Albanais

Albanais
Shqip
Pays Albanie, Macédoine, Grèce, Turquie, Kosovo, Italie, Serbie, Monténégro
Nombre de locuteurs environ 5,4 millions[A 1]
Nom des locuteurs albanophones
Typologie SVO
Classification par famille
Statut officiel
Langue officielle Drapeau de l'Albanie Albanie
Drapeau du Kosovo Kosovo
Codes de langue
ISO 639-1 sq
ISO 639-2 sqi
ISO 639-3 sqi
Étendue groupe
Type langue vivante
Linguasphère 55-AAA-a
Article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme (voir le texte en français)

Neni 1

Të gjithë njerëzit lindin të lirë dhe të barabartë në dinjitet dhe në të drejta. Ata kanë arsye dhe ndërgjegje dhe duhet të sillen ndaj njëri tjetrit me frymë vëllazërimi.

L'albanais (shqip en albanais) est une langue qui constitue à elle seule une branche de la famille des langues indo-européennes.

Il est parlé par sept millions de personnes environ, dont la moitié en Albanie. L'albanais se subdivise en deux dialectes principaux : le guègue, au nord du fleuve Shkumbin, et le tosque, au sud.

Aire de répartition actuelle de l'albanais.

Classification

Article détaillé : Langues paléo-balkaniques.

La plupart des linguistes considèrent aujourd'hui que l'albanais appartient à l'ensemble thraco-illyrien des langues indo-européennes. On a longtemps considéré l'albanais comme une langue indo-européenne isolée, du fait que la langue antique dont il descend nous était inconnue et que tant sa phonologie que sa grammaire sont à un stade d'évolution atypique de l'indo-européen. L'albanais a pourtant de nombreuses caractéristiques communes avec les langues géographiquement voisines, avec lesquelles il forme l'union linguistique balkanique. Comme en grec, certains termes sont pré-indoeuropéens comme kok (« tête »), sukë (« colline »), derr (« cochon »), que le paléolinguiste et bascologue Michel Morvan rapproche du pré-occitan kuk, suk (« hauteur ») ou du basque zerri (« porc »).

Cet ensemble est géographique plutôt que linguistique, et l'albanais, langue « satem », comprend des éléments issus des deux branches, illyrienne (« satem ») et thrace (« centum »), et l'albanais, langue satem, comprend des éléments issus des deux branches, illyrienne (« satem ») et thrace (« centum »), langues mortes très peu documentées qui ne permettent pas que l'on détermine avec précision sa position dans l'ensemble. Pour déterminer les liens que l'albanais entretient avec les autres langues indo-européennes, il a fallu reconstruire l'histoire de son phonétisme, afin d'isoler son fond lexical ancien des emprunts aux langues voisines. Sur cette base, on a pu clairement démontrer le caractère indo-européen particulier de l'albanais.

Selon les travaux des linguistes Walter Porzig, Eqrem Çabej, Eric Hamp, Petro Zheji ou Bernard Sergent, l'existence d'un lexique commun à l'aroumain, au roumain (langues romanes orientales) et à l'albanais, ainsi que la toponymie côtière de l'Albanie[1], ont fait supposer une origine partiellement thrace (peut-être carpienne) des ancêtres des Albanais, qui auraient initialement évolué plus à l'est qu'aujourd'hui, dans les actuelles république de Macédoine et Serbie méridionale, au contact des aires linguistiques illyrienne et thrace[2].

Mais comme l'illyrien appartient au même groupe de langues indo-européennes que l'albanais (classé comme formant un groupe de langues indo-européennes à lui seul parmi les langues indo-européennes d'aujourd'hui) les philologues protochronistes en déduisent que l'albanais descend « directement et exclusivement » de l'illyrien[3]. Le rapprochement entre l'albanais et l'illyrien a été fait dès 1709 par Gottfried Wilhelm Leibniz, qui appelle l'albanais « la langue des anciens Illyriens ». Plus tard, le linguiste Gustav Meyer (1850-1900) déclara « Appeler les Albanais les nouveaux Illyriens est aussi juste que d'appeler les Grecs actuels "Grecs modernes". » La langue albanaise constituait pour lui l'étape la plus récente de l'un des dialectes illyriens. Les indo-européanistes modernes, par contre, ne souscrivent guère à l'hypothèse d'une filiation immédiate[4]. Beaucoup de linguistes actuels soutiennent que l'albanais descend de l'illyrien[5],[6] et la parenté directe entre les deux langues est également admise dans divers ouvrages historiques[7]. On avance même parfois l'hypothèse que la frontière linguistique entre les dialectes guègue et tosque trouverait son origine dans la limite entre les domaines des dialectes épirote et « illyrien proprement dit » de l'illyrien[8]. À l'appui de ces théories on mentionne que des anthroponymes albanais actuels sembleraient également avoir leur correspondant illyrien : c'est ainsi qu'à l'albanais Dash (« bélier ») correspondrait l'illyrien Dassius, Dassus, de même l'albanais Bardhi (« blanc ») correspondrait à Bardus, Bardullis, Bardyllis. [9],[10] Quelques ethnonymes de tribus illyriennes sembleraient aussi avoir leur correspondant albanais : c'est ainsi que le nom des Dalmates correspondrait à l'albanais Delmë (« brebis ») ; de même le nom des Dardaniens correspondrait à l'albanais Dardhë (« poire, poirier »)[11]. Mais l'argument principal en faveur de cette thèse, officielle durant la période communiste, est géographique : les zones où est parlé l'albanais correspondent à une extrémité orientale du domaine « illyrien »[12].

