Affaire Adama Traoré

L'Affaire Adama Traoré est une affaire judiciaire qui a pour origine la mort d'Adama Traoré, le 19 juillet 2016 à Beaumont-sur-Oise, à la suite de son interpellation par la Gendarmerie nationale française dans des conditions encore non éclaircies.

Des manifestations se déroulent à Beaumont-sur-Oise et à Paris à l'initiative de la famille, pour demander de faire toute la lumière sur les circonstances du décès. L'affaire suscite de nombreuses réactions dont certaines considèrent la mort d'Adama Traoré comme la conséquence d'une bavure policière. Plusieurs plaintes sont déposées par la famille.

Interpellation et décès

Le 19 juillet vers 17 h, Adama Traoré et son frère Bagui se trouvent près des bars le Balto et le Paddock[1]. Un véhicule de la gendarmerie de L'Isle-Adam s'arrête non loin de ces établissements, dans le dessein d'interpeller Bagui Traoré, visé par une enquête pour « extorsion de fonds avec violence[1]. » Deux gendarmes en civil sortent du véhicule et interpellent les deux hommes. Les gendarmes les avertissent qu'il s'agit d'un contrôle d'identité[1]. « Bagui, visé par l'enquête, reste sur place, « calme », selon le récit des gendarmes. Adama, lui, s'enfuit en courant[1] », « parce qu'il n'avait pas ses papiers d'identité sur lui », explique sa famille[1].

Selon les déclarations des gendarmes, deux d'entre-eux se lancent alors à la poursuite d'Adama Traoré[1]. Ce dernier est rattrapé, refuse de présenter sa carte d'identité, puis est maîtrisé et menotté[1]. Peu après 17 h 15, alors qu'il n'est alors accompagné que d'un seul gendarme, il prend à nouveau la fuite[1]. « Le gendarme présent est retrouvé par ses collègues avec des taches de sang sur son tee-shirt[1]. » Aussitôt, un appel radio est passé pour retrouver Adama Traoré[1].

Selon « les auditions des différents gendarmes présents ce jour-là, que Libération a pu consulter[1] », une patrouille s'oriente vers une adresse proche des deux bars où les frères ont été interpelés, grâce aux indication d'un témoin[1]. L'homme chez qui Adama Traoré s'est réfugié leur indique tout de suite qu'il est chez lui[1]. Ils repèrent Adama Traoré, « « enroulé dans un drap », par terre à côté d'un canapé[1]. » Ils se jettent sur lui et s'aperçoivent qu'il n'est plus menotté. À trois, ils le maîtrisent en effectuant un plaquage ventral. Adama Traoré les aurait alors prévenus « qu'il « a[vait] du mal à respirer»[1] », selon les déclarations des gendarmes aux enquêteurs. « L'un d'eux ajoute qu'Adama n'opposait pas de résistance[1]. » « Il se lève ensuite, « seul » mais « difficilement » pour être emmené dans la voiture[1]. » Pendant le trajet, qui aurait duré entre 3 et 4 minutes, Adama Traoré donne l'impression de faire un malaise. « Sa tête flanche vers l'avant[1]. » « Arrivé dans la cour de la gendarmerie de Persan, Adama est sorti du véhicule et allongé par terre en position latérale de sécurité (PLS), toujours entravé par des menottes, les gendarmes « ne sachant pas s'il simulait ou pas »[1]. » Il a uriné sur lui pendant le trajet, ce que les gendarmes remarquent, mais il respire encore selon eux .

À 17 h 46, les pompiers sont appelés[1]. À leur arrivée, l'homme ne respire plus[1]. Ils appellent le Samu dans les minutes qui suivent[1]. Après plusieurs vaines tentatives de réanimation, qui durent environ une heure, il est déclaré mort à 19 h 05[1].

Enquête

La police a indiqué que le jeune homme était mort d'un arrêt cardiaque.

