Époque de Kamakura

Époque de Kamakura
鎌倉時代

1185 – 1333

Description de cette image, également commentée ci-après
Peinture des invasions mongoles du Japon qui ont eu lieu durant l'époque de Kamakura.
Informations générales
Statut Monarchie, dictature féodale
Capitale Kamakura
Langue japonais ancien
Religion Bouddhisme, shintoïsme
Pouvoir
1185-1192 Insei Imperial Seal of Japan.svg
1192-1333 Shogunat de Kamakura Sasa Rindo.svg

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L'époque de Kamakura (鎌倉時代, Kamakura jidai?, 1185–1333) est l'une des 14 subdivisions traditionnelles de l'histoire du Japon. Cette période, qui commence en 1185 et s'achève en 1333, est placée sous l'autorité politique du shogunat de Kamakura.

Histoire politique du Japon à l'époque de Kamakura

Le triomphe des guerriers et la guerre de Genpei

Article détaillé : Guerre de Genpei.

Les dernières décennies de l'époque de Heian furent marquées par l'ascension de la classe guerrière japonaise au détriment de la famille impériale et de la noblesse de cour, en premier lieu le clan Fujiwara qui dominait jusqu'alors les affaires politiques. Les querelles successorales impériales des années 1150 virent ce phénomène se confirmer, qu'il s'agisse de la rébellion de Hōgen en 1156 ou de la rébellion de Heiji en 1159-60, en particulier la seconde qui vit une explosion de la violence à la cour impériale. Au sortir de cette décennie houleuse, la cour était dominée par le chef du clan Taira, Kiyomori, qui avait mis au pas la famille impériale dominée par l'empereur retiré Go-Shirakawa, ainsi que ses rivaux les Fujiwara et les Minamoto, et présidait une clientèle de guerriers tout en se voulant bien intégré dans les cercles de la cour, et il parvint notamment à marier une de ses filles à l'empereur[1].

L'hégémonie de Kiyomori suscita de nombreuses résistances à la fin des années 1170, auxquelles il réagit vigoureusement en exécutant ses opposants, y compris un prince impérial, en faisant emprisonner l'empereur retiré Go-Shirakawa. En 1180, sa décision d'imposer le retrait de l'empereur régnant Takakura, afin que celui-ci soit remplacé par son fils Antoku, le petit-fils de Kiyomori suscita la révolte du prince impérial Mochihito, qui lança un appel à l'aide aux guerriers des provinces, ouvrant la guerre de Genpei. Cet appel fut reçu favorablement par plusieurs grandes familles guerrières. Minamoto no Yoritomo[2], l'un des quelques Minamoto à avoir survécu aux purges commanditées par Kiyomori, devait devenir le principal rival des Taira. Vivant depuis en exil dans le Kanto, il y avait forgé des alliances avec les clans guerriers des régions orientales, en particulier les Hōjō, dont il avait épousé une des filles, Masako[3].

Les Taira se débarrassèrent rapidement de leurs rivaux dans la région de la capitale, mais leur campagne contre le Kanto échoua en 1180. Ils parvinrent à imposer leur autorité sur les provinces occidentales, où plusieurs familles s'opposaient à leur autorité, mais ne constituaient pas une menace sérieuse en raison de leur division. Pendant ce temps, dégagé de la menace, Yoritomo consolidait ses positions dans le Kanto, à partir de sa base installée à Kamakura où il constitua une véritable capitale concurrente à Kyoto où il forma une administration. Il parvint à dominer progressivement les guerriers du Kanto, au prix de l'élimination de plusieurs clans qui lui étaient opposés, jouant des rivalités des uns contre les autres afin de s'attacher ceux dont il avait favorisé les ambitions. Kiyomori mourut en 1181, ce qui affaiblit les Taira, d'autant plus qu'un nouvel adversaire de valeur s'était levé contre eux, Kiso Yoshinaka, un membre du clan Minamoto et cousin de Yoritomo, mais brouillé avec lui. L'action de ce chef de guerre fut décisive puisqu'il chassa les Taira de Kyoto en 1183, mais il échoua dans ses campagnes contre leurs positions occidentales. Yoritomo, de concert avec Go-Shirakawa, dépêcha alors contre lui ses frères Yoshitsune et Noriyori, qui le défirent et l'acculèrent au suicide en février 1184. Dans les mois qui suivent, les troupes Minamoto conduites là encore par Yoshitsune et Noriyori éliminèrent les forces Taira (batailles d'Ichinotani en mars 1184, de Yashima en mars 1185 et de Dan-no-ura en avril 1185). Dans le courant 1185, l'influence du clan Taira était anéantie, le jeune empereur éliminé, et les Minamoto étaient parvenus à une position hégémonique[4].

