Albert Lautman

Albert Lautman [albɛʁ lotmɑ̃], né à Paris le et fusillé au camp de Souge le , est un philosophe des mathématiques et résistant français.

Normalien agrégé proche de Jacques Herbrand puis des fondateurs du groupe Bourbaki, qu'il engage sur la voie du structuralisme mathématique, il reste, contrairement à son répétiteur et ami Jean Cavaillès, attaché à un fondement réaliste des mathématiques et défend, sans avoir eu le temps d'achever son argumentation, une forme actualisée du « platonisme mathématique » de Jacques Hadamard.

Son œuvre, inachevée, tient en moins de quatre cents pages. Sa recherche d'une unité de la science, mathématique et physique, dans des couples « dialectiques » ou dyades, le global et le local, l'intrinsèque et l'extrinsèque, l’essence et l’existence, le continu et le discret, la symétrie et la dissymétrie, le même et l'autre, tente de définir comme des « schémas de structure » mais aussi des « schémas de genèse » les conditions pour résoudre les défis techniques auxquels sont confrontés ses contemporains mathématiciens, tels qu'Élie Cartan, André Weil ou Charles Ehresmann. Sans prétentions heuristiques précises, elle se donne comme le cadre métaphysique d'une réponse aux apories que soulève son étude détaillée de l'état de la science d'alors, par exemple la notion de fibre, la fonction zéta mais aussi la théorie des quanta. Au delà d'un parti pris ontologique, elle demeure jusqu'à aujourd'hui, à travers la théorie des motifs, la théorie des catégories, ou l'algèbre non commutative, une vision synthétique féconde.

Coacteur d'une spectaculaire évasion de son oflag, Albert Lautman participe durant l'Occupation au réseau Pat O'Leary depuis Toulouse et s'engage le 1er janvier 1943 dans les FFC. Chargé en janvier 1944 d'organiser à Grenade sur Garonne un maquis de l'Armée secrète, il est trahi et, le 15 mai, arrêté par la Gestapo, embarqué le 3 juillet dans le « train fantôme » à destination de Dachau.

« La réalité inhérente aux théories mathématiques leur vient de ce qu'elles participent à une réalité idéale qui est dominatrice par rapport à la mathématique, mais qui n'est connaissable qu'à travers elle[3]. »

Biographie

Enfance provençale (1908-1923)

Albert Lautman naît français dans le 9e arrondissement, mais il quittera Paris dès la fin de sa petite enfance. Il est le fils de Sami Lautman, un Juif de Roumanie autrichienne né à Braïla, et porte le prénom de son grand père, qui était commerçant[4]. Étudiant en médecin interdit d'internat par un numérus clausus décrété par Karl Lueger, le maire antisémite de Vienne, Sami Lautman a rejoint en France, en 1891, son frère aîné Adolphe[5], repassé toutes ses examens, baccalauréat inclus, et épousé en 1905 une parisienne issue d'une vieille famille juive de Lorraine alliée à des Juifs du Pape, Claire Lajeunesse[6]. Le couple donne une éducation laïque à ses trois enfants, l'aînée Esther, Albert, Jules, lequel deviendra fonctionnaire à la Direction des accords commerciaux[7] du Ministère du Commerce et y fera la promotion du planisme comme une réponse médiane entre le dirigisme des états totalitaires et la crise des économies libérales[8].

Quand éclate la Première Guerre mondiale, Albert Lautman a six ans. En , son père, devenu un otorhinolaryngologue reconnu[9], s'engage, malgré ses quarante quatre ans, dans la Légion étrangère comme simple soldat. Son plus jeune oncle Hermann est lui aussi engagé volontaire[5], rejetant pareillement sa patrie nominale, l'Autriche-Hongrie. Son cousin germain André, fils d'Adolphe âgé de vingt trois ans, est mobilisé au 92e régiment d'infanterie comme médecin auxiliaire du Service de santé des armées[5].

