Bataille des Trois Rois

Bataille des Trois Rois
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Bataille des Trois Rois.
Informations générales
Date
Lieu Oued al-Makhazin à côté de Ksar El Kébir
Issue Victoire décisive de la coalition maroco-ottomane
Belligérants
Flag of Morocco 1258 1659.svg Maroc
Fictitious Ottoman flag 2.svg Empire ottoman
Flag of Portugal (1578).svg Royaume de Portugal
Flag of Morocco 1258 1659.svg Rebelles marocains
Flag of England.svg Mercenaires anglais
mercenaires du pape
Royal Banner of the Crown of Castille (15th Century Style)-Variant.svg mercenaires castillans
Banner of the Holy Roman Emperor with haloes (1400-1806).svg Mercenaires allemands
Commandants
Flag of Morocco 1258 1659.svg Abd al-Malik
Flag of Morocco 1258 1659.svg Prince Ahmed
Flag of Morocco 1258 1659.svg Mohammed Zarco
Fictitious Ottoman flag 2.svg Rabadan Pacha
Flag of Portugal (1578).svg Sébastien Ier de Portugal
Flag of Morocco 1258 1659.svg Muhammad al-Mutawakkil
Flag of England.svg Thomas Stukley
Forces en présence
15 000 fantassins
27 000 cavaliers
26 canons
25 000 fantassins
20 000 cavaliers
36 canons
Pertes
environ 3 000 hommes environ 15 000 hommes
20 000 prisonniers

Tentative portugaise de conquérir le Maroc

Coordonnées 35° 01′ 00″ nord, 5° 54′ 00″ ouest

La bataille des Trois Rois ou bataille de Oued al-Makhazin () a été une bataille décisive ayant mis fin au projet d'invasion du Maroc du roi portugais Sébastien Ier. Elle eut lieu sur les rives du fleuve Oued al-Makhazin, affluent du Loukos arrosant Ksar El Kébir dans la province de Larache. S'opposèrent durant cette bataille l'armée du sultan marocain nouvellement porté au pouvoir, Abu Marwan Abd al-Malik, composée de cavaliers marocains et ottomans zouaouas[1], d'artilleurs turcs et d'arquebusiers andalous, et l'armée portugaise du roi Sébastien Ier, assisté de son allié le sultan marocain déchu, Muhammad al-Mutawakkil, principalement composée de mercenaires italiens, flamands et allemands qui lui avaient été accordés par son oncle Philippe II d'Espagne. Les trois principaux protagonistes périrent au cours de cette bataille.

Elle est aussi connue en tant que « bataille de l'Alcazar Kébir », orthographiée de différentes façons : « bataille d'Alcácer-Quibir » (en portugais), « bataille de l'Alcácer Quibir » (en français), et « bataille d’Alcazarquivir » (en langue castillane).

Contexte

Le bassin méditerranéen était, en cette seconde moitié du XVIe siècle, disputé par trois grands empires, dont deux coloniaux : le Portugal et l'Espagne d'une part, alliés selon les circonstances, et l'Empire ottoman à la fin de son apogée après le règne de Soliman le Magnifique d'autre part[2]. Ces trois entités œuvraient toutes dans le même but qui était de s'assurer des routes commerciales les plus sûres, tout en pillant celles de ses rivaux. Ainsi, les États barbaresques, agissant à la fois comme tampons mais également comme bases corsaires, permettaient à l'Empire ottoman de tirer le meilleur de cette lutte indirecte. Les galions espagnols en provenance d'Amérique étaient ainsi pillés par des corsaires trouvant refuge à Salé, à l'embouchure du Bouregreg[réf. nécessaire].

En plus de telles actions à l'encontre des intérêts ibériques, l'expansion ottomane en Afrique du Nord inquiétait particulièrement les puissances méditerranéennes, l'emprise de la Sublime Porte s'étendant à présent aux frontières du Maroc après l'annexion de l'Algérie. Philippe II, excédé, envoya 12 000 hommes à Alger afin d'en chasser les Ottomans. Ce fut l'expédition de Mostaganem, véritable désastre qui vît l'ensemble de la force d'expédition annihilée[réf. nécessaire].

