le cas pour les policiers des régimes de Pinochet (Chili), de Videla (Argentine), qui ont tenté d'éliminer radicalement les activistes de gauche, sur le critère de leurs opinions politiques[23], et pour l'ancien dictateur guatémaltèque Efraín Ríos Montt et son responsable du renseignement militaire, José Mauricio Rodríguez Sanchez[24]. À ce jour (janvier 2018) le génocide n'est toujours pas reconnu dans ce cas précis[réf. nécessaire].

Canada

En 2019, dans un rapport commandé par le gouvernement, une commission d'enquête publique qualifie de génocide les assassinats et enlèvements de femmes autochtones commis depuis des décennies et qui se poursuivent encore dans le pays ; elle explique notamment que le phénomène est dû à des décisions de l'État inspirées de l'idéologie colonialiste. Controversé, cet emploi du mot « génocide » est toutefois accepté par le Premier ministre Justin Trudeau[25].

Contestations et débat sur la définition

L'élargissement de la définition juridique du génocide suscite des réticences par crainte de banaliser le terme. Cela a pour conséquence d'en exclure :

  • des mortalités de masse dues à l'organisation économique et politique d'un monde dominé par les grandes puissances financières, agro-alimentaires et industrielles[26] ;
  • des massacres de masse comme les crimes de régimes se réclamant du marxisme (de Staline, de Mao, de Pol Pot ou de Mengistu), ou inversement de l'anticommunisme (Suharto…), qui ont été commis sur des critères politiques, professionnels et sociaux[27] ;

… bien que pour ce type de mortalité de masse, le nombre de victimes pourrait dépasser celui des victimes des génocides reconnus, ou encore celui des victimes collatérales d'invasion ou de crimes contre l'humanité (disparition de peuples migrants, traites négrières)[28].

D'autres historiens pensent que cette discrimination négative banalise encore davantage les massacres de masse que ne le ferait un élargissement officiel de la définition. Le débat en cours entre historiens a débordé dans le champ médiatique et politique, avec parfois des excès et des dérives[29].

Mais le débat purement méthodologique est biaisé par celui sur les massacres de masse qui ont été commis au nom de croyances, de convictions ou d'États qui existent toujours actuellement, car dans ce cas, la qualification de génocide (revendiquée par les survivants des groupes-victimes) est contestée par les membres ou les ressortissants d'ethnies, confessions, partis politiques ou États tenus pour responsables, ou encore par divers historiens ou auteurs soutenant les points de vue de ces groupes jugés responsables. Quatre exemples :

  • pour les évènements survenus en Anatolie et sur le haut-plateau arménien pendant et après la Première Guerre mondiale, le qualificatif de génocide grec pontique[30],[31],[32], utilisé par les Grecs, est contesté par la Turquie et n'est pas reconnu par l'ONU. On emploie alors les expressions Tragédie Pontique[33], l'Extermination Pontique[34], Atrocités commises par les Turcs dans le Pont et l'Asie Mineure[35], ou encore de persécutions ou de massacres[36],[37],[38]. On retrouve les mêmes controverses à propos du génocide arménien, reconnu par l'Union européenne, mais non par l'ONU.
  • En 1984, la Commission Internationale d'enquête sur la famine de 1932-1933 constituée par Congrès mondial ukrainien[39] qualifia de génocide la famine qui eut lieu en 1932-1933 en Ukraine, faisant 2,6 à 5 millions de morts, et maintenant plus connue sous le nom de Holodomor. Le Parlement ukrainien a également qualifié cette famine de génocide le [19], jugement reconnu par 16 États. Ce qualificatif ne fait cependant pas l'unanimité, notamment parmi les historiens, qui débattent encore aujourd'hui du caractère artificiel et punitif de cet épisode tragique. L'ONU ne reconnaît pas le Holodomor comme un génocide, ainsi que le parlement européen qui reconnaît cependant un caractère artificiel à cette famine.
  • les crimes de l'armée impériale du Japon en Chine, qualifiés de génocides par Pékin, sont également contestés au Japon même par des historiens tels Akira Fujiwara[40] et hors du Japon par divers commentateurs comme le coréen Ji Man-Won[41].
  • les crimes des guerres de dislocation de l'ex-Yougoslavie où l'on trouve des versions divergentes selon le point de vue, avec des chiffres très différents et des tentatives, par chaque belligérant, de démontrer et de faire juridiquement reconnaître le caractère génocidaire des agressions qu'il a subies, tout en déniant ce même caractère à ses propres actions[42].

On assiste à ce que l'écrivain Norman Manea et le sociologue Nicolas Trifon appellent « l'engrenage de la concurrence mémorielle »[43] : un groupe de victimes a tendance à se comparer aux victimes de génocides reconnus et à exiger une reconnaissance, lorsque la gravité du crime est minimisée par les bourreaux ou les responsables. La minimisation du crime confine dans certains cas à la négation des faits. Mais le négationnisme vise aussi les génocides unanimement reconnus. Un exemple fameux est la négation de la Shoah : alors que le génocide juif est reconnu par divers pays dont l'Allemagne et étudié en profondeur par les historiens, seuls des extrémistes religieux ou politiques[44] et quelques auteurs incompétents que l'historien Pierre Vidal-Naquet appelle « assassins de la mémoire »[45] tentent de propager leur falsification des données historiques.

Génocides évoqués en rapport avec les définitions de l'ONU

Cadavres d'Arméniens. Photo de H. Morgenthau publiée en 1918.

L'ONU n'a pas vocation de « reconnaître » des génocides, en particulier pour des événements antérieurs à sa constitution, mais à faire poursuivre ceux qui viendraient à survenir soit par exemple via des juridictions spéciales qui adopteront leur propre définition dans leur Statut. Il n'y a pas eu de séance de l'ONU "reconnaissant" tel ou tel génocide.