Minamoto no Yoritomo et la création du shogunat

Yoritomo créa en l'espace de quelques années un régime d'un nouveau type, mettant définitivement à bas l'ordre du Japon antique. Depuis sa capitale Kamakura, il commença à partir de 1180 à se comporter en monarque, nommant ses proches serviteurs à des postes provinciaux dans l'Est du pays, usurpant les fonctions de la cour impériale, et ses principaux vassaux installèrent des résidences à proximité de son palais, comme cela se faisait traditionnellement à Kyoto. Lorsqu'il revint en grâce auprès du parti de l'empereur retiré Go-Shirakawa en 1183, sa domination de fait sur les provinces orientales fut reconnue officiellement, même si elle était vue en principe comme une délégation du pouvoir par l'empereur, en échange du versement des redevances dues aux domaines de la cour dans ces régions. Les succès de ses troupes lui permirent ensuite de voir son autorité militaire étendue à tout le pays, et donc de devenir officiellement le chef de l'élite guerrière du Japon[5].

Néanmoins, les relations entre Yoritomo et Go-Shirakawa se dégradèrent après la défaite définitive des Taira. L'empereur retiré joua contre le sire de Kamakura son demi-frère Yoshitsune, principal acteur des triomphes militaires des Minamoto. Mais ce dernier ne parvint pas à se constituer une base solide de fidèles, et sa tentative d'émancipation tourna court. Il se réfugia au Nord de Honshu, auprès de la branche locale du clan Fujiwara (les « Fujiwara du Nord »), qui disposait alors d'une quasi-indépendance de fait. Yoritomo fut alors en position d'exiger plus de prérogatives, et se fit octroyer fin 1185 le droit de nommer ses vassaux dans les provinces, aux postes de gouverneurs militaires provinciaux (shugo) et d'intendants (jitō) des domaines privés (shōen) aux mains des aristocrates et grands monastères. Il étendit ainsi considérablement son influence et put récompenser ses fidèles avec des fonctions très lucratives. Le régime de Kamakura était alors solidement installé[6]. Yoritomo renforça encore son autorité dans les années suivantes, en envoyant ses troupes contre les Fujiwara du Nord, sous le prétexte de se voir restituer son demi-frère exilé. Ce dernier fut mis à mort par ses hôtes, mais cela ne suffit pas à arrêter les armées des Minamoto, qui les anéantirent en 1189[7]. Sans rival, Yoritomo put alors se faire confirmer ses prérogatives de façon définitive par la cour impériale. Après la mort de Go-Shirakawa en 1192, il se fit octroyer l'ancien titre de « Grand général pacificateur des barbares », sei i taishōgun, qui, abrégé en shōgun, devait donner son nom à la fonction de chef militaire suprême (et en général monarque de fait) du Japon qu'il venait de créer, et durer jusqu'en 1868[8].

