Albert Lebrun

Albert Lebrun
Illustration.
Portrait officiel d’Albert Lebrun (1932).
Fonctions
Président de la République française

(8 ans, 2 mois et 1 jour)
Élection
Réélection
Président du Conseil Édouard Herriot
Joseph Paul-Boncour
Édouard Daladier
Albert Sarraut
Camille Chautemps
Édouard Daladier
Gaston Doumergue
Pierre-Étienne Flandin
Fernand Bouisson
Pierre Laval
Albert Sarraut
Léon Blum
Camille Chautemps
Léon Blum
Édouard Daladier
Paul Reynaud
Philippe Pétain
Prédécesseur Paul Doumer
Successeur Philippe Pétain (de facto)
Charles de Gaulle (de facto : France libre puis GPRF)[N 2]
Vincent Auriol (de jure mais indirectement)
Président du Sénat

(10 mois et 29 jours)
Prédécesseur Paul Doumer
Successeur Jules Jeanneney
Ministre des Régions libérées[N 1]

(1 an, 11 mois et 14 jours)
Président Raymond Poincaré
Président du Conseil Georges Clemenceau
Gouvernement Clemenceau II
Prédécesseur Charles Jonnart
Successeur André Tardieu
Ministre de la Guerre

(8 jours)
Président Armand Fallières
Président du Conseil Raymond Poincaré
Gouvernement Poincaré I
Prédécesseur Alexandre Millerand
Successeur Eugène Étienne
Ministre des Colonies

(5 mois et 25 jours)
Président Raymond Poincaré
Président du Conseil Gaston Doumergue
Gouvernement Doumergue I
Prédécesseur Jean Morel
Successeur Maurice Maunoury

(1 an, 6 mois et 16 jours)
Président Armand Fallières
Président du Conseil Joseph Caillaux
Raymond Poincaré
Gouvernement Caillaux
Poincaré I
Prédécesseur Adolphe Messimy
Successeur René Besnard
Biographie
Nom de naissance Albert François Lebrun
Date de naissance
Lieu de naissance Mercy-le-Haut
(France)[N 3],[1]
Date de décès (à 78 ans)
Lieu de décès Paris 16e (France)
Nature du décès Pneumonie
Nationalité Française
Parti politique AD
Conjoint Marguerite Nivoit
Diplômé de École polytechnique
École des mines
Profession Ingénieur
Religion Catholicisme

Albert Lebrun
Présidents du Sénat français
Présidents de la République française

Albert Lebrun, né le à Mercy-le-Haut (alors en Moselle) et mort le à Paris, est un homme d'État français. Il est président de la République française du au .

Fils de modestes paysans lorrains, sorti major de l'École polytechnique puis de l'École des Mines, il entame sa carrière politique en Meurthe-et-Moselle, d'abord comme conseiller général puis comme député avec un positionnement modéré. Il fait partie de plusieurs gouvernements de la Troisième République, en tant que ministre des Colonies (1911-1912 et 1913-1914), de la Guerre (1913), des Régions libérées (1917-1919). Proche de Georges Clemenceau puis de Raymond Poincaré, il entre au Sénat en 1920 et en devient l'un des membres les plus influents jusqu'à en être élu président, en 1931.

En 1932, après l'assassinat de Paul Doumer, il est élu à la présidence de la République. Son premier mandat est marqué par une instabilité politique chronique, la succession de plusieurs gouvernements et les événements du , qui le conduisent à désigner un cabinet d'union nationale ; en outre, il ne peut empêcher l'accession au pouvoir du Front populaire et de son chef, Léon Blum, dont il exècre le programme.

À l’approche de la Seconde Guerre mondiale, apparaissant comme une figure de consensus, il accepte de briguer un second mandat, fait unique sous la Troisième République depuis Jules Grévy. Réélu, il voit sa présidence abrégée un an plus tard par la défaite des armées alliées, la signature de l'armistice avec l'Allemagne et l'instauration du régime de Vichy par Philippe Pétain, qu'il avait nommé président du Conseil. Il est alors placé par les Allemands en résidence surveillée jusqu'à la Libération, lors de laquelle le général de Gaulle s'attribue les fonctions de chef du gouvernement et de chef de l'État. Le mandat d'Albert Lebrun, qui n'a jamais démissionné de sa fonction de président de la république, devait en principe s'achever en 1946.

Biographie

Études, mariage et débuts politiques

La maison natale d'Albert Lebrun, à Mercy-le-Haut.

Voir plus bas le paragraphe « Généalogie ».