En revanche plusieurs massacres de masse ont été évoqués comme génocide dans le cadre des travaux des instances internationales dépendant de l'ONU ou de juridictions nationales se rapportant directement aux textes de l'ONU :

Le génocide des Juifs, commis par les nazis en Allemagne, en Pologne, en Union soviétique et en France (en Alsace au Struthof), a mis en avant le terme de génocide lors du procès de Nuremberg organisée par le Royaume-Uni, la France, l'URSS et les États-Unis en 1945. Contrairement à une croyance fréquente, l'inculpation de génocide, figure dans certains actes d'accusation mais n'est pas présent dans le jugement du tribunal de Nuremberg. Les condamnations ont été prononcées sur les chefs d'inculpation suivants : Crimes contre la paix, préparation de guerre d'agression, crimes de guerre, crimes contre l'humanité[4]. Cependant, dès , l'Assemblée générale de l'ONU adoptait la résolution 96, qui affirmait que le génocide « nie le droit à l'existence de groupes humains entiers » et qu'il est « un crime au regard du droit international ». Le fut adoptée la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide[4].

Le génocide arménien, commis par l'Empire ottoman. Le caractère génocidaire des massacres du peuple arménien en 1915-1916 a été cité dans un rapport de l'ONU sur la question de la prévention et de la répression du crime de génocide établi par la Commission des droits de l'homme – Sous-Commission de la lutte contre les mesures discriminatoires et de la protection des minorités – lors de la 38e session du Conseil économique et social de l'ONU[46]. Le rapport Whitaker, du nom de son rapporteur Benjamin Whitaker, a fait l'objet d'une résolution par la Commission des droits de l'homme de l'ONU le [47] qui a pris note du rapport et ne l'a pas transmis à la Commission des droits de l'homme. Cette décision n'offre donc qu'une reconnaissance indirecte, les différents cas historiques cités dans le rapport Whitaker[48] ayant pour but de servir d'exemples pour justifier la création de la Cour pénale internationale confirmant la suggestion faite en ce sens précédemment dans le Rapport de Nicomède Ruhashyankiko[49].

Le vote ne peut être considéré comme un acte juridique positif de l'ONU sur le cas arménien ni d'ailleurs sur les autres cas évoqués (le massacre des Herreros de 1904, le pogrom ukrainien de 1919, le massacre des indiens Ache au Paraguay, la tuerie des baha'is en Iran) qui n'ont pas eu de suites judiciaires. Mais il range ce crime de masse parmi les exemples des crimes collectifs qu'il faut sanctionner à l'avenir et qui justifient la constitution d'un tribunal international poursuivant le crime de génocide.

Victimes du génocide rwandais de 1994.
Victimes momifiées du génocide rwandais de 1994.

Le génocide des Tutsis au Rwanda, commis par les milices hutues extrémistes créées par le régime Habyarimana, a été reconnu par l'ONU, dans le rapport de sa Commission des droits de l'homme le , puis lors de la création du Tribunal pénal international pour le Rwanda (résolution 955 adoptée par le Conseil de sécurité des Nations unies le [50]. Cette résolution confirme la résolution 935[51] de la même année).

Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie a qualifié de génocide le massacre de Srebrenica — massacre d'environ 8 000 hommes bosniaques[52] commis par des Serbes de Bosnie en juillet 1995 pendant la Guerre de Bosnie-Herzégovine. Cette qualification a été prononcée lors du jugement de Radislav Krstić, le [53] (décision confirmée lors du passage en appel de la même affaire le ). Cette qualification a été confirmée également par la CIJ, qui a cependant jugé que la Serbie en tant qu'État n'en était pas le responsable.

Le , l'homme d'affaires hollandais Van Anraat voit commencer son procès devant le Tribunal du district de La Haye sous l'accusation de crime de guerre et de génocide lié au gazage de populations kurdes en Irak. L'accusation de génocide est devenue recevable au titre de la « compétence universelle » reconnue par l'ONU. Van Anraat est reconnu coupable de complicité de crime de guerre et condamné à 15 ans de prison. La Cour ne le condamne pas pour génocide car elle estime que Van Anraat ne pouvait pas connaître les « intentions génocidaires » du régime. Elle affirme cependant que le gazage des Kurdes constitue bien un crime de génocide. Avec ce jugement, le gazage des Kurdes est pour la première fois qualifié de génocide par un tribunal[54].

L'instruction des crimes commis au Cambodge par le tribunal ad hoc créé par l'ONU (chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens) a vu apparaître l'incrimination de génocide à l'encontre de Khieu Samphân, ancien chef de l'État du « Kampuchea démocratique », portant notamment sur la destruction des minorités ethniques (Chams, ...) dans l'esprit de « purification » propre à l'idéologie de ce mouvement. Contraints par la définition de 1948, qui a fait disparaître de la définition initiale du génocide la notion de « classe » sociale, les procureurs n'ont pu retenir cette qualification pour l'essentiel des massacres de la population khmère, se contentant de l'incrimination comme Crimes contre l'humanité. Mais le terme de génocide est couramment employé de par le monde pour qualifier ces massacres de masse qui ont vu la disparition de 1 700 000 personnes, près du quart de la population du pays.

La cour d'appel de Kiev a retenu le caractère de génocide d'Holodomor, les grands massacres notamment par famine perpétrés entre 1931 et 1933 par l'Union soviétique en Ukraine en se référant explicitement aux définitions de l'ONU, mais ici encore il ne s'agit que d'un rattachement indirect aux travaux de l'ONU, le terme de génocide étant reconnu par certains états et refusé par d'autres, notamment la Russie. Le gouvernement « Orange » d'Ukraine cherchera mais en vain à faire reconnaître Holodomor comme génocide à l'ONU, l'ONU refusant d'évoquer directement des crimes antérieurs à sa création.