Conformément à ces positions protochronistes, en 2012 une étude du New York Times classa l'Albanais comme l'une des plus anciennes langues d'Europe apparu au même moment que le grec et l'arménien[13] et conclut que les langues albanaise et illyrienne sont issues « directement » l'une de l'autre. L'appartenance de l'albanais et de l'illyrien au groupe linguistique « satem » semble renforcer cette hypothèse[9].

Répartition géographique

Aire de répartition historique de l'albanais : en bleu pâle, au XIXe siècle.

Trois millions et demi d'albanophones vivent en Albanie. Les autres locuteurs se trouvent au Kosovo, en Serbie dans la vallée de Preševo, en Macédoine, en Turquie, au Monténégro, en Italie et en Grèce.

En Grèce, les Arvanites sont des albanophones chrétiens orthodoxes qui parlaient un dialecte tosque, mais tous parlent le grec. En Turquie, on estime le nombre d'albanophones d’origine à près de 3 millions, mais la plupart d'entre eux parlent maintenant le turc. Il s'agit d'albanophones musulmans originaires de Macédoine, du Kosovo ou de la Grèce, qui ont été déplacés de force en Turquie après le traité de Lausanne et selon les dispositions de celui-ci. On les retrouve principalement à Istanbul, Bursa, Izmir et sur les côtes de la mer Égée.

On trouve également une communauté albanophone catholique répartie dans une quarantaine de villages en Italie du sud et en Sicile, les Arbëresh, qui descendent des Albanais émigrés au XVe siècle (à la suite de l'invasion des Ottomans dans la région balkanique).

Il est enfin parlé par quelques petits groupes en Bulgarie, en Roumanie, en Ukraine, ainsi que par une diaspora nombreuse aux États-Unis, en Suisse, en Allemagne et en Australie.

Statut officiel

L'albanais est langue officielle en Albanie, au Kosovo et en Macédoine. En Italie, la langue et la culture albanaises sont protégées (statut de minorité linguistique).

L'albanais a été interdit durant l'occupation ottomane[14].

Écriture

Les plus anciens textes conservés datent du XIIIe siècle ; des textes découverts en 1990 dans les archives du Vatican datent plus précisément de 1210 ; l'auteur est Theodor Shkodrani[15],[16],[17]. La langue écrite standard actuelle, en caractères de l'alphabet latin, a été élaborée sur la base du dialecte tosque.

Ordre alphabétique et valeur des graphèmes

La transcription suit les usages de l'alphabet phonétique international.

A B C Ç D Dh E Ë F G Gj H I J K L Ll M N Nj O P Q R Rr S Sh T Th U V X Xh Y Z Zh
a b c ç d dh e ë f g gj h i j k l ll m n nj o p q r rr s sh t th u v x xh y z zh
[ɑ] [b] [t͡s] [t͡ʃ] [] [ð] [ɛ] [ə] [f] [ɡ] [ɟ] [h] [i] [j] [k] [l] [ɫ] [m] [n] [ɲ] [ɔ] [p] [c] [ɾ] [r] [s] [ʃ] [] [θ] [u] [v] [d͡z] [d͡ʒ] [y] [z] [ʒ]

Histoire

Cet alphabet est utilisé officiellement depuis la normalisation de 1908. Il utilise des digrammes et deux diacritiques, le tréma ainsi que la cédille (on peut aussi compter l'accent circonflexe servant au guègue, souvent remplacé par un tilde dans des ouvrages de linguistique). Les digrammes et les lettres diacritées comptent pour des graphèmes indépendants et non comme des variantes (ce qui est le cas pour é, è, ê et ë en français, variantes de e pour le classement alphabétique). L'albanais était noté auparavant par divers alphabets originaux, comme l’écriture de Todhri, l'elbasan, le buthakukye et l'argyrokastron, le grec, le cyrillique ou un alphabet latin modifié différent de celui qui est utilisé de nos jours.