Sami Lautman, envoyé le 10 juin 1915 sur le front d'Alsace comme médecin auxiliaire[9] du génie de la 157e division d'infanterie, est atteint d'un éclat d'obus le 12 février 1916 alors qu'il brancarde dans le village de Guebwiller des blessés de sa compagnie[10]. L’œil droit énucléé, il est trépané et reçoit la médaille militaire[11]. Invalide à quatre vingt dix pour cent qui sera naturalisé français le 2 mars 1920 et le 13 décembre 1932 fait chevalier de la Légion d'honneur[12] par le ministre de la Défense[13] François Piétri, il s'installe durant l'été 1915 avec sa famille à Nice, le temps d'une longue convalescence.

C'est là qu'Albert Lautman, fils d'un grand mutilé de guerre, pupille de la nation[1], fait sa scolarité, l'école primaire puis les études secondaires. En 1923, il remporte plusieurs prix au concours général, deuxième prix de thème latin et septième accessit de version grecque au classement Province[14], neuvième en histoire au classement national, devant Edgar Faure[15]. Il passe son baccalauréat l'année suivante dans un lycée de Marseille[16].

Etudiant parisien (1924-1930)

Le 14 rue de Douai en 2017, domicile et cabinet du docteur Sami Lautman entre les deux guerres.

Élève brillant ayant un an et demi d'avance, Albert Lautman, en même temps qu'entre autres Claude Lévy-Strauss et Yves Renouard, est admis en octobre 1924 en khâgne au lycée Condorcet[6], qui est la fabrique parisienne de l'intelligentsia dreyfusarde[17]. Il y a pour camarade[6] un élève de mathélém, Jacques Herbrand, anomalie scolaire qui passe déjà aux yeux des professeurs pour une sorte de génie.

Le jeudi soir, au café, il participe aux conférences que le Groupe socialistes interkhâgnal[18] organise sur des sujets tels que Jaurès, le féminisme, le pétrole, l'affaire Dreyfus, le bolchevisme, l'école[19]... Renommé dès janvier 1925 Groupe d'études socialistes des Écoles normales supérieures[18], c'est un groupe de discussion voulant faire contre poids au Groupe d'études sociales et religieuses[20] de Marc Sangnier qui se réunit, le jeudi, à la permanence de Jeune République, 34 boulevard Raspail[21]. Le , c'est lui qui fait l'exposé, sur la participation de la SFIO au cartel des gauches après sa rupture avec le communisme[22].

Derrière son proche camarade Daniel Gallois, maurassien qui deviendra dans la Résistance le second du colonel Touny, mais devant Jean Maugüe, Albert Lautman est reçu dix septième au concours d'entrée à l'École normale supérieure en 1926[23], un an après Jacques Herbrand. Celui ci, cacique en sciences, lui donne alors des cours particuliers de mathématiques[6] et choisit de thurner avec les nouveaux littéraires[24], dont Pierre Bertaux et les ex khâgneux de Condorcet, Dominique Leca, Jean Boorsch, qui deviendra professeur de français à Yale[23], et Paul Hutter, cacique[25] et futur officier Malgré nous qui disparaîtra en Courlande en mars 1944. Élève du rationaliste idéaliste Léon Brunschvicg, Albert Lautman s'oriente vers la philosophie des mathématiques, décevant sa famille, qui l'attendait à la direction de l'entreprise de son oncle[16]. Il est ainsi amené à faire connaissance avec les autres mathématiciens que Jacques Herbrand mais de sa promotion, André Adler, Marie Louise Jacotin, Jean Leray, Robert Meynieux, le futur assistant d'Émile Borel, et Claude Chevalley.

Dès son admission à Normale[1], il adhère à la Ligue d'action universitaire républicaine et socialiste, LAURS, qui s'oppose à la Fédération nationale des étudiants d'Action française. En mai 1927[26], il joint son nom[27] à ceux des cinquante trois autres élèves de l'ENS, dont les futurs résistants Jean Cavaillès, Georges Canguilhem, Raymond Aron, Jean-Paul Sartre, Henri Marrou, Fernand Metz, Pierre Bertaux, au bas de la pétition[28] qu'à la suite des protestations du pacifiste Michel Alexandre[29], Alain a rédigée contre le rétablissement de la censure en cas de mobilisation[30] prévu par un article de la nouvelle loi de réarmement[31] portée par le député SFIO Joseph Paul-Boncour.