Omar el-Béchir, le président soudanais, est depuis mars 2009 sous le coup d'un mandat d'arrêt pour crimes contre l'humanité au Darfour, inculpation qui a été complétée en d'un chef de génocide. Le conflit du Darfour aurait fait 300 000 morts selon l'ONU, 10 000 selon Khartoum[55],[56],[57],[58]. Les magistrats de la Chambre préliminaire 1 de la Cour pénale internationale (CPI) ont validé la requête du procureur Luis Moreno-Ocampo qui leur demandait d'inculper le président soudanais Omar El-Béchir de génocide en considérant qu'il y a « des motifs raisonnables de croire en sa responsabilité pénale pour trois chefs de génocide à l'encontre des groupes ethniques des Four, Masalit et Zaghawa : génocide par meurtre, génocide par atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale, et génocide par soumission intentionnelle de chaque groupe ciblé à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique ».

Tribunaux compétents

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand des tribunaux ont commencé à juger les crimes collectifs (crimes contre l'humanité, crimes de guerre, crimes contre la paix), le concept de génocide n'était pas encore juridiquement défini. Le terme sera employé pendant les débats du tribunal de Nuremberg et connaîtra une reconnaissance mondiale au fur et à mesure que les conditions de l'extermination des juifs par les Nazis y seront révélées. La sanction des génocides sera d'abord le fait de tribunaux ad hoc puis l'ONU reconnaîtra la « compétence universelle » des tribunaux nationaux à poursuivre tout acte de génocide où qu'il ait eu lieu, tout en créant une instance internationale spécialisée, la Cour pénale internationale.

Tribunaux nationaux disposant d'une « compétence universelle »

Des procès, relevant de cette compétence dite « universelle », ont eu lieu en Belgique, en Suisse et au Canada pour des crimes relevant du génocide au Rwanda, ou encore aux Pays-Bas pour le gazage d'un village irakien.

Cas particulier de la France

Des lois, appelées « dispositions non codifiées relatives aux violations graves du droit international humanitaire », donnent compétence aux tribunaux français de juger aussi des crimes de génocide commis dans d'autres pays dans certaines circonstances. Des instructions sont en cours contre des ressortissants rwandais accueillis en France, et des plaintes déposées contre X (des militaires français) par des Rwandais vivants au Rwanda sont à l'étude au tribunal aux armées à Paris à la suite de deux décisions de la cour d'appel de Paris en mai et [59].

En dépit de la ratification par la France du Statut de Rome de la Cour pénale internationale le [60], aucune loi n'a à ce jour été votée par le Parlement français[61] qui permettrait d'instaurer la compétence universelle des juridictions françaises pour connaître des crimes relevant de la compétence de la Cour : le crime de guerre, le crime contre l'humanité et le génocide[62],[63].

Tribunaux ad hoc

Il s'agit de tribunaux qui ont été créés de toutes pièces pour juger certains crimes de génocide :

Cour pénale internationale

L'une des particularités de cette Cour est qu'elle ne se substitue en aucune manière aux tribunaux nationaux, ce qui n'est pas le cas des tribunaux ad hoc. La CPI n'intervient que lorsque les tribunaux nationaux ne sont pas en mesure de juger les crimes pour lesquels elle est compétente, à partir du , date d'entrée en vigueur du statut de la CPI.

Une des difficultés de ce tribunal est qu'il ne peut traiter que de crimes récents dont les auteurs ont perdu le pouvoir, qui ne sont pas poursuivis par les successeurs ou qui n'ont pas été renvoyés devant des cours spéciales, ce qui limite à l'extrême son activité.

Les génocides dans l'histoire

Les mots « génocide » et « génocidaire », termes juridiques du XXe siècle, peuvent être utilisés rétrospectivement et précautionneusement, avec des critères précisément définis, pour apporter une analyse nouvelle de certains événements historiques, dont les meurtres collectifs massifs[64]. Certains historiens préfèrent travailler avec la notion moins polémique de massacre, ou préfèrent se concentrer sur les génocides étendus et systématiques contemporains, mais la grande majorité reconnaissent aujourd'hui, comme jadis Raphael Lemkin ou encore la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide[65], que certains peuples anciens ont été décimés parce que des tyrans ou des conquérants ont voulu qu'ils disparaissent avec leur culture, pour des raisons complexes, sans que la destruction soit leur première motivation[66].

Il est impossible d'énumérer les nombreux massacres génocidaires de l'histoire, ces tragédies où une unité militaire ou une foule en colère a fait périr des centaines de membres d'une collectivité humaine désignée à la vindicte, qui représentaient une petite partie locale du groupe entier. Les massacres génocidaires, ainsi que les politicides et les grands effondrements de populations, ne sont évoqués dans la liste qui suit que s'ils permettent d'éclairer les « vrais » génocides ou s'ils ont été couramment appelés « génocides » par des journalistes, des politiciens ou des militants et ont pénétré les études académiques. Les événements désignés ci-dessous en caractères gras sont des génocides très étudiés et reconnus par une majorité de spécialistes[67].

Pour des exemples de massacres génocidaires dits « génocides subalternes » ou « génocides par les opprimés »[68], voir les articles Révolte des Pueblos, Révolte de Túpac Amaru II, Massacres de 1804 en Haïti, Révolte des cipayes. Pour un célèbre exemple de « génocide réciproque » ou « rétributif » où deux collectivités s'entretuent[69], voir l'article Partition des Indes.

Avant le XVIe siècle

« Carthage doit être détruite. »

— Antienne attribuée à Caton le Censeur, parfois considérée comme la première incitation au génocide enregistrée par l'histoire[71].

  • Croisade des albigeois (1209-1229) : distinguée par le massacre d'une grande partie de la population des comtés impliqués dans le conflit, cette croisade, dont le sac de Béziers constitue l'un des plus fameux épisodes, est vue par l'historien médiéviste Mark G. Pegg comme l'invention du génocide[72].

« Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. »

— Ordre d'extermination attribué, peut-être à tort, au légat pontifical Arnaud Amaury ; il justifie un massacre indiscriminé, la justice divine étant censément capable d'éradiquer l'hérésie albigeoise tout en sauvant les bons chrétiens.