Le problème ottoman n'était donc toujours pas réglé. L'invasion de Chypre par les Ottomans fut l'occasion de la création de la Sainte Ligue, entre Espagnols, Vénitiens et papauté, permettant de frapper au niveau du maillon faible de la machine de guerre ottomane, sa flotte. Les galères chrétiennes détruisirent la flotte ottomane lors de la bataille de Lépante. Considérée comme la bataille navale la plus importante après celle d'Actium, car ayant pu stopper l'inexorable avancée ottomane, elle inaugura de manière brutale la phase de stagnation ottomane qui allait suivre[réf. nécessaire].

Il fallut alors sécuriser le détroit de Gibraltar, en neutralisant les bases corsaires du Maroc[réf. nécessaire]. Sébastien Ier de Portugal, dans une croisade contre l'infidèle mais également pour étendre l'Algarve d'Outre-Mer, décida de mener lui-même une expédition, contre l'avis de tous ses proches et conseillers[3]. Son oncle Philippe II lui apporte son soutien après l'entrevue diplomatique de Guadaloupe, sous conditions que l'expédition doit se dérouler courant 1577, et ne pas aller plus loin que Larache[4]. Mais le roi d'Espagne finit par faire faux-bond au roi du Portugal, sans doute en partie à cause de la reprise des hostilités en Flandres, et en partie également à cause du manque de préparatifs du côté portugais[4]. Côté espagnol, cette expédition venait de compliquer un peu plus les pourparlers entre l'Espagne et le Maroc au sujet d'une alliance visant à contrecarrer l'influence ottomane en Afrique du Nord[5].

En effet, au Maroc, le sultan Abu Marwan Abd al-Malik venait de reconquérir le trône à l'issue de quelques escarmouches entre les forces du sultan déchu Muhammad al-Mutawakkil et les siennes, armées, entraînées et encadrées par les Ottomans. Abu Marwan Abd al-Malik pensait en effet qu'il devait se défaire de l'influence turque, ces derniers lorgnant sur le Maroc afin d'obtenir une base atlantique permettant d'assurer un harcèlement maritime optimal. Le sultan leur accorda, après un compromis des plus âpres à négocier, le port de Salé qui devint alors base corsaire notoire[5].

Préparatifs

Malgré les avertissements de son entourage qui tentait de le dissuader de mener l'expédition, l'année 1578 vit le roi Sébastien Ier, âgé de vingt-quatre ans, regrouper dans le port de Lagos, la plus grande baie portugaise, capable de rassembler toute la flotte portugaise en eaux profondes, une armée chrétienne forte de seize mille hommes (15 500 fantassins, plus de 1 500 cavaliers et quelques centaines de surnuméraires[6]) capable selon lui de conquérir le Maroc, de remettre son allié sur le trône, permettant enfin de contrôler le détroit de Gibraltar, chose déjà amorcée par l'occupation portugaise de Ceuta, et ainsi stopper l'expansion militaire continentale vers l'Atlantique de l'Empire ottoman. L'armée portugaise se composait principalement de mercenaires « allemands » (en fait flamands[7], envoyés par Guillaume de Nassau), italiens (devant être envoyés par le grand-duc de Toscane, et finalement subtilisés au pape[8]) et castillans[9] (enrôlés directement par Sébastien)[10]. La moitié environ des troupes n'est pas portugaise[11]. Nous pourrions également évoquer les opérations de recrutement en Andalousie, qui permirent de lever près de deux mille hommes. Ces différentes parties s'articulaient autour d'un corps de deux mille arquebusiers portugais et de quelque deux mille cavaliers portugais[réf. nécessaire].

El Kasr El Kébir, rives du Loukos (ou Loukkes).

Après plusieurs mois d'escarmouches se soldant par une nouvelle retraite dans les montagnes du Rif, al-Mutawakkil parvint enfin à Tanger, les deux souverains s'étant alliés. Les Portugais avaient conquis depuis 1415 toutes les places fortes côtières atlantiques et leur arrière-pays : Ceuta, Tanger, Mazagan, Asilah, Alcácer-Quibir, etc.[réf. nécessaire] Partie de Lisbonne le (ou le 24)[12]), l'expédition portugaise s'arrête à Tanger le 6 juillet, où le roi et le sultan déchu se rencontrent[13].