En février 1928, il accompagne en tant qu'auditeur Célestin Bouglé, nouveau directeur adjoint de l'E.N.S., au premier Cours universitaires de Davos[32] qu'organise la Société franco-allemande . Il soutient son diplôme d'études supérieures[33] puis, en 1929, est envoyé un semestre à Berlin. L'Institut français, limité à une fonction de représentation, s'y révèle peu apte à l'orienter. À son retour, il prépare, « plein d'ardeur pour la philosophie des mathématiques »[34], le concours de l'agrégation de philosophie avec pour professeur répétiteur Jean Cavaillès[35], son aîné de cinq ans. En février 1930, le quart des postes d'agrégés proposés en philosophie est remporté par des candidats de Jean Cavaillès, Maurice Merleau-Ponty, Étienne Borne et Albert Lautman[36].

Enseignant doctorant (1931-1937)

Au sortir de son service militaire, en septembre 1931, soit quelques semaines après la mort accidentelle de Jacques Herbrand, Albert Lautman épouse Suzanne Perreau-Detrie, élève de Georges Davy rencontrée à Davos[32] elle aussi agrégée de philosophie[1]. Le couple part pour deux ans au Japon, où Albert Lautman enseigne la littérature et la philosophie française à l'Institut des langues occidentales d'Ōsaka.

À son retour, il est nommé par Dominique Parodi, pour la rentrée 1933, à Vesoul[32], au lycée Gérôme. Quand il a l'occasion de revenir à Paris, il assiste au séminaire que Gaston Julia donne à l'Institut Henri Poincaré[37]. Durant l'été 1934, il redevient parisien et emménage 8 rue Gustave-Le-Bon[38], un HBM proche de la porte de Châtillon. Il a obtenu une bourse de la Caisse nationale des sciences[32] qui lui permet sous la supervision de Célestin Bouglé[39] de consacrer l'année 1934 1935 à la recherche[40], ainsi qu'à son fils nouveau né[1].

Du 15 au 23 septembre 1935, il participe[41] aux côtés de Rudolf Carnap[42] et Otto Neurath[43] au premier Congrès international de philosophie scientifique organisé par Louis Rougier, ennemi déclaré de Léon Brunschvicg[44], pour le Mouvement pour l'unité de la science avec le soutien de la Société Ernst Mach. C'est l'occasion de s'interroger sur le parti pris métalogique du néopositivisme : « Les schèmes logiques [...] ne sont pas antérieurs à leur actualisation dans une théorie mathématique. »[45]

Affecté en octobre 1935 au lycée de garçons de Chartres[46], il a installé sa famille 3 rue du faubourg Guillaume[38] dans une maison mitoyenne de deux étages qui a un petit jardin. C'est suffisamment près de Paris, pour, quatre années durant[37], rejoindre un lundi sur deux à l'IHP les cinquante à soixante abonnés qui suivent le séminaire de Gaston Julia[47] mais aussi celui de Maurice Fréchet. Lié à Claude Chevalley depuis les années de l'E.N.S.[48], il se rapproche alors de Charles Ehresmann[49] et du groupe Bourbaki, qui a commencé de se réunir depuis un an et demi en réaction à « la théorie des fonctions « de papa » [...] moribonde »[50], l'académisme très analytique de Julia.

