Almace

Roland et Turpin, Durandal et Almace à la main, combattent les Sarrasins à Roncevaux (vers 1440).

Almace (parfois Almuce, Algredure, Almire ou encore Autemise — dans la chanson de geste Renaud de Montauban[1]) était l'épée légendaire de Turpin, archevêque de Reims et pair de Charlemagne selon la Chanson de Roland.

Légende

La Saga de Charlemagne , une compilation de la matière de France datant de la fin du XIIIe siècle, raconte qu'elle a été forgée par Galant[Note 1] en Angleterre en même temps que Durandal et Courtain. Sept hivers durant, il les a tenues sur le feu[2],[3]. Sa lame est en acier bruni[Note 2].

Les trois armes appartiennent à Malakin d'Ivin[Note 3], qui les offre à Charlemagne comme rançon de son frère Abraham, prisonnier du duc Girard de Viane depuis quatre ans. Rentré à Aix-la-Chapelle, Charlemagne frappe des trois armes la masse d'acier qu'il a faite couler sur le perron de son palais pour que ses hommes y éprouvent leurs épées : la première s'ébrèche, et raccourcie d'un demi-pied[4] gardera le nom de Courte ou Courtain ; elle échoira à Ogier quand il sera armé chevalier. Almace entaille le métal sur plus d'une main ; elle armera Turpin. Durandal arrache un bloc entier d'acier : Charlemagne la garde pour son usage, puis l'offrira à Roland[2].

Dans la chanson Renaud de Montauban, Almace est volée par Maugis[5],[Note 4]

Almace, parmi les armes et objets précieux que Maugis dérobe à Charlemagne.

L'archevêque Turpin ne sort son épée qu'à la fin de la bataille de Roncevaux dans la Chanson de Roland. Gravement blessé, il se relève et assène aux Sarrasins ses derniers coups désespérés :

Turpins de Reins, quant se sent abatuz,
De quatre espiez par mi le cors feruz,
Isnelement li ber resailit sus;
Rollant reguardet, pois si li est curuz,
E dist un mot : « Ne sui mie vencuz;
« Ja bons vassals nen iert vifs recreüz. »
Il trait Almace, s'espée d'acier brun,
En la grant presse mil colps i fiert e plus.
Pois le dist Carles qu'il n'en espargnat nul :
Tels quatre cenz i truvat entur lui,
Alquanz naffrez, alquanz par mi feruz;
Si out d'iceis ki les chiefs unt perdut.
Ço dist la Geste (…)

Quand Turpin de Reims se sent abattu ,
Quand il se voit percé de quatre coups de lance,
Il se relève en un instant, le brave; il se redresse,
Cherche Roland du regard, court vers lui
Et ne lui dit qu'un mot : « Je ne suis pas vaincu.
« Tant qu'un bon vassal est vivant, il ne se rend pas. »
Alors il tire Almace, son épée d'acier bruni,
Et se lance en pleine mêlée, où il frappe plus de mille coups.
C'est Charlemagne qui en rendit plus tard le témoignage :
Turpin ne fit grâce à aucun,
Et l'Empereur trouva quatre cents cadavres autour de lui ,
Les uns blessés, les autres tranchés par le milieu du corps,
Les autres privés de leur tête.
Voilà ce que dit la Geste (…) (CLXXX, 2083-2095)[4]

Étymologie

L'étymologie d'« Almace » est incertaine et de nombreuses versions ont été proposées. La plus probable, aux yeux du linguiste Gustav Adolf Beckmann ou de la traductrice Dorothy Sayers par exemple, est que ce nom soit dérivé de l'arabe[6],[7]. Cela s'explique par le préfixe al- qui rappelle l'article arabe ال (al) et qui a donné à la langue d'oïl dès avant 1200 des mots tels que alcube, alfage, alferant, alfin, algalife, almaçor, almustant ou alqueton[8].

Le linguiste Álvaro Galmés de Fuentes  reconnait ainsi en 1972 dans le nom de l'épée la forme en arabe ال ماس (al mās) ou الماس (almās), lui-même venant du grec ancien ἀδάμας (adámas) et qui signifie diamant, symbolisant un objet extrêmement dur capable de couper l'insécable[9],[10]. Une autre version, proposée en 1959 par Henry et Renée Kahane , lie l'épée de l'archevêque Turpin à une ancienne tradition judéo-hellénistique orientale. Cela les amène à penser que son nom pourrait être dérivé de ال موسى (al Mūsā), une construction qui signifie la Moïse c'est à dire dans le contexte des chansons de geste l'épée de Moïse. L'expression aurait donné Almuce puis les autres variantes du nom de l'épée telles qu’Almace[11].