  • Phénomène sans précédent, les larges conquêtes mongoles ont entraîné la disparition de dizaines de millions d'Eurasiens, surtout en Chine. Gengis Khan et ses héritiers ont montré deux visages : celui du respect de la vie et des cultures même très différentes, et celui de la destruction impitoyable de peuples qu'ils connaissaient à peine et n'avaient pas appris à haïr, mais dont les chefs s'étaient montrés offensants et belliqueux. Des cités entières, voire des royaumes, ont connu le châtiment génocidaire des puissants khans[73]. Citons deux exemples fameux :
    • l'invasion et la ruine de l'Empire khwarezmien en 1219-1221 : des centaines de milliers d'innocents sont exterminés alors qu'ils ne représentaient aucun danger ; le dernier souverain khwarezmien en fuite est assassiné quelques années plus tard ;
    • la première invasion du royaume de Hongrie en 1241-1242 lors des incursions européennes de l'armée de Batu : près de la moitié de la population des régions occupées disparaît et la Hongrie ne doit vraisemblablement sa survie qu'au retrait des Mongols à l'annonce du décès de leur empereur Ögedeï.

XVIe siècle

Certains partisans de l'indigénisme et militants anticolonialistes appellent « génocide amérindien » le désastre démographique des Amériques, qui suit le contact Indiens-Européens[74] : la population indigène est réduite de plusieurs dizaines de millions d'individus en 150 ans. Les maladies contagieuses venues d'Europe sont la première cause de cet effondrement, souvent accentué par des guerres, des tueries et diverses formes de maltraitances de la part des colons[75]. Tout entier, il n'est pas un génocide au sens juridique du terme, mais du point de vue des anthropologues et des historiens, des situations ou épisodes génocidaires, c'est-à-dire des massacres ou de longues oppressions mortifères dans lesquels l'intention de réduire un groupe ethnique ou national est suspectée, sont repérables et la question de la qualification en génocide est ouverte ou ouvrable pour chaque cas. Parmi les exemples de la colonisation espagnole de l'Amérique, se détachent :

  • la disparition de l'ethnie taino des Grandes Antilles : à partir de 1495 et pendant des dizaines d'années, les Espagnols ont massacré puis durement exploité, jusqu'à ne plus pouvoir empêcher l'extinction, ces indigènes affaiblis par le choc viral[76] ;
  • la chute de l'Empire aztèque provoquée par Hernán Cortés avec notamment la complicité de chefs tlaxcaltèques : la société aztèque est durement frappée en 1521 en son cœur biologique, politique et culturel, Mexico-Tenochtitlan, et la population survivante (et survivante aux épidémies) est peu à peu réduite en esclavage[77].

« Ces Indiens de Caribana ont mille fois mérité la mort, car c'est une race détestable. […] Aussi ce que je propose n'est pas de les faire esclaves, ils sont trop mauvais pour cela, mais de les brûler tous, grands ou petits, pour qu'il ne reste pas trace de si vilaines gens. »

— Vasco Núñez de Balboa, Lettre à Ferdinand le Catholique du 20 janvier 1513[78].

XVIIe siècle

  • Élimination de la nation pequot par les colonies de Nouvelle-Angleterre lors de la guerre des Pequots (1636-1638) : ces Amérindiens sont massacrés, réduits en esclavage ou dispersés. Selon plusieurs historiens, une partie au moins de cette élimination est génocidaire[79].
  • Massacre des Hurons par les Iroquois, notamment lors du carnage dans le village de Taenhatentaron (Saint-Ignace) en mars 1649, et disparition de la Huronie : il s'agit d'un des plus célèbres exemples de violence génocidaire exercée sur un peuple indigène par un autre sans approbation des colons européens (mais qui n'aurait probablement pas eu lieu sans le commerce des fourrures et des armes à feu)[80],[81].

XVIIIe siècle

  • Du XVIIe au XIXe siècles, des massacres de noirs africains eurent lieu dans le cadre des traites négrières, en Afrique lors des razzias, ou dans le Nouveau Monde lors des rébellions. La traite des noirs est reconnue comme un crime contre l'humanité par la plupart des pays. En France, une loi du affirme que la traite négrière et l'esclavage constituaient des crimes contre l'humanité. La reconnaissance par l'ONU d'un génocide est demandée par certains pays africains, ainsi que par de nombreuses organisations non gouvernementales « du Nord », par exemple le Conseil mondial de la diaspora panafricaine (CMDP) et la Société savante des encyclopédistes africains[82]. En effet, l'argument répandu selon lequel le principe d'une traite est la commercialisation et non l'extermination d'êtres humains, autrement dit les nombreux morts sont une de ses conséquences mais non le but recherché, ne peut à lui seul écarter le soupçon du génocide, car les esclavagistes qui savaient que leur entreprise tue massivement, sur terre ou en mer, avaient malgré tout l'intention de la poursuivre. Pourtant, ce que l'on sait de la traite, prise dans sa globalité, ne permet pas de l'identifier à un génocide au sens juridique strict : généralement, l'intention de soumettre, vendre, blesser, tuer des individus, même appartenant à un groupe racial ou ethnique détesté, n'est pas associée à l'intention de détruire le groupe en tant que tel.
  • Campagnes d'extermination ordonnées par les autorités de la Nouvelle-France au début des années 1730 : la tribu des Natchez est éliminée en représailles à sa révolte violente, et la nation des Mesquakies (Renards) est détruite dans ce qui s'apparente à un génocide et est parfois appelé ainsi[83].

« [Les Renards] ne sont plus en état de donner des inquiétudes, il n'en sera pas longtemps question, toutes les nations étant actuellement en campagne pour en éteindre la race […] je ne pense pas qu'il soit question d'aucun Renard l'année prochaine. »

— Charles de La Boische, gouverneur de la Nouvelle-France, sur la « question » des Renards, Lettre au Ministre du 15 octobre 1732[84].