Trois jours après Tanger, les troupes s'embarquent pour Arzila, où elles attendent encore douze jours les fournitures de l'expédition[14]. Abd al-Malik, après un court affrontement avec les Portugais, envoie par lettre des remarques à Sébastien, notamment sur le fait que le roi de Portugal soutient celui qui a assiégé Mazagan, et y a massacré des chrétiens ; malgré les promesses de Mulay Muhammad, ce dernier n'a aucun territoire sous son autorité alors qu'Abd al-Malik peut proposer, en échange de la paix, de donner certains territoires et villes mineurs au protégé du Portugal[15]. Sébastien voit cette missive comme une preuve de la terreur que ses troupes susciteraient chez l'ennemi[16],[17], et convoque aussitôt un conseil de guerre pour décider de la conduite à tenir.

Trois options sont examinées lors de ce conseil : transporter par bateau la troupe et débarquer à Larache pour prendre la ville, conduire la troupe le long de la côte sans perdre de vue la flotte, passer par l'intérieur des terres afin d'abréger le trajet et de rencontrer l'ennemi directement. La dernière proposition est celle que retient le roi, malgré les recommandations du comte de Vimioso , qui recommande la prise rapide de Larache, afin d'y avoir un havre qui rendrait plus simple toute autre opération[18],[19]. Mais Sébastien souhaite partir au plus court, directement sur l'armée ennemie, prendre au besoin Alcácer-Quibir et ensuite se rabattre sur Larache. La flotte a pour ordre de rejoindre directement Larache par la mer[20]. Ne prenant que pour quelques jours de vivre, l'armée terrestre quitte Arzila le 29 juillet, et, après un détour pour se ravitailler en eau, progresse désormais difficilement dans le territoire africain, en butte à la chaleur et aux harcèlements des troupes autochtones[21]. Il est rapidement décidé de rentrer sur Arzila, mais la flotte a déjà quitté ce point, et ne peut donc les secourir : Sébastien ordonne le 2 août de reprendre la marche en avant, suivant l'Oued al-Makhazin, affluent du Loukkos, qui n'est pas encore à sec[21].

Encombrée par un lourd convoi de charrettes et de personnes non-combattantes (évaluées à 13 000, soit équivalente à la force combattante[22]), l'armée portugaise se dirige d'Asilah ou Arzila[23] (ville récemment à nouveau dévolue au Portugal par le sultan détrôné en payement de son aide pour récupérer le trône), vers la ville intérieure marocaine de Larache. Pendant ce temps, Abu Marwan Abd al-Malik, malade, demeurait à Marrakech avec son armée forte de 60 000 hommes, envoyant pas moins de trois propositions de paix très favorables (la dernière accordant Larache aux Portugais), mais Sébastien les rejeta[24]. Pressés par la difficulté de traverser le Loukkos, les Portugais préfèrent franchir le Makhazin afin de s'affranchir des contraintes de la marée[25]. Après ce franchissement, fait le 3 août, l'armée se trouve dans une position très favorable, couverte par le Makhazin et les différents bras du Loukkos. Deux choix s'offrent à eux : traverser à son tour le Loukkos, en direction d'Alcácer-Quibir, où se trouve l'armée d'Abd al-Malik, ou se diriger sur le gué en direction de Larache. Malgré les exhortations de Mulay Muhammad, qui se retrouve bientôt menacé directement par les favoris royaux, la troupe se dirige vers les forces ennemies, qui font de même : la confrontation se fait aux heures les plus chaudes de la journée, celles qui sont les moins favorables aux Européens[26].