Une autre origine possible pourrait être l'adjectif latin almus qui se traduit souvent par saint ou noble dans le latin médiéval d'église. Une de ces étymologies est à mettre au crédit du philologue français Édouard Le Héricher qui propose en 1878 l'origine latine alma acies qu'il traduit par glaive saint, vénérable[12].

Jozef Luciaan de Prince, un historien autodidacte qui pense que la Chanson de Roland a été initialement composée en Flandre, propose à l'appui de sa thèse de rapprocher le nom de l'épée de Turpin du mot flamand almacht signifiant toute-puissance[13].

Dans le trésor de l'abbaye de Saint-Denis

Épée longue à double tranchant du VIIIe siècle.

L'historien Jean Favier rapporte que le goût immodéré des reliques à la fin du Moyen Âge a incité à inclure dans le trésor de l'abbaye de Saint-Denis une épée inutilisée figurant Almace[14]. Elle s'y trouve en 1505 ainsi que l'atteste le plus ancien inventaire connu du trésor dressé en vertu d'une lettre patente du roi Louis XII. L'arme, attribuée à l'archevêque Turpin avec quelques scrupules, est enregistrée sous le numéro 112. Elle est décrite comme étant garnie d'argent et de pierres précieuses et d'une valeur estimée à sept écus[Note 5],[15]. Le frère Jacques Doublet la cite également dans l'inventaire qu'il effectue en 1625. Il la dépeint alors ornée de saphirs, d'émeraudes et d'améthystes avec un pommeau d'argent doré[16]. Dom Félibien précise en 1706 qu'il s'agit d'une épée longue donnée à l'abbaye par Turpin lui-même, tout en se faisant comme en 1505 l'écho de doutes concernant son authenticité[17]. Elle est encore mentionnée dans un catalogue de 1710, au même titre que l'épée de Charlemagne et l'olifant de Roland[18]; mais elle est absente du dernier inventaire officiel réalisé en 1739 sous la supervision d'Aymard-Jean Nicolay, le premier président de la chambre des Comptes[15].

Une petite monographie destinée aux pèlerins publiée en 1783 l'évoque pourtant encore, exposée dans la salle du trésor parmi d'autres objets tels que l'épée de Jeanne d'Arc et une corne de licorne longue de près de deux mètres[19]. Il s'agit de la dernière référence connue à l'épée de l'archevêque Turpin. Elle a depuis disparu du trésor à l'image d'une épée attribuée à Louis IX et d'une autre à Charles VII[20].

Bibliographie

  • Léon Gautier, Chanson de Roland ; texte critique accompagné d'une traduction nouvelle et précédé d'une introduction historique, A. Mame et fils, (lire en ligne)

Notes et références

Notes

  1. Galant, Valan ou Waland est un forgeron célèbre, mentionné dans plusieurs gestes (Aebischer, 1972, page 30) et séquelle du dieu forgeron des mythologie saxonne et nordique (respectivement Wieland et Völund).
  2. À la différence de Joyeuse, « d'une clarté splendide », et de Durandal, « claire et blanche » (Gautier, 1872, page 117).
  3. Malakin est un nom souvent porté par des Sarrasins dans la matière de France. On rencontre un Juif de ce nom, forgeron d'un heaume dans la Chanson du chevalier au cygne (Aebischer, 1972, page 45).
  4. Maugis entre dans la tente où dorment Charlemagne et ses pairs,

    « Puis li deçaint Joieuse del senestre costé
    A Rollant Durendal, au pont d’or noelé
    Oliviers Hauteclere qui mult fait à loer
    Et prist Cortain l’Ogier qu’il n’i vost oblier
    De Torpin Autemise qui ot le poing doré.
     »

    (Renaus de Montauban)
  5. À titre de comparaison, Joyeuse, l'épée de Charlemagne, qui fait également partie de l'inventaire, est évaluée à 726 écus (Omont, 1901, page 177).