Fils d'Ernest Lebrun, cultivateur et maire de Mercy-le-Haut, et d'Anne Marie Navel, Albert François Lebrun[2], remarqué par son instituteur qui lui reconnaît de grandes qualités, part faire ses études au lycée de Nancy. Brillant élève, il est récompensé par l'obtention de nombreux prix et ses résultats lui valent d'entrer à l'École polytechnique, au sein de la promotion X1890 ; entré 230e, il en sort major[3],[4] et choisit le Corps des mines, ce qui le conduit à effectuer des études à l'École des mines, en 1896, dont il sort aussi major[3].

Ingénieur des mines à Vesoul, puis à Nancy, il épouse Jeanne Marguerite Nivoit le , dans le 7e arrondissement de Paris ; de ce mariage naissent deux enfants, prénommés Jean (1902-1980) et Marie (1904-1984). Parallèlement, il a entamé sa carrière politique dans son département natal, la Meurthe-et-Moselle, comme conseiller général d'Audun-le-Roman ; il devient, en 1906, le président du Conseil général, une fonction qui favorise son ascension politique nationale, notamment lorsqu'il devient, en 1900, le plus jeune parlementaire de France en étant élu député de la circonscription de Briey contre François de Wendel. Il est constamment réélu jusqu’en 1920, avec une interruption pour partir au front à Verdun comme commandant d'artillerie en .

Il est ensuite sénateur de 1920 à 1932. Durant ses mandats, il est président ou rapporteur général dans les deux Chambres d'importantes commissions (Budget, Armée, Colonies).

Membre de l'Alliance républicaine démocratique[5], souvent classé à tort comme appartenant à la gauche démocratique, Albert Lebrun est un modéré du centre puis de droite, ouvert aux revendications sociales mais inquiet des menées révolutionnaires. Catholique pratiquant, il vote contre la loi sur les associations de 1901, pour la loi de séparation de l'Église et de l'État mais s'oppose à ses mesures les plus répressives.

Ministre

Albert Lebrun et René Fonck en 1918.

Ministre des Colonies à plusieurs reprises dans les gouvernements Caillaux, Poincaré et Doumergue, entre 1911 et 1914, Albert Lebrun joue un rôle important dans le coup de force d'Agadir (), préférant céder une partie du Congo à l'Allemagne pour gagner en échange un protectorat au Maroc et éviter un conflit avec l'Allemagne (affaire du « bec de canard »[6]).

Brièvement ministre de la Guerre en , il participe activement à la reconstruction de la France comme ministre du Blocus et des Régions libérées de 1917 à 1918 puis des seules Régions libérées de 1918 à 1919, dans le gouvernement Clemenceau. Il met en œuvre son goût prononcé pour l'économie et sa vocation première d'ingénieur. En 1919, un désaccord avec Georges Clemenceau sur la présence de Louis Marin, qui avait voté contre le traité de Versailles, sur une liste commune qu'il conduisait pour les élections législatives dans son département, l'amène à démissionner du gouvernement.

Dans les années 1920, il représente la France à la Société des Nations. Président de la Caisse d'amortissement de 1926 à 1931, il participe avec son ami et compatriote lorrain Raymond Poincaré au redressement du franc. Il préside également le conseil d'administration de l'Office national des mutilés et réformés de guerre et fonde avec d'autres amis l'Académie des sciences coloniales.

Il est élu président du Sénat en 1931, par 147 voix contre 139 à Jules Jeanneney[7].

Président de la République

Premier septennat

Le , après l'assassinat du président Paul Doumer, il est élu président de la République. Sa première élection a ceci de particulier qu'elle intervient avant que la nouvelle Chambre des députés, qui vient d'être renouvelée, ait pris officiellement ses fonctions ; c'est ainsi que de nombreux députés battus participent au vote : il est élu par une Chambre de droite alors que la gauche a remporté les législatives. Sa fonction l'oblige à subir une présidence qui lui laisse en fait peu de marge de manœuvre pour intervenir dans le débat politique. Il voit monter le péril allemand et soutient les propositions de réforme. En 1934, pour surmonter la crise du 6 février, il nomme l'ancien président de la République Gaston Doumergue à la présidence du Conseil. Certains caricaturistes (comme Sennep), pour souligner l'émotion qu'il aurait ressentie lors des événements du , s'amusèrent à le représenter dans un lac de larmes. Une particularité physique faisait en effet que des larmes coulaient de ses yeux plus facilement que chez d'autres personnes. En 1936, opposé au Front populaire, il accepte néanmoins, après avoir tenté de l'éviter, de nommer le chef de la majorité, Léon Blum, à la présidence du Conseil et signe « la mort dans l'âme », comme il le dit, les grands textes de cette majorité politique[8], sans se priver régulièrement de faire des remontrances au Gouvernement et à ses ministres sur la politique conduite.