Le pouvoir de Yoritomo, qui « régna » jusqu'à sa mort en 1199, s'appuyait en premier lieu sur ses hommes-liges (gokenin) auxquels il avait confirmé ou octroyé des droits sur des domaines, notamment à la suite de confiscations au dépens des vaincus de la guerre de Genpei, ainsi que des positions administratives, grâce aux prérogatives qu'il avait lui-même obtenu d'abord par son autorité de fait, puis grâce à la légitimation de son pouvoir par la cour impériale. La consolidation de son autorité légale était donc essentielle pour sa légitimité auprès de ses vassaux. Elle s'appuyait également sur des organes en place dès 1185 : le Bureau des samouraïs (samurai dokoro), contrôlant la classe guerrière, par l'établissement de registres des vassaux enregistrant notamment leurs obligations accomplies et à faire, et supervisant l'action des gouverneurs militaires et l'accomplissement par les vassaux provinciaux d'un service militaire au profit du shogunat, à Kamakura ; la Chancellerie (mandokoro) s'occupait de la proclamation des édits du shogun ; et le Bureau des affaires juridiques (monchūjo) supervisait la rédaction des lois et règlements, ainsi que l'instruction et le suivi des affaires juridiques que le shogunat avait à trancher. Si le premier organe était contrôlé par des guerriers, en revanche les deux autres étaient occupés par des membres de l'aristocratie civile[9].

La mise en place de l'hégémonie des Hōjō

Lorsque Yoritomo s'éteint en 1199, le pouvoir nominal fut transmis à son jeune fils Yoriie, alors âgé de 17 ans, mais le pouvoir à Kamakura passa dans les faits au clan de sa mère Masako, les Hōjō. Ceux-ci étaient jusqu'alors un clan de guerrier du Kanto d'importance secondaire, mais ils étaient parvenus aux premiers postes grâce à leur alliance matrimoniale avec Yoritomo. Masako[10] était la personnalité dominante du clan, et s'imposa dans les années suivant la mort de son époux comme le dirigeant du shogunat en dépit du fait qu'elle ait prêté ses vœux bouddhiques, ce qui lui valut le surnom de « nonne-shogun » (ama-shōgun). Yoriie étant manipulé par le clan de son épouse, les Hiki, elle le fit déposer et sans doute assassiner en 1203, pour le remplacer par son second fils, Sanetomo. Puis elle écarta par la suite son propre père afin de prendre plus fermement aux côtés de son frère Yoshitoki la direction du clan Hōjō. En 1213, elle fit éliminer son principal opposant dans l'administration, Wada Yoshimori, le chef du Bureau des samouraïs, son clan et ses principaux soutiens. Cela entraîna la confiscation au profit des Hōjō et de leurs hommes-liges des postes-clés de l'administration de Kamakura et des principaux domaines du Kanto, leur permettant de consolider leurs positions. Yoshitoki cumula alors les fonctions de chef des trois organes principaux de l'administration shogunale, et prit le titre de « régent », shikken, lui donnant de fait le pouvoir suprême sur le shogunat. En 1219 le shogun Sanetomo, qui n'exerçait aucun rôle politique, fut assassiné par son neveu et fils adoptif Kugyō, qui fut mis à mort derechef. La question de savoir si les Hōjō ont commandité ce(s) meurtre(s) reste posée, en tout cas cela marqua la fin de la dynastie shogunale des Minamoto car ni le shogun défunt ni son neveu n'avaient de successeur[11].

Ces troubles précipitèrent la rupture entre les Hōjō et la cour impériale de Kyoto, alors dirigée par l'empereur retiré Go-Toba, qui était le beau-père du shogun, entraînant le début de la guerre de Jōkyū en 1221. Grâce à l'intervention décisive de Masako pour mobiliser les hommes-liges de son clan, l'armée des Hōjō fut rapidement sur le pied de guerre et infligea une défaite rapide aux troupes impériales. Le régime de Kamakura venait de remporter une victoire décisive sur la cour de Kyoto et les opposants au shogunat, et le pouvoir des Hōjō était définitivement installé pour plus d'un siècle[12].