Il contribue à la Revue de métaphysique et de morale[51]. Son nom, à côté de ceux de Raymond Aron et de Jean Cavaillès, est proposé pour le seconder par le directeur de la revue, Dominique Parodi, à Élie Halévy[52], projet que la mort soudaine et prématurée de celui ci interrompra. Les discussions avec Jean Cavaillès[53] sur les fondements des mathématiques et la crise des paradoxes sont nombreuses[54]. Il retrouve celui ci les dimanches à la « messe brunschvicoise » qu'organise la sous secrétaire à l'Éducation nationale Cécile Brunschvicg pour ses amis du Parti radical, tendance socialiste. Jean Cavaillès, présidant une des sections du neuvième Congrès international de philosophie organisé du 31 juillet au 6 août 1937 à la Sorbonne par Léon Brunschvicg sous le nom de Congrès Descartes, n'hésite pas à inviter ce doctorant de vingt neuf ans à prendre la parole[55] aux côtés d'Élie Cartan, Alfred Tarski et Raymond Bayer[56].

Maître de conférence (1938-1939)

Albert Lautman, sous la direction de Léon Brunschvicg et devant un jury présidé par Élie Cartan, soutient le 18 décembre 1937 en Sorbonne sa thèse de doctorat principale sur le structuralisme[57] et sa courte thèse complémentaire sur l'algébrisation des mathématiques modernes[58]. Gaston Bachelard le remarque et le compte parmi la dizaine de philosophes des sciences aptes à refonder l'épistémologie dans ce qui deviendra après guerre au sein de l'IHPST l'école française d'épistémologie historique[59]. En juin 1938, le nouveau docteur est nommé maître de conférences. Il l'est en même temps que Jean Grenier, Jean Cavaillès, Raymond Aron, Alexandre Koyré[60]. Affecté à la faculté de lettres de l'université de Toulouse, il y prend en charge le cours de philosophie générale.

Sollicité par Jean Cavaillès, il participe avec Raymond Aron à la fondation chez Hermann, éditeur de ses thèses, d'une collection consacrée à la philosophie[61]. De ses deux contributions à ces Essais philosophiques, la dernière[62] paraîtra à titre posthume.

Les divergences philosophiques avec Jean Cavaillès demeurent cependant[63]. C'est que celui ci lit un restant de métaphysique dans le réalisme des Idées révisé par celui là[64] à l'aune de la théorie du champ, voire des contresens qu'il veut attribuer à un style trop peu explicite[65]. Pour Albert Lautman, en revanche, les mathématiques ne peuvent pas ne pas être fondées sur une métaphysique[66], et s'il partage avec Jean Cavaillès le constat brunschvicgois[67] que les mathématiques évoluent par dialectique, c'est pour sa part dans la perspective plotinienne[68] professée par Émile Bréhier[69]. Son effort reste alors non de dissoudre la philosophie dans l'étude de la genèse des concepts mais d' « appuyer la métaphysique [...] sur la mathématique »[70]. C'est que pour lui, par exemple, c'est hiérarchiquement à partir de la conception de la structure invariante d’une surface de Riemann que peut être développé un type spécifique de fonctions algébriques définies sur cette surface[71].

Comme beaucoup de Socialistes, il s'est sevré du pacifisme prôné contre le nationalisme par la génération de Romain Rolland. L'observation impuissante de la montée progressive du nazisme lui a donné la certitude que la guerre est inévitable. La crise des Sudètes, à l'automne 1938, le détermine à passer de l'indignation à l'action. Il s'inscrit au cycle de formation approfondie des officiers de réserve, ORSEM, qui se termine, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, par un mois d'entrainement au camp de Suippes.

Guerre et évasion (1939-1941)

Lorsque la Seconde Guerre mondiale se déclare, le lieutenant Albert Lautman est mobilisé au grade provisoire[72] de capitaine pour pouvoir recevoir le commandement de la 1021e batterie du 404e régiment d'artillerie anti-aérienne. Son unité de DCA abat quatre avions de la Luftwaffe, en touche trois[72], durant la « drôle de guerre » et principalement lors de la débâcle fin mai 1940. Il est cité à l'ordre de la division sur le champ de bataille.