  • Entre 1755 et 1757, la Dzoungarie est ravagée par la guerre d'annexion brutale ordonnée par l'empereur chinois Qianlong. Les événements sont mal connus, mais des historiens comme Mark Levene  suspectent une campagne génocidaire qui conduisit à la disparition des 600 000 Dzoungars qui peuplaient la région[85].

XIXe siècle

  • Massacres, en Australie, des Aborigènes, dont la population est estimée à 350 000 avant la colonisation, et qui furent en outre décimés par les maladies infectieuses, les migrations forcées, à l'instar des Amérindiens ; en Tasmanie, la population aborigène a intégralement disparu.
  • La conquête de l'Algérie par la France entre 1830 et 1875 fait près d'un million de morts (un tiers des Algériens) : selon une thèse controversée du politologue Olivier Le Cour Grandmaison[88], l'État colonial s'est organisé en vue d'une guerre permanente contre la population indigène, dont l'effondrement a des causes (massacres, déplacements forcés, famines, épidémies) étroitement liées entre elles ; cela s'apparente à un « projet cohérent de génocide[89] ». Les historiens, dans leur grande majorité, n'identifient pas la conquête à un génocide[90] ; pourtant, les destructions de tribus (El Ouffia en 1832, Ouled Riah en 1845…), le bain de sang de Constantine en 1837 ou encore les fantasmes d'extermination chez certains acteurs racistes, sont typiques de la violence génocidaire coloniale selon la perspective des genocide studies[91].
  • Politiques anti-indiennes durant la conquête de l'Ouest américain : des pionniers repoussent des Autochtones loin de leurs terres, fondent parfois des États qui les discriminent et font la guerre à outrance à ceux qui résistent[92]. Deux ensembles d'événements sont particulièrement étudiés :
    • les exterminations au Texas, État qui s'est construit entre 1821 et 1845 en alternant, avec les tribus locales, les bons rapports et les pires[93], et dont les autorités ont longtemps récompensé les scalps d'Indiens, plusieurs années après l'intégration définitive dans l'Union en 1870[94] ;
    • le long génocide des Indiens de Californie, autour des années 1850, exacerbé par la Ruée vers l'or, divise par cinq la population autochtone et amène au bord de l'extinction certaines tribus (Yanas, Yukis…)[95] : banalisés voire institutionnalisés à cette époque, les meurtres, viols, enlèvements dont sont victimes des dizaines de milliers d'Amérindiens, sont qualifiés de génocide par le gouverneur de Californie Gavin Newsom en 2019[96].

« Il faut s'attendre à ce qu'une guerre d'extermination se poursuive entre les races jusqu'à l'extinction de la race indienne. »

— Peter Burnett, premier gouverneur de Californie, Governor's Annual Message to the Legislature, January 7, 1851[97].

  • Massacre des babis en 1852 : Nassereddine Shah ordonne la destruction totale de ce groupe religieux persan ; la plupart des survivants épouseront la foi baha'ie, qui sera elle-même persécutée[98].
  • En Argentine, la période 1878-1885 est marquée par des politiques de discrimination et de destruction des peuples indigènes, exacerbées par la conquête du Désert. Peu d'intellectuels ont soutenu la revendication récente des Mapuches pour la reconnaissance d'un génocide ; cependant, au XXIe siècle, plusieurs chercheurs argentins justifient l'emploi du mot[102].
  • Extermination des Selknam par les colons de Terre de Feu entre 1880 et 1905, qualifiée de génocide en 2003 par une commission instituée par le gouvernement chilien[103].