Entre Kamakura et Kyoto : l'édifice administratif et juridique

Yoshitoki et Masako moururent respectivement en 1224 et 1225. Jusqu'aux années 1270 le Japon ne connut pas de trouble majeur, ce qui permit la consolidation dans la durée du gouvernement des Hōjō et du régime shogunal, une fois passée l'épreuve du feu. Du point de vue institutionnel, il s'était alors établi que la cour shogunale de Kamakura était dirigée par le chef du clan Hōjō (le tokusō), qui portait comme il a été vu précédemment le titre administratif de shikken, couramment traduit par « régent » (du shogunat). Cette fonction se transmit d'abord au fils de Yoshitoki, Yasutoki, puis en 1242 au petit-fils de celui-ci, Tsunetoki, en 1246 au frère de ce dernier, Tokiyori, en 1256 à Nagatoki, en 1266 à Masamura et en 1268 à Tokimune, dont le « règne » (jusqu'en 1284) est couramment vu comme l'apogée du régime des Hōjō. Le régent était le chef de la classe guerrière du Japon, qui était alors en position de force. À compter de la prise de pouvoir de Tsunetoki en 1224-25, il était secondé par un vice-régent, le « cosignataire » (rensho), également un Hōjō, et assisté par un conseil de treize membres (hyōjōshu) qui l'assistait dans les prises de décisions les plus importantes, et servait de cour d'appel en dernier ressort. Il était constitué de chefs de familles alliées des Hōjō, leurs vassaux directs, les miuchibito, et d'hommes-liges du shogunat. Le mode de gouvernement prit donc un tournant plus délibératif et moins despotique que précédemment[13],[14]. Quant à la fonction de shogun, elle était totalement à la merci des régents Hōjō, qui, après l'avoir confiée à des membres de la famille Kujō, une branche du prestigieux clan Fujiwara, la placèrent entre les mains de princes de la famille impériale ; les shoguns ne furent jamais une menace sérieuse pour les régents, qui évincèrent ceux d'entre eux qui ambitionnèrent d'avoir plus d'influence que ce qui leur était permis. De même, il y eut peu d'opposition parmi les familles de l'élite guerrière, et les quelques révoltes, comme celle des Miura en 1247, furent rapidement réprimées[15],[16].

Les relations entre Kamakura, le nouveau centre de pouvoir, et l'ancien, Kyoto où résidait l'empereur, qui restait en principe l'autorité suprême, ont fait l'objet de nombreuses discussions[17]. Pour désigner le régime politique de Kamakura, on a pu parler de « dyarchie »[18] ou encore d’« État bicéphale »[19]. Pour gérer les rapports avec la cour de Kyoto après la victoire de 1221, fut créée la fonction de tandai : établi dans le palais de Rokuhara à Kyoto (l'ancienne résidence des Taira), ce personnage issu de la branche principale du clan Hōjō (souvent fils aîné ou frère cadet du régent) constituait une tête de pont de Kamakura, chargé d'exercer un contrôle sur la cour impériale[14]. À Kamakura, le mōshitsugi, choisi parmi les membres du puissant clan aristocratique des Saionji (alliés du shogunat), était une sorte d'« ambassadeur » pour la cour de Kyoto[20]. Si la cour de l'empereur était placée sous surveillance, elle n'en gardait pas moins d'importantes prérogatives et une importante activité, restant un centre majeur d'autorité civile et judiciaire, pour la partie occidentale du Japon, tandis que l'est était dirigé directement par Kamakura[21],[15]. On a pu donc parler de complémentarité entre les deux cours, et plus largement entre la catégorie des guerriers et des nobles, dans le gouvernement du premier Japon médiéval[19]. Le rapport de force était quoi qu'il en soit en faveur de la cour de Kamakura, comme l'illustra en 1246 le fait que la question de la succession impériale fut tranchée en faveur de Go-Saga, qui avait les faveurs du régent, contre l'avis des nobles de Kyoto[22].