Durant les premières semaines de l'affaire, plusieurs détails du déroulement des faits sont omis par le Procureur de la République de Pontoise[2], dont le syndrome asphyxique ayant entraîné la mort d'Adama Traoré selon les deux rapports d'autopsie[3] (il avait été précédemment indiqué qu'Adama n'avait pas subi de violences[4],[5]). Les techniques utilisées par les gendarmes lors de l'interpellation, principalement le plaquage ventral, sont également mises en cause[6],[7].

Alors que la première autopsie n'est pas achevée, le procureur de Pontoise Yves Jannier déclare qu'Adama Traoré souffrait d'« une infection très grave, touchant plusieurs organes ». Sur la base de ces déclarations, la famille de la victime demande une seconde autopsie. Finalement, lorsque le contenu des deux autopsies est connu, il s'avère que toutes les deux indiquent qu'Adama Traoré est mort d'un « syndrome asphyxique », sans que les légistes puissent déterminer la cause de ce syndrome. Si un rapport préliminaire signalait une possible infection, aucun des deux rapports d'autopsie ne note une infection particulière qui aurait pu jouer un rôle dans la mort. Une troisième autopsie, réclamée par la famille, a été refusée par la justice[8].

Selon le Nouvel Obs, qui déclare s'appuyer sur une source judiciaire, les gendarmes ont déclaré aux enquêteurs : « nous avons employé la force strictement nécessaire pour le maîtriser », ajoutant : « il a pris le poids de nos corps à tous les trois au moment de son interpellation »[9].

L'avocat de la famille, Yassine Bouzrou, a affirmé le 30 juillet, que l'asphyxie était présentée comme la cause de la mort dans les deux rapports d'autopsie qu'il a pu consulter. Il a, en outre, relevé que cet élément n'a pas été mentionné dans les déclarations du procureur de la République de Pontoise[10]. Il déclare par la suite avoir déposé plainte le jeudi « pour violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner[11] » et avoir « demandé en même temps le dépaysement du dossier afin qu'il soit instruit dans de meilleures conditions et en toute impartialité[11]. » Selon les déclarations des trois gendarmes qui ont effectué son interpellation, ils ont effectué un plaquage ventral[1], pendant lequel Adama Traoré s'est plaint d'avoir « du mal à respirer»[1]. » Selon l'ACAT (Action chrétienne pour l'abolition de la torture), cette méthode « a fait au moins 8 morts ces dix dernières années[12]. »

Compte tenu des déclarations du Procureur, la famille de la victime émet de gros doutes sur la possibilité de mener une enquête impartiale si celle-ci reste du ressort du TGI de Pontoise. Le , alors que le corps d'Adama Traoré est déjà parti à destination du Mali pour y être inhumé[13], Mediapart révèle que le parquet de Pontoise a lancé une enquête contre Adama Traoré alors que celui-ci était mort depuis 24 heures[14]. Mediapart indique que cela semble curieux puisqu'il est impossible de poursuivre une personne décédée. Yassine Bouzrou, l'avocat de la famille déclare que plusieurs documents médicaux essentiels n'avaient pas été transmis au juge d'instruction indépendant. Compte tenu des autres éléments, il craint que cela ne confirme les craintes de la famille, qui estime que l'enquête ouverte par le procureur n'est là que pour entraver l'information judiciaire du juge d'instruction[15]. Les documents qui seraient manquants dans le dossier du juge d'instruction sont notamment les rapports des pompiers et du SMUR[15], ainsi qu'un troisième document, lui aussi d'ordre médical, émis après le décès de la victime. Le , l'avocat des proches d'Adama Traoré indique que si ces documents ne sont pas récupérés très rapidement, une plainte sera déposée pour « dissimulation de preuves[15]. » Il ajoute, « nous voilà quinze jours après les faits, le corps d'Adama Traoré sera inhumé dimanche et l'on ne dispose toujours pas de ces documents. Ce qui signifie que la justice a délivré le permis d'inhumation sans avoir eu accès au rapport des services d'urgence. C'est complètement anormal[11]. »