L'alphabet actuel est presque phonologique : dans l'absolu, toutes les lettres se lisent et toujours de la même manière, à l'exception du e caduc. On a donné dans le tableau ci-dessus les réalisations des lettres dans la prononciation standard. Il y a des variantes dialectales.

Remarques

L'alphabet albanais compte 36 lettres : sept voyelles (A, E, Ë, I, O, U, Y) et vingt-neuf consonnes (B, C, Ç, D, Dh, F, G, Gj, H, J, K, L, Ll, M, N, Nj, O, P, Q, R, Rr, S, Sh, T, Th, U, V, X, Xh, Y, Z, Zh).

Voyelles

Si le guègue possède encore des voyelles nasalisées, notées par un circonflexe au dessus de la voyelle correspondante, le tosque les a perdues. La représentation du système vocalique albanais est alors assez simple.

La voyelle ë [ə] (comme le e de « je ») est souvent omise dans la prononciation lorsqu'elle est en position finale et atone après une seule consonne : [ə] [- accent tonique] > Ø / C_#.

Consonnes

La transcription des phonèmes de l'albanais selon la normalisation mise en place en 1908 peut sembler assez déroutante. En effet, plusieurs traditions orthographiques sont en jeu :

  • diverses langues d'Europe de l'Est pour la valeur des lettres simples ;
  • le serbo-croate (version latine) pour -j dans les digrammes ;
  • l'anglais pour -h dans les digrammes ;
  • le français pour le choix de signes diacritiques permettant de faire usage de machines dotées d'un clavier français pour la dactylographie ;
  • d'autres traditions albanaises pour ç et q.

La palatalisation des consonnes est notée par -j subséquent (j seul notant [j]) : gj = [ɟ] (comparable au hongrois gy dans magyar) et nj = [ɲ] (français gn dans gnon). Quand il faut représenter [gj] et [nj], on remplace le j par i, afin d'éviter l'ambiguïté : [gja] s'écrit donc gia, gja notant déjà [ɟa].

La sourde palatale [c] (hongrois ty) est rendue historiquement par q. La spirantisation peut être notée par un -h subséquent, ce qui est le cas pour dh [ð] (anglais th dans then) et th [θ] (anglais th dans thin), mais pas pour sh [ʃ] (français ch dans chien), xh [ʤ] (français dj dans Djibouti) ni zh [ʒ] (français j dans je). Dans ce cas, -h indique le caractère postalvéolaire des consonnes.

Les affriquées sifflantes sont rendues par c, [ts] (français ts dans tsar), pour la sourde, et x, [dz] (italien z dans zero), pour la sonore ; les affriquées chuintantes par ç, [ʧ] (comme tch dans tchèque), et xh [ʤ].

Autres cas notables

Il existe encore deux digrammes à retenir : ll [ɫ] (/l/ sombre de l'anglais dans full) et rr [r] (/r/ roulé à plusieurs battements comme en espagnol perro), qui s'opposent à l [l] et r [ɾ] (/r/ battu bref comme en espagnol dans pero).

On peut trouver une séquence ng- à l'initiale, qui n'est pas un digramme. Le jeu de la variation combinatoire fait qu'une telle séquence se prononce vraisemblablement [ŋg] (comme ng en anglais finger).

Exemples

Traduction Albanais Prononciation standard
terre tokë /t̪ɔk(ə)/
ciel qiell /ciɛɫ/
eau ujë /uj(ə)/
feu zjarr /zjɑr/
homme burrë /bur(ə)/
femme grua /gɾuɑ/
mange ha /hɑ/
bois dru /drou/
grand i madh /i mɑð/
petit i vogël /i vɔgəl/
nuit natë /nɑt̪(ə)/
jour ditë /d̪it̪(ə)/

Bibliographie

  • Henri Boissin, Grammaire de l'albanais moderne, Paris, Chez l'auteur, .
  • Guillaume Bonnet, « L'Albanais », dans Joëlle Busuttil, Alain Peyraube et Emilio Bonvini, Dictionnaire des langues, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », , 1705 p. (ISBN 978-2-130-56914-5, OCLC 718115468), p. 511–520.
  • Guillaume Bonnet, Les mots latins de l'albanais, Paris–Montréal, L'Harmattan, coll. « Sémantiques », , 478 p. (ISBN 978-2-738-46034-9, OCLC 2738460348).
  • (de) O. Buchholz et W. Fiedler, Albanische Grammatik, Leipzig, VEB Verlag Enzyclopädie, 1987.
  • (en) Martin Camaj, Albanian Grammar, Wiesbaden, Otto Harrassowitz.
  • Christian Gut, Agnés Brunet-Gut et Remzi Përnaska, Parlons albanais, Paris, L'Harmattan, coll. « Parlons ... », , 485 p. (ISBN 978-2-738-48229-7, OCLC 406831911)
  • (sq) V. Kokona, Fjalor shqip-frëngjisht, Tirana, 8 Nëntori, 1977.
  • Fatime Neziroski, Manuel de conjugaison des verbes albanais, Paris–Budapest–Torino, L'Harmattan, (ISBN 978-2-747-54948-6).
  • L'albanais de poche, Assimil, 2000 (guide de conversation).
  • (en) Isa Zymberi, Colloquial Albanian : the complete course for beginners, New York, Routledge, , 359 p. (ISBN 978-0-415-30133-6 et 978-0-415-05663-2, OCLC 71827327)