L'évolution du gouvernement provincial reflète aussi la montée en puissance du gouvernement des guerriers. Le shugo, gouverneur militaire provincial, était le rouage essentiel de la domination du shogunat de Kamakura sur le Japon, puisqu'il avait généralement mis la main sur la bureaucratie de son ressort territorial. Nommé par les régents Hōjō, il exerçait alors sa fonction de façon temporaire[23]. Dans ce même processus, le shogunat mit progressivement la main sur la gestion des domaines publics (kōryō or kokugaryō), qui étaient aux mains par de fonctionnaires résidents (zaichōkanjin)[24]. L'autre cadre essentiel de l'emprise locale du shogunat était le jitō, intendant des domaines privés (shōen), qui était là encore en général un homme-lige du pouvoir de Kamakura, depuis le temps de Yoritomo. Depuis la victoire de 1221 contre le pouvoir impérial, les régents avaient mis la main sur une bonne partie des domaines de l'Ouest dépendants jusqu'alors de Kyoto, et confièrent leur gestion à des guerriers venus de l'Est. L'intendant avait une fonction administrative mais aussi des prérogatives policières et judiciaires dans son domaine, et pouvait transmettre sa charge à ses héritiers ; cela même si les propriétaires de ces domaines, des aristocrates ou des monastères, conservaient leur droit à une portion du revenu issu de celui-ci. Cette situation ne manqua pas de générer des conflits. L'importance du groupe militaire originaire du Kanto fut donc renforcée sous la domination des Hōjō, en étendant son emprise sur l'administration des provinces, notamment par le biais des domaines publics et privés qui étaient une institution essentielle dans l'encadrement des populations rurales et le prélèvement d'une partie de leurs productions. Cela se fit en particulier aux dépens de la noblesse traditionnelle qui perdit son emprise sur les provinces, y compris sa zone d'influence traditionnelle occidentale ; en revanche elle préserva son ancrage dans la région de Kyoto, qui restait la plus riche et la plus peuplée[25]. L'autre aspect important de l'activité des Hōjō après la guerre de Jōkyū fut législatif. En 1232, Yasutsoki présida la rédaction d'un nouveau code, le Goseibai shikimoku (ou Jōei shikimoku), à partir de décisions de jurisprudence prises depuis le début du shogunat. Il devait servir de base au gouvernement des guerriers, et de référence à la législation médiévale japonaise. Le régent entendait renforcer sa légitimité en démontrant sa capacité à exercer une bonne justice, gage du maintien de l'ordre dans un pays pacifié. Ce texte cherchait donc à réguler les rapports potentiellement tumultueux entre les guerriers, mais aussi les relations familiales. Durant cette période calme sur le plan militaire, les pouvoirs centraux durent surtout arbitrer des litiges au sein des élites, en particulier entre élites militaires et civiles au sujet de la domination des domaines publics, préférant les solutions à l'amiable afin d'éviter les rancœurs et de préserver la paix[26]. Les événements les plus graves auxquels ils durent faire face furent deux famines dévastatrices, en 1229-1232 et 1257-1260[18].

La période des invasions mongoles

Article détaillé : Invasions mongoles du Japon.

Le plus grand défi qui se posa au régime de Kamakura dans la seconde moitié du XIIIe siècle fut sans contexte la volonté des Mongols d'étendre leur suprématie sur l'archipel japonais. Rendus maîtres de la péninsule coréenne depuis 1258 après plusieurs décennies de conflits, les Mongols de Kubilai Khan tournèrent leur regard vers le Japon dans les années suivantes, dépêchant en 1566 une ambassade qui atteignit Kamakura et Kyoto, invitant à la soumission le « roi du Japon », probablement l'empereur, mais ce fut le régent du shogunat, Hōjō Tokimune, qui trancha. La demande fut laissée sans réponse, et le régime de Kamakura ordonna aux guerriers de Kyushu de se préparer à une invasion[27].