Dispositif de combat portugais

Le 3 août 1578, l'armée portugaise campe sur les bords du Makhazin[9], avec la rivière dans le dos et sa droite bloquée par le Loukos. L'armée de Sébastien, outre les 15 000 fantassins qui avaient débarqué à Tanger, compte désormais plus de 2 000 cavaliers grâce aux fidèles de Mulay Muhammad, ainsi que trente-six canons[27]. Toutefois, cette armée est composée essentiellement de troupes fortement armées, alors qu'il aurait fallu pour combattre dans ces conditions des troupes bien plus légères[28]. En face, l'armée d'Abd al-Malik est forte de plus de 14 000 fantassins et plus de 40 000 cavaliers, et accompagnée également de troupes irrégulières d'une quarantaine de canons[27]. Mais si les espions maures sont parfaitement au courant de la composition des troupes portugaises, l'inverse n'est pas vrai, car le roi de Portugal et son état-major ignorent totalement la présence de l'artillerie dans le camp adverse[29]. L'infanterie chrétienne est disposée en carré, formation empruntée aux Espagnols (le tercio) avec de chaque côté une ligne de charrettes pour protéger ses flancs. L'avant-garde était composée des trois régiments étrangers, qui protégeaient les flancs du bataillon d'aventuriers portugais (régiment d'élite de piquiers/arquebusiers). L'artillerie fut placée en avant des fantassins en ligne continue de 36 pièces et la cavalerie aux deux ailes. Cette dernière se divisait en deux corps. Le premier, sous le commandement personnel du Roi, se situait à gauche, avec environ mille cavaliers, ses « chevaliers », tandis qu'il plaçait sur l'aile droite deux détachements de cinq cents cavaliers chacun dirigés par Duarte de Menezes et le duc d'Aveiro, qu'appuyait le corps du sultan renversé, soit cinq cents fantassins et six cents cavaliers. Le nombre excessif de charrettes fit que même après en avoir garni les flancs, il en restait une bonne partie. Sébastien les plaça au centre de sa formation, afin de les protéger d'une part, et d'autre part pour éviter une débandade chaotique du personnel pouvant entraîner son armée au premier coup de feu. Le tout formait un carré compact[réf. nécessaire].

Dispositif de combat marocain

Abu Marwan Abd al-Malik, quant à lui, dans le but d'encercler la formation compacte portugaise, disposa son armée en large croissant. À la corne droite, soit en face de Sébastien, se tenaient l’Émir Ahmed (son frère et héritier, plus tard connu sous le nom d'Ahmed al-Mansur Saadi) et ses mille arquebusiers à cheval, épaulés par dix mille cavaliers-lanciers. À la corne gauche, soit en face de la cavalerie du duc et de Menezes, et en face du détachement du sultan déchu, il plaça Mohammed Zarco et ses deux mille cavaliers lanciers[réf. nécessaire].

Ces deux ailes s'articulaient autour du centre. Ce dernier, composé d'arquebusiers et de la garde personnelle du sultan du capitaine Moussa (dite plus terrifiante que les janissaires[30]), comptait environ quinze mille fantassins. En arrière-garde, Abu Marwan plaça le reste de sa cavalerie régulière, soit vingt mille lanciers, qu'il disposa en dix contingents de deux mille cavaliers et en ligne continue derrière la ligne d'infanterie. Notons également que le Sultan disposait ce jour là de près de quinze mille cavaliers irréguliers en provenance des tribus marocaines, venus répondre en masse à son appel au djihad contre l'Infidèle. Il les disposa au niveau des collines bordant le flanc droit de la formation, passant ainsi inaperçues. Enfin, le sultan disposa son artillerie, vingt-six pièces fondues à Marrakech et servies par des artilleurs experts, en demi-cercle s'emboîtant avec son centre. Il regagna sa tente, fébrile, après un discours exhortant ses hommes à repousser l'infidèle.

Déroulement

La bataille s'engagea le 4 août 1578 au matin. Sébastien décida d'inaugurer la bataille par une glorieuse charge de ses « chevaliers » comme il les appelait. Il massa ses mille cavaliers sur le flanc gauche, et s'élança furieusement sur l'aile droite marocaine sous Moulay Ahmed. Voyant la cavalerie portugaise arriver, le sultan ordonna à ses artilleurs de viser le centre de l'armée, c'est-à-dire les charrettes et le personnel non combattant, afin d'y provoquer une débandade. En même temps, il fait avancer son centre composé d'arquebusiers afin de faire feu sur l'avant-garde ennemie. Parallèlement, sur l'aile droite portugaise, se lancent Menezes, le duc et le sultan déchu à la tête de leurs contingents respectifs, ciblant l'aile gauche marocaine tenue par Zarco. Entre temps, au centre, la canonnade et mousqueterie se fait plus intense. Les arquebusiers marocains, s'avèrent plus précis que leurs homologues portugais, donnant ainsi l'avantage à Abu Marwan[réf. nécessaire].