Il est fait prisonnier avec ses hommes[73] sur la frontière belge alors que son unité couvre la retraite de Dunkerque et est envoyé en Lusace dans l'Oflag IV-D, près d'Hoyerswerda, ville alors incluse dans la Province de Silésie[72]. Le camp compte dix mil officiers, dont de nombreux enseignants. Pour combler l'ennui, est créée une sorte d'université libre. Par ordre d'âge, c'est le normalien Louis Moulinier, professeur de khâgne au Lycée Thiers, qui en est désigné recteur. Bernard Guyon, Pierre Demargne, Jean Defradas, Marcel Prenant, Raymond Brugère, Armand Hoog, Julien Guey, Jean Guitton donnent des conférences mais ce sont celles d'Albert Lautman, pourtant les plus absconses, qui déchaînent la cohue.

Logé après l'échec d'une première tentative dans la baraque des récalcitrants ayant cherché à s'évader, en janvier 1941, il est, en dépit de sa dyspraxie, choisi par le saintcyrien Jacques Louis avec Maurice Bayen, à cause de leurs compétences de germanistes, pour faire partie des vingt huit officiers qui, le , empruntent un tunnel de quatre vingt mètres de long creusé jusqu'au delà des barbelés[72]. Il est un des seize qui, vêtus en civils grâce aux couturiers du théâtre du camp, réussissent cette « grande évasion »[72]. Des cheminots de la gare de Forbach lui font passé la frontière caché dans une draisine manœuvrant entre les deux territoires[72].

Parvenu à Nancy, il est caché par Jean Delsarte et passe en Zone sud. Le , il est démobilisé à Clermont-Ferrand[1] par les services de l'Armée d'armistice.

Refuge en Zone sud (1941-1942)

Après s'être organisé auprès de Léon Brunschvicg à Aix-en-Provence, Albert Lautman tente de réintégrer son administration. Le spinoziste André Darbon, doyen de la Faculté de Lettres de l'Académie de Bordeaux parti à la retraite en octobre 1941, le recommande pour lui succéder. Sous le coup de l'article 2 du « statut des Juifs » édicté par Vichy, Albert Lautman est révoqué du corps enseignant. La croix de guerre qu'il a reçue durant la bataille de Dunkerque lui aurait permis de faire appel de cette décision si Pétain n'avait pas prévu par l'article 3 de la même pseudo loi d'empêcher de le faire les soldats qui n'auraient pas, au terme du décret du 23 mars 1941, obtenu la confirmation expresse, selon des critères arbitraires, de leur décoration. Or les supérieurs qui ont décoré Albert Lautman et auraient pu faire valoir les droits de celui ci sont restés prisonniers en Allemagne[1].

Albert Lautman se résout à rester au foyer de sa femme, « aryenne » qui continue d'enseigner la philosophie à Toulouse. En décembre 1940, un de ses cousins germains, le pneumologue[74] André Lautman, a été nommé médecin chef à l'hôpital militaire de la ville et a obtenu en mai 1941 une dérogation à l'article 4 du « Statut des Juifs » pour exercer en ville[5]. Depuis, ce cousin soigne de nombreux réfugiés, en particulier des enfants adressés par l'OSÉ[5].

Albert Lautman rédige un essai sur la symétrie des structures mathématiques et sa rupture dans le monde physique[62]. En février 1942, il est invité à prononcer une conférence par la Société de philosophie de Marseille. Aux premiers jours d'août[75], il accueille le futur collaborateur de Bourbaki Jean-Claude Herz, élève au lycée Condorcet qui porte l'étoile jaune et que Daniel Gallois lui adresse en Zone sud[76].

Résistance (1942-1944)

Après l'invasion de la Zone sud, le 11 novembre 1942, la Gestapo, face à l'activisme de la 35e brigade FTP-MOI et du réseau Morhange, multiplie les arrestations. Albert Lautman apprend que, le 16, c'est son ami Jean Cavaillès, interpellé par les douaniers français, qui est incarcéré, dans la prison de Montpellier. Il lui fait transmettre des livres pour adoucir son sort, lui permettant ainsi de rédiger un « testament philosophique »[77]. Dans la ville de Toulouse, Albert Lautman retrouve Jacques Louis, qui est devenu sous le commandement du chef d'escadron Georges Delmas le responsable du recrutement pour la région IV de l'Armée secrète[72]. Le 1er janvier 1943, il est enrôlé dans les Forces françaises combattantes[1]. Les gaullistes restent cependant dans un certain attentisme, que viendra conforté au printemps 1943 l'annonce du report du débarquement[78].