Celle-ci survint en 1274. Les forces d'invasion comprenaient des troupes mongoles et coréennes, ces dernières étant essentielles pour les déplacements et batailles maritimes. Les îles de Tsu-shima et d'Iki furent ravagées, puis les troupes mongoles débarquèrent dans la baie de Hakata. Les combats furent manifestement d'une violence qui dépassa les attentes des soldats japonais, qui subirent de lourdes pertes. Les Mongols rebroussèrent néanmoins chemin, soi-disant en raison d'une tempête, mais cela reste débattu[28].

Les Japonais avaient désormais pris la mesure de leur adversaire, et se préparèrent à une seconde attaque après une nouvelle demande de soumission de la part de Kubilai, qui fut à son tour rejetée. Un grand mur fut érigé pour défendre la baie de Hakata, et les troupes furent désormais mobilisées à l'échelle du pays entier. Les Mongols revinrent en 1281, deux ans après avoir définitivement soumis la Chine des Song, avec des troupes bien plus conséquentes que précédemment (jusqu'à 140 000 selon certaines sources). Les îles situées entre la Corée et Kyushu furent à nouveau dévastées, puis les troupes d'invasion débarquèrent là encore dans la région de Hakata, où elles furent contenues par les soldats japonais grâce aux lignes de défense établies durant les années précédentes. Là encore le salut des Japonais serait venu d'un phénomène météorologique vu comme une intervention surnaturelle, le « vent divin » (kamikaze), un typhon qui aurait dispersé les troupes mongoles. Quoi qu'il en soit, celles-ci battirent en retraite après plusieurs jours de combats durant lesquels elles n'avaient apparemment pas gagné beaucoup de terrain[28].

Ce triomphe, largement à mettre au crédit du régime de Kamakura, renforça considérablement son prestige et son autorité. Il avait désormais pris en main fermement l'administration de Kyushu, grâce aux années de préparatifs militaires, en y implantant des cadres militaires issus du clan Hōjō et de ses alliés. Cette situation spéciale perdura, car pendant plusieurs années (au moins jusqu'au milieu des années 1290) le risque d'une troisième invasion fut jugé sérieux[29]. Néanmoins cette victoire posa de nombreux problèmes au régime shogunal. Il convenait en effet de récompenser les guerriers qui avaient vaillamment défendu le pays, et avaient engagé de nombreux moyens à cette fin. Mais c'était une victoire défensive, qui se soldait sans conquête militaire, sans terres à confisquer et à redistribuer, aussi le pouvoir de Kamakura ne disposait pas de marges de manœuvres aussi larges que par le passé pour satisfaire les demandes des guerriers. Les droits des combattants non-vassaux du shogun sur leurs domaines furent néanmoins officiellement garantis par le régime de Kamakura, et ce dernier proclama aussi des édits de rémission de dettes au profit de ceux qui avaient perdus leurs domaines afin de financer l'effort de guerre[30].

La chute du régime de Kamakura

Au sortir des années 1280, le régime de Kamakura pouvait donc paraître particulièrement solide. La guerre contre les Mongols lui avait permis d'étendre son emprise sur une plus grande partie du pays. De plus, la famille impériale était divisé depuis 1272 par une querelle successorale entre deux branches (Daikaku-ji et Jimyō-in), dans laquelle les Hōjō furent contraints d'intervenir, en établissant une alternance entre les deux lignées pour la succession sur le trône impérial[31]. Cependant l'élite guerrière du pays était traversée depuis les années 1270 par des lignes de fracture qui se creusèrent de plus en plus. Une rivalité opposait les deux principaux chefs de clans guerriers, Adachi Yasumori, représentant de la catégorie des hommes-liges du régime shogunal (gokunin) et beau-frère du régent Tokimune, et Taira Yoritsuna, chef de la catégorie des vassaux directs du clan Hōjō (miuchibito) et donc lui aussi très proche du régent. Á la mort de ce dernier en 1284 cette opposition larvée se mua en conflit violent, qui se solda par la victoire de Yoritsuna, la mort de Yasumori et une répression féroce à l'encontre de ses alliés. Le nouveau régent Hōjō, Sadatoki, étant encore jeune, Yoritsuna dirigea de fait le régime de Kamakura en tant que secrétaire du régent, jusqu'à ce que ce dernier ne se sente assez fort pour le faire assassiner, en 1293. Cette décennie de conflits internes à la classe guerrière du Kanto, qui avait fait jusqu'alors plutôt preuve de cohérence, devait laisser d'importantes séquelles, puisque certains clans de gokenin firent preuve de plus en plus de défiance vis-à-vis du régime des Hōjō[32].