Second septennat et Seconde Guerre mondiale

Albert Lebrun en 1934.

En vue de l’élection présidentielle de 1939, il est persuadé d'être un recours face aux périls éminents et obtient le soutien de plusieurs personnalités de poids, comme Édouard Herriot et Jules Jeanneney. Le , il est réélu président de la République au premier tour, avec 506 voix sur 904, soit 56 % des suffrages. Son principal adversaire, le candidat SFIO, Albert Bedouce, obtient 151 voix (16,7 %)[9]. Le , il signe le décret qui interdit la circulation des nomades[10],[11].

Le , il contresigne le décret du 4 octobre 1939 du ministre de l'Intérieur Albert Sarraut qui suspend les maires et les parlementaires communistes ayant pris le parti de l'Allemagne.

En , avec Paul Reynaud, il est partisan du départ du gouvernement pour l'Afrique du Nord et se montre opposé à l'armistice. Il est cependant conduit, devant le courant majoritaire, à appeler le maréchal Pétain à la présidence du Conseil et à devenir chef du gouvernement.

Albert Lebrun convoque et réunit en congrès à Vichy la Chambre des députés et le Sénat, qui votent à une majorité de 569 pour 649 votants et 846 inscrits la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940. Le texte, qu’il promulgue, « donne tout pouvoir au gouvernement de la République […] de promulguer […] une nouvelle constitution de l'État français [qui] devra garantir les droits du travail, de la famille et de la patrie » [12].

Il refuse de démissionner, bien que les actes constitutionnels nos 1 et 2 et du [13],[14] abrogent l'article 2 des lois constitutionnelles de 1875 (Constitution de la Troisième République)[15] et chargent le maréchal Pétain d'exercer la fonction de chef de l'État, dont les pouvoirs sont redéfinis.

Albert Lebrun se retire alors à Vizille (Isère), chez son gendre Jean Freysselinard. Placé en résidence surveillée par les Italiens, qui lui conseillent sans succès, au moment de quitter la région avant l’arrivée des Allemands, de partir.

Hitler le fait enlever par la Gestapo, avec André François-Poncet, le , et transporter au château d'Itter, dans le Tyrol autrichien, où il retrouve de nombreux hommes politiques également pris en otage et où il séjourne de septembre à . Lorsque sa santé se dégrade, il bénéficie d'une libération pour rentrer en France.

Albert Lebrun et ses petits-enfants au château de Vizille en août 1936.

Le mandat de président de la République d'Albert Lebrun se continuant en principe jusqu'au , le général de Gaulle, qui avait pris le titre de président du Gouvernement provisoire de la République française, le reçoit le [16]. D'après le récit que de Gaulle en fait dans ses Mémoires de guerre[16], durant l'entrevue, le président Lebrun lui aurait donné son approbation : « J'ai toujours été, je suis en plein accord avec ce que vous faites. Sans vous, tout était perdu. Grâce à vous tout peut être sauvé. Personnellement, je ne saurais me manifester d'aucune manière, sauf toutefois par cette visite que je vous prie de faire publier. Il est vrai que, formellement, je n'ai jamais donné ma démission. À qui d'ailleurs, l'aurais-je remise, puisqu'il n'existait plus d'Assemblée nationale qualifiée pour me remplacer ? Mais je tiens à vous attester que je vous suis tout acquis[16]. »

Suit un échange de points de vue sur les événements de 1940 au cours duquel, toujours selon les Mémoires de De Gaulle, le président aurait formulé ses profonds regrets d'avoir nommé le maréchal Pétain président du Conseil, le , à la suite de la démission de Reynaud, indiquant que ce qui avait emporté sa décision (comme celle de la majorité du Conseil des ministres) fut la position catégorique de Weygand concernant la demande d'armistice. De son point de vue et de celui de quelques autres (Reynaud, Jeanneney, Herriot, Mandel et de Gaulle), la poursuite de la lutte aurait été possible depuis l'Afrique du Nord et l'Empire[16].

Le général prend congé en remerciant le président Lebrun. Il commente cet entretien ainsi : « Au fond, comme chef de l'État, deux choses lui avaient manqué : qu'il fût un chef ; qu'il y eût un État[16]. » Cette dernière citation est à replacer dans le contexte des institutions de la Troisième République, le président de la République n'avait alors qu'un pouvoir limité — le pouvoir exécutif étant détenu par le président du Conseil — et dans celui de la période d'effondrement de l'État, de juin 1940, ainsi que de ce que l'on sait de la politique du général de Gaulle concernant les pouvoirs présidentiels et les institutions de la République[17]. Le président Albert Lebrun n'a jamais démissionné de sa fonction[18],[19].