Cependant, aux ailes, la situation est plus critique pour ce dernier. Les charges portugaises furent dévastatrices et impétueuses, la cavalerie d'Ahmed résistant tant bien que mal au choc des armes. Sébastien, en claire infériorité numérique et craignant d'être encerclé et coupé de son corps d'armée, fit retirer ses hommes, permettant ainsi à Ahmed d'emporter la décision sur ce flanc. En même temps, la cavalerie portugaise sur l'aile gauche marocaine venait de disloquer les contingents de Zarco, entraînant un début de débandade. En effet, nombres de cavaliers marocains tournèrent bride et s'enfuirent. Zarco perdit dans cette charge deux des cinq drapeaux de l'armée chérifienne[réf. nécessaire].

Le sultan, qui observait la chose depuis sa colline, fut saisi d'une violente colère. Il hurla qu'il irait lui-même rallier ces couards, pour les ramener au combat. Chancelant, il voulut se saisir des rênes de son cheval, mais les forces lui manquèrent. Il murmura dans un tremblement convulsif ce qu'on attribua d'abord à un délire, puis plus tard à la profession de foi que se doit de faire tout musulman mourant. Il s'écroula, mort. On camoufla sa mort, n'en informant que son frère Ahmed. Son chambellan fit croire aux soldats qu'il se reposait derrière les courtines, installant un jeune page à la fenêtre mimant de rapporter au sultan les différentes phases de la bataille, et en circulant lui-même entre les différents régiments faisant semblant de transmettre les ordres d'Abou Marwane[réf. nécessaire].

Sur l'aile gauche marocaine, les différents contingents de cavalerie disposés en arrière-garde vinrent se jeter dans la mêlée après une charge qu'un chroniqueur de l'époque estime avoir emporté près de la moitié des forces portugaises[31]. Sous le choc, ces derniers se replièrent, permettant aux cavaliers marocains de pousser jusqu'aux pièces d'artillerie qui furent toutes capturées et emportées à l'arrière. Ils poursuivirent également les portugais qui se repliaient. Ces derniers, coincés entre les charrettes et le Loukos, n'offrirent guère de résistance. Affolés, paniqués, certains se rendirent, d'autres furent exécutés, d'autres encore écrasés par les masses marocaines et portugaises. Certains se jetèrent dans le Loukos, mais leurs armures eurent tôt fait de les emporter. Menezes se rendit, tandis que le Duc d'Aveiro fut tué[réf. nécessaire].

Le sultan déchu, quant à lui, voyant que les soldats marocains insistaient particulièrement dans leur poursuite sur les sympathisants dudit sultan, il plaça son salut dans la fuite, et se lança dans le Loukos. Fleuve boueux car à proximité de l'Atlantique, son cheval s'y embourba. Pour se dégager, la monture impériale jeta par-dessus elle son cavalier. Ne sachant pas nager, il se noya[réf. nécessaire].

L'échange de coups de feu commençait à perdre en intensité, compte tenu de l'épuisement progressif des munitions. La charge fut sonnée côté marocain, le chambellan Redouan prétendant que « le sultan [leur] ordonne de marcher contre les Infidèles ». La mêlée s'engagea, et les « Allemands » commencèrent à perdre pied, affaiblis par la longue canonnade et mousqueterie. Les Italiens et Espagnols opposèrent une farouche résistance, parvenant presque à repousser l'offensive marocaine. Cependant, la précision létale de l'artillerie marocaine, disloqua les formations ennemies de tercios qui commencèrent à refluer, « par lassitude de tuer » selon un chroniqueur[réf. nécessaire].