Albert Lautman s'est tourné vers le réseau Pat O'Leary. C'est en son sein[79] puis, après l'arrestation d'Albert Guérisse en mars 1943, dans le réseau Françoise[80], qu'il organise les filières d'évasion vers l'Espagne pour les aviateurs américains, anglais et canadiens qui transitent par Toulouse mais aussi pour des familles fuyant les persécutions raciales ou des jeunes candidats FFI fuyant vers Gibraltar et Alger le STO. Une caravane de douze à vingt personnes par mois franchit ainsi les cols des Pyrénées, souvent sous la conduite de réfugiés de la guerre d'Espagne[78].

Il retrouve son camarade de l'E.N.S. Pierre Bertaux[81], qui organise dans la région des parachutages du SOE avec Jean Cassou. En , c'est un de ses neveux, Gérard Krivine, fils de sa sœur Esther et frère aîné d'Alain Krivine, qu'il cache. À la fin de l'année, son cousin germain André Lautman, âgé de cinquante deux ans, rejoint clandestinement à travers l'Espagne le territoire algérien du Gouvernement provisoire[5]. Son petit neveu François est déjà à Londres, et sa petite nièce Marie Claire alias Cricri[82], éclaireuse de la section israélite de la FFE, a rejoint le maquis de Vabre[5].

Ses qualités d'organisation le font remarquer par Jean-Pierre Vernant. À partir de , dans la perspective du débarquement, les Mouvements unis de la Résistance préparent l'insurrection finale. C'est alors que, sous le pseudonyme balzacien de Langeais, il est affecté à l’état-major départemental de l'Armée secrète pour la Haute-Garonne. Albert Carovis, un des responsables du 3e bureau du secteur I, a constitué depuis fin 1941 un petit groupe de quatre vingt partisans implanté à Grenade, village en aval de Toulouse, et initialement rattaché à Combat, le maquis Roger. Albert Lautman est chargé d'organiser dans le nord-ouest du département l'accueil des jeunes gens qui viennent grossir ce maquis[83]. Ils seront deux cent quatre vingt le 19 août 1944, les premiers FFI à entrer sous le commandement général de Serge Ravanel dans Toulouse encore occupé. Albert Lautman commence les préparatifs et se destine au rôle de chef de camp. Dans l'attente de la mise en oeuvre sur le terrain, il continue de travailler à Toulouse pour le réseau Françoise.

Arrestation et exécution

« Il faut que nous allions jusqu'au bout. Il faut faire ce qu'il y a faire »

— Albert Lautman répondant à l'instar de Jean Cavaillès à son ami Pierre Bertaux qui l'avertissait peu avant son arrestation[81].

Victime d'une souricière tendue par la Gestapo, peut être dénoncé par le patron du restaurant « La Truffe » où il attend un rendez vous, Albert Lautman est arrêté le alors qu’il vient déposer à la terrible prison Saint-Michel un colis pour son frère Jules, résistant qui y a été interné[73]. Il y est lui même incarcéré à son tour[73]. Il y subit des interrogatoires violents et est confronté à un de ses passeurs du réseau François arrêté quelques jours jours avant lui, Jaïme Soldevilla.

Le [84], Albert Lautman est enfermé avec sept cent deux résistants, dont soixante deux femmes, dans les wagons bétaillers du convoi dit « train fantôme ». Le lendemain, le train, à destination Dachau, se dirige vers Bordeaux, la ligne vers Lyon ayant été détruite[84]. Pris pour un convoi militaire, il est bombardé par l'aviation britannique en gare de Parcoul-Médillac[84], près d'Angoulême. La locomotive détruite, il y reste stationné cinq jours[84]. Le train revient à Bordeaux le [84]. Les prisonniers restent plus de soixante heures en gare Saint-Jean, enfermés près du dépôt des locomotives dans les wagons bétaillers mais ravitaillés par le Secours national.