Cela s'ajouta aux rancœurs de ceux qui se jugeaient insuffisamment récompensés de leur contribution aux guerres contre les Mongols, et également des élites aristocratiques et des temples qui avaient vu les guerriers appuyés par les Hōjō empiéter sur leurs domaines[33]. Le pouvoir de Kamakura chercha à répondre à cette situation en promulguant un édit de « gouvernement par la vertu » (tokusei) en 1297, mesure exceptionnelle par son ampleur, permettant le retour à leur ancien propriétaire des domaines cédés depuis vingt ans, sans compensation. La mise en application de cette mesure généra de nombreux litiges, et suscita finalement la frustration de ceux qui durent restituer les domaines qu'ils avaient acquis. Cela ne résolut du reste par le problème de l'appauvrissement des hommes-liges du shogunat, plutôt dû à la pratique des partages successoraux systématiques à chaque génération, grevant progressivement le niveau de vie de ces guerriers. L'attitude de plus en plus despotique du régime Hōjō, devenu très restrictif dans l'attribution des hautes responsabilités et prompt à écarter ses opposants, attisa encore plus les tensions[34]. Les premières décennies du XIVe siècle furent par ailleurs marquées par l'essor des violences dans les provinces occidentales, menées par des bandes de brigands qualifiés de « vauriens » (akutō) par les sources officielles, contre lesquels les forces de police du shogunat furent de moins en moins efficaces[35].

La chute du régime de Kamakura devait se faire à l'instigation du nouvel empereur, Go-Daigo, intronisé en 1318, issu de la branche Daikaku-ji. Ce personnage atypique parmi la famille impériale ambitionnait de jouer un rôle politique de premier plan. Il commença par renforcer son influence à Kyoto, après la mort de son père l'empereur retiré Go-Uda en 1321. Il s'opposa frontalement à partir de 1324 avec Kamakura, sur la désignation de son successeur : contre le principe posé plus tôt, il souhaitait désigner son propre successeur, en écartant la branche rivale. Il perdit cependant cette première opposition. Dans les années qui suivirent, loin de relâcher ses efforts, il se rapprocha de divers groupes déçus par les Hōjō : des clans guerriers du Japon central, des groupes de « vauriens ». En 1331, la tension avec Kamakura était devenue telle que Go-Daigo choisit l'option de la rébellion. Nouvel échec, suivi de son exil sur l'île d'Oki et de sa destitution du titre impérial au profit d'un membre de la branche rivale. Cela ne suffit pourtant pas à éteindre la révolte dans la région de Kyoto, notamment en raison de l'action du fils de Go-Daigo, le prince Moriyoshi, et des bandes brigandes de Kusunoki Masashige, et en 1333 Go-Daigo retournait auprès de ses alliés. Pour les réduire, Kamakura dépêcha des troupes conduites par Ashikaga Takauji, chef d'un clan guerrier du nord du Kanto. Mais ce dernier faisait partie des hommes-liges du shogunat sceptiques vis-à-vis des Hōjō, et préféra s'allier avec Go-Daigo, et ses troupes s'emparèrent du palais de Rokuhara où résidait le représentant de Kamakura à Kyoto, qui se suicida lors de sa fuite. Les foyers de révolte s'étaient alors embrasés dans plusieurs provinces, et finalement dans le Kanto, où la révolte fut menée par Nitta Yoshisada, un autre homme-lige. Les insurgés réussirent à prendre Kamakura, où le dernier régent, Hōjō Takatoki, se suicida accompagné de ses plus fidèles vassaux. Les derniers fidèles du shogunat de Kamakura rendirent les armes dans les jours qui suivirent, laissant l'empereur Go-Daigo comme seule autorité légitime pour diriger le Japon, ce qui ouvrait sur la période dite de la « Restauration de Kenmu »[36].