Pendant ce temps, sur l'aile gauche portugaise, la situation devenait de plus en plus critique. En effet, la corne droite du croissant (soit les dix mille cavaliers d'Ahmed) vînt se refermer sur Sébastien et ses cavaliers, pendant que les quinze mille cavaliers irréguliers djihadistes déferlent les collines afin de s'abattre sur le flanc gauche et l'arrière de Sébastien. On tua trois chevaux sous Sébastien qui, tout en combattant vaillamment, cherchait à rallier ses cavaliers afin de porter secours à son arrière-garde. Mais rapidement, il ne trouva autour de lui que sept à huit fronteiros de Tanger, cavaliers intrépides des colonies. Car les combattants portugais commençaient déjà à fuir au niveau de l'aile gauche, abandonnant leur roi à son sort. Il continua à combattre, presque seul, jusqu'à ce qu'il fut touché par la lance d'un officier au torse. Il fut désarçonné et achevé au sol, entouré par une soixantaine de cavaliers. Libérés, les contingents d'Ahmed chargèrent contre les fuyards désorganisés, finissant d'achever les restes d'une armée aux lueurs du coucher du soleil[réf. nécessaire].

Après des heures de poursuite et de pillage, l’Émir Ahmed rassembla ses hommes, leur annonçant la triste nouvelle. Dans l'émotion générale, il fut couronné en sa qualité d’Émir héritier, Empereur du Maroc. Il deviendra durant son règne Ahmed El-Mansour (le Victorieux), puis Ed-Dahabi (le Doré) en référence à ses conquêtes ayant étendu les frontières chérifiennes jusqu'au fleuve Niger, importante région aurifère[réf. nécessaire].

Les pertes seront plus tard évaluées à 3 000 soldats marocains tués, en plus de leur Sultan, alors que les Portugais enregistrèrent plus de 14 000 morts et blessés, et plus de 20 000 prisonniers, petits nobles, pages, ou soldats ayant rendu les armes. Seule une cinquantaine de Portugais purent en réchapper[réf. nécessaire].

Conséquences

Disputée entre le monarque et le saint, la mémoire de la bataille des Trois Rois suscite en terre marocaine une pluralité de récits : historiques, hagiographiques, folkloriques. Mais elle ne fait l'objet d'aucune célébration. Seules les communautés juives établies dans le nord du pays et habitées par le ressentiment contre ceux qui les ont expulsées de la péninsule Ibérique fêtent la défaite du roi Sébastien lors du Pûrim de los cristianos, le premier eloul de chaque année. Le texte biblique est mobilisé pour donner la signification de l'événement : la dévastation de la communauté juive de Marrakech par Muhammad al-Mutawakkil est identifiée à la destruction du Temple, le roi Sébastien au Haman du Livre d'Esther qui a décidé l'extermination de tous les juifs[32], sa défaite et l'exécution de ce dernier. Comme Pûrim célèbre l'éloignement de la menace de destruction qui pesait sur Mardochée et les siens, le nouveau pûrim, institué par les rabbins après la bataille de 1578 (5338 dans le calendrier juif), rend grâce à Dieu d'avoir détourné un péril mortel[réf. nécessaire].

Au Portugal, les lendemains de la défaite sont ceux du refus de mémoire. C'est en 1607[33] qu'est publiée la première relation en portugais de la bataille qui jusqu'alors n'avait fait l'objet que de textes manuscrits, accusant le roi de légèreté et d'imprudence. Malgré les inhumations réitérées de Sébastien (à Ksar El Kébir au lendemain de la bataille, à Ceuta, dans l'église des Trinitaires, en décembre 1578, à Belem, dans le couvent des Hiéronymites en novembre 1582), la croyance s'installe que le roi n'a point été tué sur le champ de bataille et qu'il fera retour, restaurant la grandeur du Portugal. Après d'autres, Lucette Valensi s'attache à comprendre le mystère du sébastianisme, ce messianisme puissant et durable qui convertit en mythe central de l'identité nationale le souvenir d'un roi vaincu.

Elle en montre les raisons : l'incertitude sur le sort du roi au soir de la défaite, l'opposition au roi de Castille qui, en 1580, s'est emparé militairement de la couronne du Portugal en empêchant les États portugais de proclamer un héritier(e), l'impossibilité du travail du deuil pour ceux restés en terre africaine. Cette défaite fut un « désastre stratégique majeur » pour la nation portugaise qui faillit disparaitre en tant que nation indépendante à la suite de cet événement. Mort du roi, absence de la quasi-totalité de l'élite gouvernante et militaire, tuée ou retenue en otage pendant de longues années, absence d'héritier, le pouvoir devint vacant au Portugal. Il fut dès 1580, deux ans après le désastre, réuni à la Couronne de Castille, par le roi Philippe II d'Espagne, également proclamé Philippe Ier du Portugal, par le moyen d'une « union personnelle ». Cette situation perdura 60 ans, jusqu'en 1640, où l'affaiblissement de la couronne espagnole permit au Portugal de recouvrer son indépendance[réf. nécessaire].