Dans la nuit du 12 au 13[84], ils sont, au bout d'une grande demi heure de marche en rangs, entassés dans la synagogue de la ville transformée par les autorités allemandes en annexe insalubre de la prison du Hâ. La Fête nationale y est hardiment célébrée par une harangue du militant SFIO Noël Peyrevidal[85] juché sur la tébah puis une Marseillaise suivie d'un chahut. Le , dix prisonniers, Noël Peyrevidal, l'inspecteur Robert Borios, Litman Nadler, étudiant émigré de Roumanie, le réfugié espagnol José Figueras Almeda, André Guillaumot, Marcel Jean-Louis, Emilio Perin, Joseph Uchsera, Albert Lautman et Meyer Rosner, un agent de liaison de dix huit ans, en sont extraits et conduits au fort du Hâ[86]. Ils y rejoignent un groupe de trente six autres détenus, des maquisards qui ont été sélectionnés sur dossier par le Kommando IV de la Sicherheitspolizei de Bordeaux, KDS, que dirige le lieutenant S.S. Friedrich-Wilhem Dohse. Ils reçoivent chacun un carton « Zum Tode verurteilt ». Pour la justice militaire allemande, le lieutenant Albert Lautman n'est qu'un « terroriste » qui ne peut bénéficier des droits accordées par les lois de la guerre aux francs tireurs.

Le après midi, les condamnés sont emmenés au camp de Souge, qui se trouve à vingt cinq kilomètres à l'ouest du centre de Bordeaux, sur le territoire de la commune de Martignas-sur-Jalle, pour y être fusillés le soir même avec deux autres prisonniers. L'officier de garde français refuse de former le peloton d'exécution[78] au prétexte que l'autorité dont émane l'ordre n'est pas mentionnée sur celui ci[87]. Le lendemain 1er août, le chef du convoi, l'Oberleutnant de la Wehrmacht Baumgartner, ne réussit pas à rassembler les gendarmes mobiles et ce sont des sous-officiers[78] de la Feldgendarmerie qu'il commande pour procéder à ce qui est, aux termes du chapitre II de la Convention de La Haye  relatif aux prisonniers de guerre, un crime de guerre. Les condamnés, conduits à un des deux sites d'exécution, sont attachés chacun à son tour à un des dix[88] poteaux[89]. Les corps sont jetés dans des fosses déjà prêtes[87]. Vingt sept jours plus tard, Bordeaux est libérée.

Jules Lautman, le frère d'Albert déporté au camp de Neuengamme, décédera d'une infection en 1946 à Copenhague après y avoir repris ses fonctions diplomatiques sans avoir attendu de se refaire une santé. Le fils d'Albert Lautman, Jacques Lautman, sera professeur émérite de sociologie à la MMSH de l'université de Provence, à Aix[1], puis, de 1993 à 1996[90], directeur adjoint de l’École normale. Le fils de Jacques Lautman, Albert Lautman, deviendra directeur général de la Fédération nationale de la mutualité française[91].

Célébration

La rue Albert Lautmann [sic], première rue de Toulouse débaptisée après la guerre pour recevoir un nom de résistant.

« Il me frappa par la dignité de son attitude et la profondeur sérieuse de ses réflexions. »

— Francesco Nitti, codétenu dans la synagogue de Bordeaux.

Cérémonies commémoratives

Le vendredi 13 octobre 1944, un hommage est rendu par la ville de Toulouse aux cinq « résistants toulousains » fusillés à Souge, Albert Lautman, Robert Borios, Nadler Litman, André Guillaumot et Noël Peyrevidal[92]. Avant d'être conduits jusqu'au cimetière de la ville[92], les cercueils des trois premiers sont exposés dès le matin place du Capitole[81]. C'est Pierre Bertaux qui prononce devant un foule considérable[92] l'éloge funèbre de son camarade de l'E.N.S.[81].