Société

Pendant l’époque de Kamakura, alors que les pouvoirs civils et militaires sont réunis dans les mêmes mains, le samouraï acquiert statut et prestige. À l’origine, c’est un serviteur armé attaché à la personne d’un aristocrate de la cour. Lorsque les princes partent s’installer en province, ces serviteurs se voient chargés de fonctions multiples, et les plus habiles deviennent progressivement de petits seigneurs locaux (daimyō), disposant de pouvoirs étendus, variant selon les cas du rôle de mercenaire à celui de gouverneur d’un domaine voire d’une province entière.

Culture

Cette statue de Kongōrikishi en bois fut créée durant la période Kamakura au cours du XIVe siècle. Elle gardait à l'origine la porte de l'Ebaradera, un temple de Sakai.

Durant le siècle et demi de la sage administration des shoguns de Kamakura, les lois féodales sont codifiées, la riziculture s’étend grâce à la paix relative et le commerce intérieur peut se développer. Une culture empreinte d’austérité et de vigueur naît pour cette société purement militaire : « Poésie mâle et tendre à la fois, grandes narrations militaires sur le thème des rivalités des premiers clans, arts dépouillés, sculpture noble et sobre, peinture sans éclat ni mièvrerie, d’admirables armes et une architecture au dépouillement campagnard, robuste, aussi solidement plantée que le régime ». De nouvelles sectes bouddhiques, celle de Nichiren, et l’Amidisme, rapprochent cette doctrine du menu peuple tandis que le Zen, fondé sur la quête personnelle du salut, convient davantage à la caste guerrière en rejetant le recours aux textes et aux images pour ne s’adresser qu’à la maîtrise de soi.

Références

  1. (en) Andrew Edmund Goble, « The Kamakura Shogunate and the Beginnings of Warrior Power », dans Friday (dir.) 2012, p. 189-191 ; Souyri 2013, p. 71-75.
  2. « Minamoto no Yoritomo (1147-1199) », dans Dictionnaire historique du Japon, vol. 14 : Lettres L et M (1), Tokyo, Librairie Kinokuniya : Maison franco-japonaise, (lire en ligne), p. 97-99
  3. (en) Andrew Edmund Goble, « The Kamakura Shogunate and the Beginnings of Warrior Power », dans Friday (dir.) 2012, p. 191
  4. Farris 2009, p. 107-109 ; (en) Andrew Edmund Goble, « The Kamakura Shogunate and the Beginnings of Warrior Power », dans Friday (dir.) 2012, p. 191-194 ; Souyri 2013, p. 77-83.
  5. Souyri 2013, p. 104-109
  6. Souyri 2013, p. 109-110
  7. Souyri 2013, p. 110-112
  8. Souyri 2013, p. 112-113
  9. Hérail 1986, p. 190 ; (en) Andrew Edmund Goble, « The Kamakura Shogunate and the Beginnings of Warrior Power », dans Friday (dir.) 2012, p. 196-198
  10. « Hōjō Masako (1157-1225) », dans Dictionnaire historique du Japon, vol. 8 : Lettre H, Tokyo, Librairie Kinokuniya : Maison franco-japonaise, (lire en ligne), p. 72-73
  11. Souyri 2013, p. 116-121
  12. Souyri 2013, p. 121-122
  13. Hérail 1986, p. 192
  14. a et b Souyri 2013, p. 123-124
  15. a et b (en) Ethan Segal, « Kamakura and the Challenges of Governance », dans Friday (dir.) 2012, p. 207-208
  16. Souyri 2013, p. 124
  17. Amino 2012, p. 263-264
  18. a et b Farris 2009, p. 112
  19. a et b Souyri 2013, p. 122
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