Le retour attendu, prophétisé du roi, donne force à l'espérance : ceux que l'on dit morts ne le sont peut-être pas, et le royaume ne saurait demeurer longtemps entre des mains étrangères. Elle en marque, aussi, les récurrences : au Portugal où les faux Sébastien se multiplient jusqu'au début du XVIIe siècle et où la croyance prophétique resurgit dans chaque moment de crise (par exemple dans les années qui précèdent 1640 et le retour à l'indépendance ou lors de l'occupation des troupes napoléoniennes), mais aussi au Brésil où le mythe prend au XIXe siècle la dimension d'une protestation sociale et d'une promesse eschatologique[réf. nécessaire].

À noter de plus qu'après la bataille, peu à peu, de nombreux nobles portugais reviennent chez eux, un à un, après le paiement de fortes rançons, qui épuisent le royaume, mais laissent ouverte la porte à l'espoir qu'une rançon sera encore demandée pour le roi, que personne n'ose dire avoir vu mourir. Dom Sebastião, le « Désiré », épithète qu'on lui avait donné dès avant sa naissance, restera le « Désiré » bien après sa mort : la preuve en est que Jean IV de Portugal dut faire promesse solennelle de restituer le trône à Sébastien, en 1640, s'il revenait[réf. nécessaire].

Luís Vaz de Camões écrira dans une lettre à D. Francisco de Almeida, parlant du désastre d'Alcacer Quibir, de la ruine subséquente de la Couronne portugaise, de la menace de Philippe II de Castille sur le Portugal : « Enfin, je finirai de vivre et tous verront que j'ai tant aimé ma patrie que je ne me suis pas contenté de mourir chez elle, mais avec elle. »[réf. nécessaire]

Notes et références

  1. Nekrouf 1984, p. 87.
  2. Nekrouf 1984, p. 33.
  3. Édouard Monnais (dir.) et Auguste Descroizilles, Éphémérides universelles : Tableau religieux,politique, littéraire, scientifique et anecdotique, présentant un extrait des annales de toutes les nations et de tous les siècles, vol. 8, Paris, Corby, , 2e éd. (lire en ligne), p. 52-55.
  4. a et b d'Antas 1866, p. 21.
  5. a et b Nekrouf 1984, p. 47.
  6. de Oliveira Marques 1998, p. 44.
  7. Nekrouf 1984, p. 98.
  8. La troupe avait été recrutée par un Anglais, Thomas Esternulie, créé récemment marquis par le pape, et doit servir à lutter contre Élisabeth Ire, en Irlande. Sébastien convainc le marquis de se joindre à son expédition (d'Antas 1866, p. 28).
  9. a et b (en) J. M. Anderson, The history of Portugal, Ed. Greenwood Publishing Group, 2000, p. 94 et suivantes (ISBN 0313311064 et 9780313311062), [lire en ligne].
  10. d'Antas 1866, p. 26.
  11. « Sébastien Ier », dans Louis-Gabriel Michaud, Biographie universelle ancienne et moderne : histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes avec la collaboration de plus de 300 savants et littérateurs français ou étrangers, 2e édition, 1843-1865 [détail de l’édition].
  12. (d'Antas 1866, p. 30).
  13. De Montpleinchamp et de Robaulx de Soumoy 1870, p. 44.
  14. d'Antas 1866, p. 33.
  15. d'Antas 1866, p. 34.
  16. Rebelo da Silva1864, tome 1, p. 174-175, (d'Antas 1866, p. 35).
  17. Barbosa Machado 1736-1751, Volume IV, livre 2, chapitre XI, p. 322-326 (d'Antas 1866, p. 35).
  18. Rebelo da Silva1864, tome 1, p. 177, (d'Antas 1866, p. 36).
  19. Barbosa Machado 1736-1751, Volume IV, livre 2, chapitre XI, (d'Antas 1866, p. 36).
  20. d'Antas 1866, p. 37.
  21. a et b d'Antas 1866, p. 38.
  22. Nekrouf 1984, p. 114.
  23. Asilah/Arzila est portugaise entre 1471 et 1550, et à nouveau entre 1577 et 1589.
  24. Nekrouf 1984, p. 127.
  25. d'Antas 1866, p. 39.
  26. d'Antas 1866, p. 42-43.
  27. a et b d'Antas 1866, p. 50.
  28. d'Antas 1866, p. 46.
  29. d'Antas 1866, p. 47-48.
  30. Nekrouf 1984, p. 154.
  31. Nekrouf 1984, p. 166.
  32. Ce ne fut pas lui, mais son arrière-grand-père, le roi Emmanuel Ier, qui expulsa les juifs, comme contrepartie à l'alliance castillane dont il avait besoin à ce moment.
  33. IORNADA DE AFRICA COMPOSTA POR HIERONYMO de Mendoça, natural da cidade do Porto : em a qual se responde a Hieronymo Franqui, & outros, & se trata do successo da batalha, cativeiro, & dos que nelle padecerão por não serem Mouros, com outras cousas dignas de notar… Com licença da Sancta inquisição. EM LISBOA. Impresso por Pedro Crasbeeck ANNO 1607 (« Expédition d'Afrique composée par Jérôme de Mendonça, naturel de la ville de Porto : dans laquelle on répond à Jérôme Franqui, & à d'autres, & l'on traite du résultat de la bataille, de la captivité, & de ceux qui en cette captivité souffrirent pour n'être pas Maures, avec d'autres choses dignes d'être notées… Avec l'autorisation de la Sainte Inquisition. À Lisbonne. Imprimé par Pedro Crasbeeck ANNO 1607 »).