Le , la famille dépose plainte contre une gendarme, officier de police judiciaire en résidence dans la gendarmerie de L'Isle-Adam (Val-d'Oise)[16], à laquelle appartiennent aussi les gendarmes qui ont procédé à l'interpellation d'Adama Traoré. Il lui est reproché des « faux en écritures publiques aggravés, dénonciation calomnieuse et modification de scène de crime[16]. » Celle-ci, sans avoir été désignée pour participer à l'enquête, aurait procédé à différents actes que la famille estime préjudiciables à la manifestation de la vérité. Selon France 3, qui a consulté la plainte déposée par la famille, cette gendarme aurait invoqué, pour justifier ces actes, l'enquête en cours, alors que le parquet de Pontoise ne lui aurait donné aucune instruction pour agir[17]. Elle aurait en particulier effectué « une saisie d'une pièce importante pour l'enquête, à savoir le polo porté par l'un des gendarmes, maculé de traces rougeâtres s'apparentant à du sang[16]. » Elle aurait aussi « décidé de ne pas attendre les consignes » du magistrat de permanence, et « pris l'initiative d'isoler les militaires du Peloton de surveillance et d'intervention de la gendarmerie (Psig) ayant participé » à l'interpellation d'Adama Traoré[17].

Réactions

Plusieurs nuits d'échauffourées à Beaumont-sur-Oise et dans les communes suivantes ont eu lieu dans les nuits suivant le décès d'Adama Traoré. Une marche blanche a rassemblé plus de 1 500 personnes le 22 juillet, dans les rues de la commune[18].

À l'appel de la famille du défunt, 600 personnes[10] se sont rassemblées à proximité de la gare du Nord à Paris le 30 juillet 2016. Cependant, la manifestation ayant été déclarée seulement le vendredi 29 juillet à la préfecture de police de Paris, alors que le délai avant de manifester était d'au minimum trois jours, le cortège a été bloqué par une quarantaine de CRS[19].

Plusieurs artistes, dont Omar Sy, ont apporté leur soutien à la famille du défunt[20].

Sur I-Télé, l'ancienne ministre Rama Yade déclare que sur ce sujet, « on n'a pas entendu le ministre de l'Intérieur et le Premier ministre »[21].[22]

Le Monde dénonce une « communication sélective » du procureur de Pontoise, qui n'avait pas évoqué le syndrôme d'asphyxie auquel Adama Traoré a succombé[2].

Dominique Sopo, le président de SOS Racisme, pointe dans une lettre ouverte plusieurs défauts dans la façon de procéder des autorités pendant et après l'événement. Il y dénonce les imprécisions dans le discours du procureur, ainsi que plusieurs points obscurs, dont l'inaction des gendarmes en voyant Adama Traoré faire un malaise[23].

Acrimed dénonce, quand à elle, le temps de 23 secondes seulement consacré à l'affaire dans le journal télévisé de France 2, se situant, selon elle, « entre approximations et contre-vérités ». Elle déplore que la chaîne donne à cet événement l'image d'une affaire déjà classée[24].

Le mouvement Black Lives Matter est également réapproprié par certains soutiens d'Adama Traoré[25].