Littérature bilingue albanais-français

  • (fr) Daniel Lemahieu (dir.), Voyage en Unmikistan, L'Espace d'un instant, 2003.
  • (fr) Ali Podrimja, Défaut de verbe, éd. Chêne.

Articles connexes

Liens externes

Notes

  1. Gheg 2,156,090 + Tosk 1,435,000 + Arbereshe 260,000 + Arvanitika 150,000 = 5,401,090. Raymond G, Jr Gordon (dir.), Ethnologue: Languages of the World, Dallas, Texas, SIL International, .[réf. obsolète][réf. à confirmer]

Références

  1. La toponymie côtière de l'Albanie est d'origine grecque et latine, avec une influence slave.
  2. Eqrem Çabej, Eric Hamp, Georgiev, Kortlandt, Walter Porzig, Bernanrd Sergent et d'autres linguistes considèrent, dans une perspective paléolinguistique ou phylogénétique, que l'existence en albanais de mots empruntés au roman oriental balkanique et en roumain de mots de substrat apparentés à des mots albanais corrobore cette manière de voir. Voir Eric Hamp : Bernard Sergent, Les Indo-Européens, Paris, Payot, , p. 95. Bernard Sergent cite Vladimir Georgiev, Heinz Kronasser, Eric Hamp, Frederik Kortlandt et Mircea Rădulescu. Voir aussi Iaroslav Lebedynsky, p. 24-25. Eqrem Çabej, Eric Hamp, Georgiev, Kortlandt, Walter Porzig, Bernard Sergent, Zheji et d'autres linguistes considèrent que le proto-albanais s'est formé sur un fond thraco-illyrien vers le VIe siècle, à l'intérieur des terres, subissant un début de romanisation encore sensible dans la langue moderne, tandis que les emprunts les plus anciens de l'albanais aux langues romanes proviennent du diasystème roman oriental et non de l'illyro-roman qui était la langue romane anciennement parlée en Illyrie après la disparition de l'illyrien (pendant l'occupation romaine, l'illyro-roman a remplacé l'illyrien à la manière du gallo-roman remplaçant le celtique en Gaule). Comme les lieux albanais ayant conservé leur appellation antique, ont évolué selon des lois phonétiques propres aux langues slaves et que l'albanais a emprunté tout son vocabulaire maritime au latin et au grec, ces auteurs pensent que les ancêtres des Albanais ont vécu à l'est de l'actuelle Albanie et que régions côtières de ce pays (thème du Dyrrhacheion) étaient initialement gréco-latines.
  3. http://www.cosmovisions.com/histIllyrie.htm
  4. Voir Eric Hamp, ; Bernard Sergent, Les Indo-Européens, Paris, Payot, , p. 95. Bernard Sergent cite Vladimir Georgiev, Heinz Kronasser, Eric Hamp, Frederik Kortlandt et Mircea Rădulescu. Voir aussi Iaroslav Lebedynsky, , p. 24-25.
  5. Bernard Sergent, , p. 94.
  6. http://www.info-grece.com/forums/l-albanie-notre-plus-vieux-voisin 0931.
  7. Par exemple, Serge Métais écrit : « [...] il ne fait guère de doute qu'il y a continuité entre la langue [que les tribus illyriennes] parlaient et l'albanais moderne. » (Serge Métais, Histoire des Albanais : des Illyriens à l'indépendance du Kosovo, Fayard, , p. 98).
  8. Serge Métais, , p. 97-97.
  9. a et b John Wilkes (1992). The Peoples of Europe: The Illyrians. Oxford: Blackwell Publishers, p. 73-85.
  10. http://antikforever.com/Grece/Divers/illyrie_epidamne.htm
  11. Serge Métais, p. 100-101.
  12. Iaroslav Lebedynsky, p. 24.
  13. https://www.nytimes.com/interactive/2012/08/24/science/0824-origins.html?_r=0
  14. Pierre Haski, « Quand l’Albanie était la meilleure amie de la Chine maoïste », sur http://tempsreel.nouvelobs.com, (consulté le 12 septembre 2017).
  15. « Theodor Shkodrani », Illyrians.
  16. Teodor Shkodrani, Britannica (lire en ligne).
  17. Fichier:Oldest Surviving Albanian Text.jpg