Le soir du 10 juillet 1946 réunit à l'École normale les anciens élèves de la promotion 1926 autour d'un dîner. Trois des trente candidats reçus vingt ans plus tôt ont été tués à l'ennemi, Albert Lautman, Jean-Paul Hutter, qui fût lui aussi khâgneux à Condorcet, et André Vattier. A minuit, les survivants se réunissent dans la cour principale de l'établissement, devant le bassin aux Ernests, pour une minute de silence.

Honneurs

Décorations

Inscriptions sur des monuments

Œuvre écrit

Six essais

Mémoire de diplôme d'études supérieures présenté en Sorbonne sous la direction de Léon Brunschvicg.
Thèse de doctorat principale soutenue le 18 décembre 1937 en Sorbonne.
  • Essai sur l'unité des sciences mathématiques dans leur développement actuel, coll. Actualités scientifiques et industrielles, no 589, Hermann, Paris, 1938, 59 p.
Thèse de doctorat complémentaire soutenue le 18 décembre 1937 en Sorbonne.
  • Nouvelles Recherches sur la structure dialectique des mathématiques, coll. Essais philosophiques, Hermann, Paris, 1939, 31 p.
  • Symétrie et dissymétrie en mathématiques et en physique. Le problème du temps, coll. Essais philosophiques, Hermann, Paris, 1946, 51 p.
Deux essais réunis. Le problème du temps[93] a été rédigé à Toulouse en 1943.

Six articles

Communication au premier Congrès international de philosophie scientifique, Mouvement pour l'unité de la science & Société Ernst Mach, Paris, du 15 au 23 septembre 1935.
  • « L'axiomatique et la méthode de division », in Recherches philosophiques, VI, 1936.
  • « De la réalité inhérente aux théories mathématiques », in Travaux du IXe Congrès international de philosophie, t. VI, coll. Actualités scientifiques et industrielles, no 535, Hermann, Paris, 1937.
Communication au « Congrès Descartes », Paris, du 31 juillet au 6 août 1937.
Débat avec Jean Cavaillès lors de la séance de la SFP du 4 février 1939.

Recueils posthumes

  • Dir. M. Loi, intro. J. Dieudonné, préf. O. Costa de Beauregard, Essai sur l'unité des mathématiques et divers écrits., UGE, Paris, 1977.
  • Dir. Fernando Zalamea, Les Mathématiques, les Idées et le Réel physique., Vrin, Paris, 2006.

Annexes

Bibliographie

Documents

Sources

  1. a b c d e f g h et i Marie-Thérèse Grangé, « LAUTMAN Albert », in Dictionnaire des fusillés, L'Atelier, Ivry-sur-Seine, 2015 (ISBN 978-2-7082-4318-7).
  2. « « Comme dans la philosophie d’Heidegger, il est possible de voir dans la philosophie des mathématiques telle que nous la concevons, l’activité fondamentale se transformant en la genèse de notions concernant la réalité. », J. Lautman, Nouvelles recherches sur la structure dialectique des mathématiques, p. 226, Hermann, Paris, 1939.
  3. A. Lautman, « De la réalité inhérente aux théories mathématiques », in Travaux du IXe Congrès international de philosophie, t. VI, p. 143, coll. Actualités scientifiques et industrielles, no 535, Hermann, Paris, 1937.
  4. Notice L1503077 Matricule 183563, f. 10, base Léonore.
  5. a b c d e f et g « Encore un témoignage... la famille Lautmann » [sic], in Histoire du scoutisme laïque, Éclaireuses Éclaireurs de France, Noisy-le-Grand, 18 août 2011, réed. 18 janvier 2019.
  6. a b c et d Jacques Lautman, « Présentation », in A. Lautman, dir. Fernando Zalamea, Les mathématiques, les idées et le réel physique., p. 10, coll. Problèmes et controverses, Vrin, Paris, 2006 (ISBN 9782711618613).
  7. P. Harsin, « Barrières douanières ou économie dirigée », Annales d'histoire économique et sociale : revue trimestrielle., t. VI, no 27, p. 298, Armand Colin, Paris, 1934.
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  12. Notice L1503077 Matricule 183563, f. 1, base Léonore.
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