Notes et références

  1. 1,00, 1,01, 1,02, 1,03, 1,04, 1,05, 1,06, 1,07, 1,08, 1,09, 1,10, 1,11, 1,12, 1,13, 1,14, 1,15, 1,16, 1,17, 1,18, 1,19, 1,20, 1,21, 1,22, 1,23 et 1,24 Libération, Ismaël Halissat et Amélie Quentel, Mort d'Adama Traoré : la vérité étouffée, Libération, 1er août 2016.
  2. 2,0 et 2,1 Julia Pascual, Mort d'Adama Traoré : la communication sélective du procureur, 1 aout 2016.
  3. Qu'est-ce qui a asphyxié Adama Traoré ?, 2016-07-31
  4. France - Mort d'Adama Traoré : l'autopsie montre qu'il "n'a pas subi de violences" - JeuneAfrique.com, 2016-07-21
  5. Mort d'Adama Traoré: «Aucune trace de violences» selon la contre-autopsie, 28 juillet 2016
  6. Le plaquage ventral, une technique policière controversée
  7. (fr) Jérémy MACCAUD, « Interpellations : le «plaquage ventral» remis en cause », Le Figaro,‎ (ISSN 0182-5852, lire en ligne)
  8. « Mort d'Adama Traoré : la justice refuse d'ordonner une troisième autopsie », LeMonde.fr,‎ (lire en ligne).
  9. Elsa Vigoureux, « Mort d'Adama Traoré : « il a pris le poids de nos corps à tous les trois » », sur Temps réel Nouvel Obs,‎ (consulté le 7 août 2016).
  10. 10,0 et 10,1 Juliette Harau, A la marche pour Adama Traoré : « On veut comprendre ce qu'il s'est réellement passé », 30 juillet 2016.
  11. 11,0, 11,1 et 11,2 * Elsa Vigoureux, "Le corps d'Adama Traoré va être inhumé et l'on ne dispose toujours pas des rapports", 4 aout 2016.
  12. Mathilde Belin, L'affaire Adama Traoré et la question raciale dans le comportement de la police, 6 aout 2016.
  13. Libération, Ismaël Halissat et Amélie Quentel, Adama Traoré enterré dimanche au Mali, 5 août 2016.
  14. Faïza Zéroula, Le parquet a lancé une enquête contre Adama Traoré alors qu'il était déjà mort, 5 aout 2016.
  15. 15,0, 15,1 et 15,2 BFMTV, L'avocat des proches d'Adama Traoré menace de porter plainte pour "dissimulation de preuves", 4 aout 2016.
  16. 16,0, 16,1 et 16,2 Nouvelles zones d'ombre autour de la mort d'Adama Traoré, 6 aout 2016.
  17. 17,0 et 17,1 FranceTVInfo, Mort d'Adama Traoré : la famille porte plainte contre une gendarme pour faux en écritures publiques et modification de scène de crime, 06/08/2016.
  18. France : forte mobilisation après la mort d'Adama Traoré, 2016-07-23
  19. A Paris, la marche en mémoire d'Adama Traoré bloquée par la préfecture (http://www.liberation.fr/france/2016/07/31/a-paris-la-marche-en-memoire-d-adama-traore-bloquee-par-la-prefecture_1469495), 2016-07-31
  20. Omar Sy, Kery James, Nekfeu et Youssoupha se mobilisent pour Adama Traoré (http://www.leparisien.fr/culture-loisirs/omar-sy-kery-james-nekfeu-et-youssoupha-se-mobilisent-pour-adama-traore-22-07-2016-5987827.php), 2016-07-22.
  21. Rama Yade: "C'est à force de communautariser le débat que nous en sommes à une situation de fracture" (http://www.itele.fr/politique/video/rama-yade-cest-a-force-de-communautariser-le-debat-que-nous-en-sommes-a-une-situation-de-fracture-169537), 2016-07-31
  22. Rama Yade pointe le "sentiment d'exclusion" révélé par l'affaire Adama Traoré - Le Lab Europe 1 (http://lelab.europe1.fr/rama-yade-pointe-le-sentiment-dexclusion-revele-par-laffaire-adama-traore-2811508).
  23. Dominique Soppo, La deuxième mort d'Adama Traoré (http://www.liberation.fr/debats/2016/08/03/la-deuxieme-mort-d-adama-traore_1470091), 3 aout 2016.
  24. Julien Salingue, Pauline Perrenot, JT de France 2 : bref, Adama Traoré est mort (http://www.acrimed.org/JT-de-France-2-bref-Adama-Traore-est-mort), 3 aout 2016.
  25. The Editorial Board, « Black Lives Matter in France, Too », The New York Times,‎ (ISSN 0362-4331, lire en ligne (http://www.nytimes.com/2016/07/29/opinion/black-lives-matter-in-france-too.html))