Voir aussi

Article connexe

Bibliographie

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  • Lucette Valensi, « Silence, dénégation, affabulation : le souvenir d'une grande défaite dans la culture portugaise », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, vol. 46, no 1,‎ , p. 3-24 (lire en ligne).
  • Lucette Valensi, La Glorieuse Bataille des Trois Rois, Le Seuil, coll. « Univers historique », .
  • « Une victoire mémorable : la bataille des Trois Rois (4 août 1578) », dans Michel Abitbol, Histoire du Maroc, Paris, Perrin, [détail de l’édition], p. 182-188.
  • Younès Nekrouf, La Bataille des Trois Rois, Albin Michel, , 286 p. 
  • Bartolomé Benassar et Lucile Benassar, Les chrétiens d'Allah : L’histoire extraordinaire des renégats XVIe et XVIIe siècles, Paris, Perrin, coll. « Tempus » (no 115), (1re éd. 1989), 596 p., poche (ISBN 978-2-262-02422-2).
  • Miguel Martins d'Antas, Les faux don Sébastien : Étude sur l'histoire de Portugal, A. Durand, (lire en ligne).
  • Institut historique, Cinquième Congrès historique réuni à Paris : Discours et compte-rendu des séances - Septembre-octobre 1839, H.-L. Delloye, (lire en ligne), p. 414-428.
  • De Montpleinchamp et Aimé Louis Philémon de Robaulx de Soumoy, Histoire de l'archiduc Albert : gouverneur général puis prince souverain de la Belgique, Bruxelles, Société de l'histoire de Belgique, , 651 p. (lire en ligne).
  • António Henrique Rodrigo de Oliveira Marques (trad. Marie-Hélène Baudrillart, préf. Mário Soares, postface Jean-Michel Massa), Histoire du Portugal et de son empire colonial, Karthala Editions, , 2e éd., 615 p. (ISBN 9782865378449, lire en ligne).
  • (pt) Diego Barbosa Machado, Memorias de El Rey D. Sebastiam, 1736-1751.
  • Luís Augusto Rebelo da Silva, Invasion et occupation du Portugal en 1580 : Introduction à l'histoire du Portugal au dix-septième et au dix-huitième siècles, Paris, Durand, .

Liens externes