XXe siècle

  • Le territoire correspondant à l'actuelle République démocratique du Congo fut martyrisé durant le XXe siècle par la colonisation, la dictature et la guerre, et les accusations de génocide sont nombreuses devant les millions de victimes à déplorer. L'historien Timothy Stapleton a produit une récente synthèse[105]. Les rares auteurs qui dénoncent un vaste génocide lié aux exactions commises dans l'État indépendant du Congo avant 1908, sont davantage focalisés sur l'effondrement démographique et les atrocités qui ont rendu le cas célèbre, plutôt que sur les définitions juridiques. Les adversaires du Premier ministre Patrice Lumumba (y compris des officiels des Nations unies) qui prétendaient qu'il avait génocidé les Baluba du Kasaï en 1960, voulaient justifier son renversement et son assassinat. Durant la deuxième guerre du Congo (1998-2003), les leaders les plus négligents ou prédateurs n'étaient pas des génocidaires ; après la guerre, la peur du génocide permit à des rebelles et des milices de contrôler des territoires. Stapleton ne retient finalement, comme cas possible de génocide, que les massacres de 1996 et 1997 contre des réfugiés rwandais, liés aux diverses confrontations haineuses entre Hutus et Tutsis et notamment au génocide rwandais de 1994 (voir plus bas).
  • Génocides perpétrés par le gouvernement des Jeunes-Turcs contre les minorités chrétiennes de l'Empire ottoman :
    • le génocide assyrien (1914-1920), permis par l'aide des alliés kurdes des Jeunes-Turcs, fait au moins 250 000 morts, peut-être le double, voire le triple, car les épidémies et les famines engendrées par les persécutions gonflent les chiffres ;
    • le génocide arménien de 1915 à 1916 (ou 1923 selon certaines sources), qui fait 1,5 million de morts, est le crime ottoman dont la qualification en « génocide » a obtenu un si large consensus qu'elle ne fait plus débat aujourd'hui : méthodiquement organisé, il a pour objectif premier (et atteint) la dislocation des Arméniens de l'Empire par l'arrestation des élites de Constantinople, le meurtre et l'esclavage loin des villes, mais l'objectif se mue rapidement en anéantissement total (non atteint) par le moyen plus ou moins discret de déportations dans des lieux désertiques où hommes, femmes et enfants sont massacrés ;
    • le génocide des Grecs d'Anatolie et du Pont (1916-1923) fait quelques centaines de milliers de victimes, une estimation rendue très difficile en raison des famines, des conversions religieuses et des migrations.
  • L'élimination d'environ 8 % de la population soviétique d'avant la Seconde Guerre mondiale, notamment durant la « terreur rouge » et les « Grandes Purges », visant divers groupes de citoyens exécutés avec ou sans procès par le NKVD, sous diverses accusations (« saboteurs », « contre-révolutionnaires », « dissimulation d'informations aux autorités », « collusion avec une puissance impérialiste étrangère », « koulaks », « prosélytisme religieux », « déviationnisme par rapport à la ligne du Parti »...) et pour différentes raisons (réticence face à la collectivisation et aux réquisitions, attachement à des traditions religieuses ou ethniques, mise en doute du bien-fondé des décisions des autorités...)[108] ; durant la même période, le « Holodomor » désigne spécifiquement la partie ukrainienne de la grande famine soviétique de 1932-1933 qui a notamment touché l'Ukraine, le Kazakhstan le Kouban, la région de la Volga et dans une moindre mesure d'autres régions agricoles d'URSS (entre 5,5 millions et 8,5 millions de victimes). La caractérisation de ces massacres et du « Holodomor » comme génocides reste débattue : reconnue par certains pays, dont les États-Unis et le Canada, cette caractérisation est rejetée par la Russie et le Kazakhstan qui ont également souffert de la famine, au profit de la notion de « tragédie partagée par les peuples de l'ancienne Union soviétique ».
  • Les déportations de minorités ethniques en URSS dans les années 1930-1940, l'appartenance à telle ou telle ethnie étant alors « une question de vie ou de mort »[109]. Selon l'historien Stéphane Courtois, « ces déportations présentent un caractère génocidaire incontestable, entre 40 et 50 % des déportés étant des enfants de moins de seize ans. Et elles se révélèrent extrêmement meurtrières, soit pendant le transport qui durait des semaines, soit à l'arrivée où aucun accueil n'avait été organisé, ou un accueil très sommaire »[110].
  • Génocides et massacres génocidaires en Europe sous domination ou influence de l'Allemagne nazie :
    • l'extermination des handicapés mentaux et physiques en Allemagne et dans des territoires occupés, notamment lors de l'Aktion T4 (1939-1941), fait au moins 200 000 morts ; elle n'est considérée comme un génocide que dans certaines interprétations du cas ;
    • le Porajmos ou génocide tsigane, dont les victimes se comptent vraisemblablement en centaines de milliers (500 000 est le chiffre symbolique souvent retenu), n'est que timidement reconnu par les États d'Europe malgré la journée de commémoration proposée par le Parlement européen en 2015[112] ; les historiens sont eux-mêmes réticents sur l'usage du mot « génocide » à cause des paradoxes du cas : les nazis ont épargné ceux des Tsiganes qu'ils considéraient comme « aryens », et les Tsiganes massivement tués en Europe pour diverses raisons (et parfois déportés et gazés) n'ont pas été la cible d'un plan unique d'extermination[113],[114] ;
    • la Shoah (ou, dans la langue des nazis, « solution finale à la question juive » : die Endlösung der Judenfrage), extermination systématique des trois quarts des Juifs de l'Europe occupée[115], soit les deux tiers de la population juive européenne totale et environ 40 % des Juifs du monde, est un événement très marquant de la Seconde Guerre mondiale, dont l'étude, fondatrice et intensive, impacte la recherche sur tous les génocides[70] : sur les cinq à six millions de victimes[116], trois millions sont assassinés dans des centres de mise à mort pourvus d'une chambre à gaz et de fours crématoires et pensés pour la disparition massive et rapide des corps, ce qui donne un caractère industriel unique à ce vaste génocide, paroxysme des persécutions antijuives des siècles passés (certains pogroms, notamment ceux de la guerre civile russe autour de 1919, étaient très violents et meurtriers, mais on trouve dès l'Antiquité la trace de quelques massacres génocidaires visant des communautés juives très locales[117]) ;
    • les massacres et le nettoyage ethnique des Serbes de Croatie et de Bosnie-Herzégovine dans l'État indépendant de Croatie, entre 1941 et 1945[118], furent organisés par Ante Pavelić, qui dirigeait les Oustachis croates dans cet État satellite de l'Allemagne nazie ; le camp d'extermination de Jasenovac accueillit aussi des Tsiganes, des Juifs et des Partisans ; la Croatie de Pavelić fut le seul État d'Europe à organiser lui-même la concentration et l'extermination de Juifs sans l'aide des Allemands ;
    • les nazis ont massacré des populations civiles slaves (des Polonais et des Russes notamment), des prisonniers de guerre soviétiques, des opposants politiques ; des milliers d'hommes homosexuels sont victimes des camps de concentration ;
    • d'importants massacres de Polonais furent commis en Volhynie par l'Armée insurrectionnelle ukrainienne entre 1942 et 1944.
  • De 1942 à 1945, dix millions de civils chinois furent enrôlés de force par l'armée impériale japonaise pour effectuer des travaux forcés au Mandchoukouo sous la supervision de la Kôa-in. De ce nombre, 2,7 millions trouvèrent la mort lors de l'opération sankô sakusen menée par le général Yasuji Okamura[119].
  • Les mesures brutales de Mao Zedong pour façonner une république populaire de Chine débarrassée de ses « nuisibles » (reconquête de territoires perdus à la chute des Qing, collectivisation de l'agriculture durant le Grand Bond en avant, laogais, destruction des traditions pendant la révolution culturelle…) entraînent la mort de dizaines de millions de personnes dans des famines, des massacres, par épuisement au travail… Comme des groupes ethniques, religieux ou nationaux en sont victimes (notamment les Mongols, les Ouïghours et les Tibétains), des accusations de génocide culturel ou physique sont régulièrement lancées par des juristes, certains sinologues et des militants, contre le régime communiste, même bien après la mort de Mao et la condamnation de sa politique. La communauté scientifique use toutefois assez peu du mot « génocide » pour décrire ces assimilations systématiques souvent violentes[120].
  • La guerre du Biafra est déclenchée après le massacre de 30 000 Igbos par le gouvernement militaire fédéral du Nigeria en septembre 1966, massacre identifié à un génocide dans la propagande des Biafrais sécessionnistes ; elle fait jusqu'en 1970 entre un et deux millions de morts, principalement dans une famine de grande ampleur elle-même identifiée à un « génocide par la faim » dans certaines couvertures médiatiques à travers le monde. Même si peu d'analyses aujourd'hui donnent du crédit aux accusations de génocide, ces événements sont très importants parce qu'ils montrent le pouvoir du mot sur l'opinion publique, et parce qu'ils mettent l'ONU en face d'un échec : l'équipe d'observateurs internationaux formée notamment avec le Royaume-Uni qui vendait des armes au Nigeria, ne mena pas d'enquête impartiale avant de conclure à l'inexistence d'un génocide[125].
  • Les crimes contre l'humanité de l'Indonésie sous la conduite de Soeharto sont parfois analysés comme des génocides :
    • le PKI, troisième parti communiste au monde en nombre d'adhérents, est éradiqué, et certains secteurs de la société (immigrés, chrétiens) sont ciblés, au cours d'une purge qui débute fin 1965, entraînant la mort d'au moins 400 000 Indonésiens, peut-être largement plus[129] ;
    • la Nouvelle-Guinée occidentale (Papouasie indonésienne) est livrée presque continûment à des exactions et tueries de « forces de sécurité », qui font officiellement 30 000 morts mais peut-être largement plus de 100 000 en réalité[130],[131] ;
    • une large part de la population du Timor oriental (100 000 à 200 000 personnes) est exterminée, par des actions militaires et les famines engendrées, pendant l'occupation indonésienne (1975-1999) ; plus que les deux autres, cet événement est appelé « génocide » dans la littérature récente, bien que des experts en droit international identifient mal le ou les groupes culturels victimes[132],[133].
  • Génocide au Bangladesh (Pakistan oriental à l'époque) : lors de la guerre de libération du Bangladesh en 1971, une grande partie du peuple bengali est frappée par les innombrables massacres, la campagne de viol des femmes et l'épuration ethnique qui font partie de la répression à outrance de la rébellion bengalie par l'armée pakistanaise. Le nombre de victimes, directes et indirectes, est inconnu ; la plupart des sources donnent une estimation d'un million de morts ou beaucoup plus[134].