Après-guerre

Il est convoqué pour témoigner aux procès de Pétain () et de Laval (5 – ).

Après la guerre, il donne des conférences sur la IIIe République et la sidérurgie, et, au retour d'une d'entre elles, ayant pris froid, il meurt d'une pneumonie en 1950 dans l'appartement qu'il loue, 19, boulevard de Beauséjour (16e arrondissement de Paris), où une plaque rappelle son passage. Des obsèques nationales à Notre-Dame de Paris[20] sont organisées et il est inhumé dans le cimetière de Mercy-le-Haut, où est érigé un monument à sa mémoire.

Publication

  • Albert Lebrun, Témoignage, Plon, 1945 — Livre de mémoires sur les événements de 1940.

Décorations

Notes et références

Notes

  1. Ministre du Blocus et des Régions libérées jusqu'au 24 décembre 1918.
  2. Pétain s'étant arrogé les prérogatives du président Albert Lebrun, conforté en cela par une bonne part du Parlement en déroute, et les postes de chef de la France libre puis du GPRF), et de chef de l'État, étant confondus jusqu'à l'adoption de la Constitution du 27 octobre 1946 et à la mise en place définitive, en , des institutions de la Quatrième République.
  3. En Meurthe-et-Moselle depuis le .

Références

  1. Notice communale de Mercy-le-Haut, sur le site Cassini de l'EHESS.
  2. Le patronyme Lebrun désigne celui qui a les cheveux bruns (le brun). Le nom est porté dans de nombreuses régions de France, mais c'est dans le Nord-Pas-de-Calais qu'il est le plus répandu (source : Généanet.org/onomastique).
  3. a et b Notice d'Albert Lebrun dans les annales de l'École des mines
  4. Notice d'Albert Lebrun sur le site de la famille polytechnicienne
  5. Le Temps, 17 février 1911, p. 3.
  6. Christian Seignobos, Henry Tourneux, Le Nord-Cameroun à travers ses mots – Dictionnaire de termes anciens et modernes, éd. Ird-Karthala, 2002, 334 p. (ISBN 2-84586-245-8 et 9782845862456), p. 33-34 [lire en ligne sur books.google.fr].
  7. https://www.retronews.fr/journal/l-intransigeant/6-avril-1939/44/944133/6
  8. Stéphane Baumont, Un président pour une VIe République ?, Bibliothèque du Capucin, 2002, p. 63.
  9. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7597898r/f1.highres
  10. « Journal officiel de la République française. Lois et décrets », sur Gallica, (consulté le 17 avril 2019)
  11. « Internement des nomades entre 1940 et 1946 et politique nationale de la mémoire - Sénat », sur www.senat.fr (consulté le 17 avril 2019)
  12. Loi constitutionnelle du 10 juillet 1940
  13. Jean-Pierre Maury, « Acte constitutionnel no 1 du  », sur mjp.univ-perp.fr, université de Perpignan (consulté le 8 janvier 2017).
  14. Jean-Pierre Maury, « Acte constitutionnel no 2 du fixant les pouvoirs du chef de l'État français », sur mjp.univ-perp.fr, université de Perpignan (consulté le 8 janvier 2017).
  15. « Le Président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et par la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale. Il est nommé pour sept ans. Il est rééligible. »
  16. a b c d et e Charles de Gaulle, Mémoires de guerre – Le salut : 1944-1946 (tome III), éd. Plon, Paris, 1959 ; rééd. Pocket, 1999 (nouvelle édition 2006), 567 p. (texte intégral) (ISBN 2-266-16750-2 et 978-2266167505), p. 31-32.
  17. Ce tome des Mémoires de guerre paraît en 1959.
  18. Site contrepoints.org, page "Ils étaient présidents : Albert Lebrun", consulté le 03 janvier 2020.
  19. Site elysee.fr, page sur Albert Lebrun, consulté le 8 janvier 2019.
  20. L'État prit à sa charge les frais occasionnés par les obsèques comme le dispose l'article 1 de la loi du 31 décembre 1950.
  21. Archives nationales – Dossier : C/0/16.

Voir aussi

Bibliographie

  • « Albert Lebrun », dans le Dictionnaire des parlementaires français (1889-1940), sous la direction de Jean Jolly, PUF, 1960 [détail de l’édition].

Liens externes