Références

  1. Émile Théodore Léon Gautier, La chanson de Roland, texte critique, tr. et comm., grammaire et glossaire, par L. Gautier. Éd. classique, (lire en ligne), p. 194
  2. a et b Paul Aebischer, Textes norrois et littérature française du Moyen Age: La première branche de la Karlamagnus saga. Traduction complète du texte en narrois, précédée d'une introduction et suivie d'un index des noms propres. II, Librairie Droz, (ISBN 9782600028196, lire en ligne), p. 130
  3. Daniel W. Lacroix, La saga de Charlemagne: traduction française des dix branches de la Karlamagnús saga norroise, Paris, Librairie générale française, (ISBN 978-2-253-13228-8, OCLC 891206107, lire en ligne), « Malakin d'Ivin offre des épées à Charlemagne », p. 121-122
  4. a et b Gautier 1872, p. 194.
  5. Gautier 1872, p. 129.
  6. (de) Gustav Adolf Beckmann, Die Karlamagnús-Saga I und ihre altfranzösische Vorlage, Berlin, Walter de Gruyter, (ISBN 978-3-484-97077-9, OCLC 476197760, lire en ligne), p. 161
  7. (en) Dorothy L. Sayers, The song of Roland, Harmondsworth , Penguin Books, (OCLC 1036854380, lire en ligne), p. 38
  8. (de) Gustav Adolf Beckmann, Onomastik des Rolandsliedes: Namen als Schlüssel zu Strukturen, Welthaltigkeit und Vorgeschichte des Liedes, Berlin, Walter de Gruyter GmbH & Co KG, (ISBN 978-3-110-49494-5, OCLC 1100960519, lire en ligne), « Zwischen Islam und Christenheit », p. 496
  9. (de) Gustav Adolf Beckmann, Die Karlamagnús-Saga I und ihre altfranzösische Vorlage, Berlin, Walter de Gruyter, (ISBN 978-3-484-97077-9, OCLC 476197760, lire en ligne), p. 161
  10. (es) Álvaro Galmés de Fuentes, « « Les nums d'Almace et cels de Durendal » (Chanson de Roland, v.2143). Probable origen árabe del nombre de las dos famosas espadas », dans Dámaso Alonso et al., Studia hispanica in honorem R. Lapesa - volume 1, Madrid, Cátedra-Seminario Menéndez Pidal, (lire en ligne), p. 229-241
  11. (en) Henry Kahane et Renée Kahane, « Magic and Gnosticism in the "Chanson de Roland" », Romance Philology, vol. 12, no 3,‎ , p. 216–231 (ISSN 0035-8002, lire en ligne, consulté le 11 juillet 2019)
  12. Édouard Le Héricher, « Des mots de fantaisie et des rapports du Roland avec la Normandie », Bulletin de la Société des antiquaires de Normandie, Caen, F. Le Blanc-Hardel, t. IX,‎ 1878-1880, p. 418 (lire en ligne)
  13. Jozef Luciaan de Prince, « La chanson de Roland », sur Mythes et Histoire (consulté le 8 juillet 2019)
  14. Jean Favier, Charlemagne, Paris, Tallandier, (ISBN 979-1-021-00081-0, OCLC 843380093), « Un enjeu de l'histoire », p. 680
  15. a et b Henri Omont, « Inventaire du trésor et des objets précieux conservés dans l'église de l'abbaye de Saint-Denys en 1505 et 1739 », Mémoires de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France, Paris, H. Champion, t. XXVIII,‎ , p. 163–212 (lire en ligne)
  16. Jacques Doublet, Histoire de l'abbaye de S. Denys en France, Nicolas Buon, (lire en ligne), p. 347
  17. Michel Félibien, Histoire de l'abbaye royale de Saint-Denys en France..., Paris, Chez Frederic Leonard, (OCLC 1040701048, lire en ligne), p. 60
  18. Inventaire du trésor de S. Denys, ou sont declarées brievement les Pieces suivant l'ordre des Armoires dans lesquelles on les fait voir, Paris, Pierre et Imbert de Bats, , 16 p. (lire en ligne), p. 16
  19. Le Trésor de l'abbaye royale de S.-Denys en France ; qui comprend les corps saints & autres reliques précieuses qui se voient, tant dans l'église, que dans la salle du trésor, Paris, P.-D. Pierres, , 16 p. (lire en ligne), p. 16
  20. (en) Guy Francis Laking, A record of European armour and arms through seven centuries vol. 1, Londres, G. Bell and Sons, (lire en ligne), p. 92