« Tuez-en trois millions, et le reste nous mangera dans la main. »

— Muhammad Yahya Khan, président du Pakistan, devant des généraux, le 22 février 1971[135].

  • Persécutions des Hmongs : ce peuple, barbare et sauvage dans certaines représentations racistes en Chine et Indochine, subit depuis longtemps des violences au potentiel génocidaire. Aux XVIIIe et XIXe siècles, les Hmongs qui refusent de se soumettre à leurs seigneurs mandchous sont massacrés. En 1975, la guerre civile laotienne fait place à un conflit déséquilibré entre le pouvoir communiste et des rebelles hmongs ; ceux qui ne peuvent pas fuir le pays sont tués par des armes chimiques ou encore torturés dans des camps « de rééducation »[136],[137],[138]. Aujourd'hui les Hmongs sont dispersés à travers le monde, le Laos n'est plus une menace pour sa propre petite communauté hmong et les accusations de génocide ne sont repérables que dans des discours militant pour les droits des dernières familles de rebelles cachées dans la jungle.
  • Répression menée par la dictature militaire argentine à la fin des années 70 : des milliers de familles d'opposants politiques supposés sont victimes de « disparitions » (exécutions, emprisonnements, vols de bébés…). Plus tard, une cour de justice argentine, jugeant des responsables pour crimes contre l'humanité, suggère qu'un génocide a détruit une part de la nation pour altérer le destin de celle-ci. Certains spécialistes internationaux sont dubitatifs et critiques[141].
  • À la fin du XXe siècle, les territoires de la Corne de l'Afrique et du Soudan connaissent des conflits incessants durant lesquels les meurtres de masse et les famines se banalisent : sélectionner des épisodes génocidaires relève de la clairvoyance pour certains spécialistes, de l'arbitraire pour d'autres[142]. Malgré tout, des événements sont particulièrement observés :
  • Persécution génocidaire des baha'is d'Iran après 1979 : la nouvelle république islamique intensifie la lutte contre ce groupe religieux né sur son territoire cent ans auparavant, puis recule sous la pression internationale dans les années 1990. C'est un cas de génocide « naissant » et « suspendu » : pour certains spécialistes, le génocide a été évité ; pour d'autres, le crime a eu lieu mais sans conséquence effroyable (on ne dénombre « que » deux cents morts)[98].
  • Le massacre de Sabra et Chatila du a été déclaré « acte de génocide » par l'Assemblée générale des Nations unies[147] par 123 voix pour, 0 contre et 22 abstentions[148],[149],[150]. Bien que tous les délégués qui prirent part au débat furent d'accord qu'un massacre s'était produit, son caractère génocidaire, ou les compétences de l'Assemblée à caractériser un événement comme tel, fut mis en question par plusieurs d'entre eux[150]. Selon William Schabas, spécialiste du droit international, « le terme génocide (…) avait à l'évidence été choisi pour embarrasser Israël plutôt que par véritable souci de précisions légales[150] ».
  • Génocide au Guatemala pendant la dictature du général Efraín Ríos Montt (1982-1983) : sommet de violence de la guerre civile guatémaltèque, un politicide impitoyable (villages rasés par des milices ou par l'armée, viols, démembrements, enfants battus à mort) frappe collectivement des dizaines de milliers de civils mayas sur le prétexte d'un soutien à la guérilla marxiste qui enrôle principalement des Mayas. Ríos Montt est condamné en 2013 dans son propre pays pour le génocide de 1 771 Mayas ixils ; la condamnation, saluée par des organisations des droits de l'homme mais cassée pour vice de forme, n'a pas achevé le débat scientifique sur l'ampleur d'un génocide logé dans le politicide[151],[152],[153],[154].
  • L'indépendance du Rwanda et du Burundi au début des années 1960 est accompagnée et suivie par des rivalités intercommunautaires qui explosent en violences génocidaires à maintes reprises en Afrique des Grands Lacs : les Hutus, majoritaires mais parfois exclus du pouvoir politique, et les Tutsis, qui ne forment pourtant pas une ethnie différente à proprement parler, sont tour à tour victimes de tueries provoquées par leurs membres les plus radicaux et haineux[156],[157]. Cinq événements se détachent :
    • au Rwanda, au moins 10 000 Tutsis, dont des leaders politiques modérés, sont victimes de milices hutues encouragées par l'administration Kayibanda dès décembre 1963 ;
    • au Burundi, le massacre de dizaines de milliers de Hutus (peut-être 200 000) par l'armée à dominance tutsie entre avril et septembre 1972 est souvent appelé « génocide des Hutus au Burundi » ou simplement « génocide burundais » ;
    • au Burundi, par suite de l'assassinat du président Melchior Ndadaye, près de 20 000 Tutsis sont massacrés par des Hutus en octobre et novembre 1993 (« génocide des Tutsis au Burundi »), et l'armée fait autant de victimes hutues en représailles ;
    • le génocide des Tutsis au Rwanda est reconnu dans un rapport de la Commission des droits de l'homme de l'ONU le , puis par le Tribunal pénal international pour le Rwanda : environ 800 000 personnes, dont les trois quarts sont des Tutsis, sont tuées par des compatriotes en seulement trois mois entre avril et juillet 1994, dans des massacres préparés par le Hutu Power ;
    • au Zaïre en 1996 et 1997, la poursuite éradicatrice de membres du Hutu Power par les forces armées rwandaises et des rebelles congolais fait plus de 200 000 victimes parmi les réfugiés rwandais hutus : seuls quelques spécialistes évoquent un génocide.
  • Crimes majeurs des conflits en ex-Yougoslavie :
    • Le massacre de Srebrenica, commis en , durant la guerre de Bosnie-Herzégovine, par des militaires serbes de Bosnie, fait environ 8 000 victimes, des hommes bosniaques. Le massacre et les persécutions qui lui sont directement corrélées, notamment la déportation de nombreux bosniaques, sont qualifiés de génocide par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie. L'étendue du génocide, dans un conflit où les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité sont nombreux, est débattue par les spécialistes[158].
    • Violences lors de l'épuration ethnique décidée par Slobodan Milošević durant la guerre du Kosovo : environ 10 000 Kosovars albanais sont tués. La question du génocide divise les spécialistes : si certains massacres peuvent être qualifiés de génocidaires, la difficulté est de prouver l'intention de détruire la population quand l'intention de la faire fuir semble plus manifeste a priori[159].

XXIe siècle

  • Génocide(s) de la guerre du Darfour à partir de 2003 : une première enquête de l'ONU conclut en 2005 que le gouvernement soudanais ne mène pas une politique génocidaire contre la population du Darfour mais que des crimes très graves sont commis, peut-être parfois avec une intention génocidaire ; les preuves s'accumulant, le président Omar el-Bechir finit par faire l'objet d'un mandant d'arrêt de la Cour pénale internationale en deux temps : pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité en 2009, puis en 2010 pour génocides d'une partie des groupes ethniques four, masalit et zaghawa. Selon des commentateurs qui acceptent l'emploi du terme « génocide », on peut mêler plusieurs génocides en un seul, celui des peuples du Soudan que Khartoum étiquette « non arabes » (« noirs », « africains »), qui aurait commencé pendant la seconde guerre civile soudanaise[160] (voir la section XXe siècle).
  • Génocide culturel des Ouïghours : le Parti communiste chinois a accentué depuis 2017 sa politique discriminatoire contre des centaines de milliers d'habitants de la région autonome du Xinjiang, en majorité des musulmans ouïghours, qui sont internés dans des camps dits « de rééducation politique ». Les familles y sont assurément séparées et, malgré une stratégie du secret du Parti, on soupçonne des contraceptions et des stérilisations forcées. Ainsi, certains experts évoquent la possibilité d'un génocide biologique systématique par entrave des naissances, malgré l'impossibilité actuelle d'une enquête poussée pour prouver l'intention exterminatrice des autorités chinoises[168],[169].

Notes et références

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  65. Cette convention reconnaît qu'« à toutes les périodes de l'histoire le génocide a infligé de grandes pertes à l'humanité ».
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  67. On ne s'étonnera donc pas si, par exemple, l'extermination des babis au milieu du XIXe siècle, peu étudiée et pourtant correspondant aisément à l'idée qu'on se fait d'un génocide, ne soit pas en gras contrairement, à la même époque, au moins rapide et plus complexe génocide des Indiens de Californie, événement traumatisant aux États-Unis.
  68. Voir Nicholas A. Robins et Adam Jones (dir.), Genocides by the Opressed: Subaltern Genocide in Theory and Practice, Indiana University Press, 2009, en particulier l'introduction et les chapitres 1, 2 et 9.
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  117. Ben Kiernan donne l'exemple du sac impitoyable du quartier juif d'Alexandrie en 68 de notre ère, qui aurait fait 50 000 morts, hommes, femmes et enfants, selon Flavius Josèphe (Ben Kiernan, Blood and Soil : A World History of Genocide and Extermination from Sparta to Darfur, Yale University Press, , p. 13 et 14).
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Annexes

Bibliographie

Théorie du génocide et prévention : droit, politique, psychocriminologie

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Il existe également plusieurs encyclopédies de la Shoah.

Articles connexes

Liens externes

Articles et compléments

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